‹ Les zigzags d'un curieuxChapitre 5 sur 36 · DEDICACE · texte numérisé non relu

DEDICACE

Pour conyiaitre le bonheur, il faut avoir le courage de ravaler. — Le bonheur vomitif. — Oreste et Electre. — Angoisses. — De l'utilité de la douleur. — La femme naturelle. — La volupté artificielle.

Je désire que cette dédicace soit inintelligible.

Ne doit-on pas regretter ces projets abandonnés, qui, revus, condensés, mis à leur point, eussent assurément complété l'ensemble du livre

sans rival qu'ils devaient précéder? Mais dans le cerveau du poète, cette profession de foi littéraire prenait une plus i^rande envergure; non seulement il comptait mettre hardiment son indépendance et sa personnalité en avant, mais encore il était tourmenté par l'idée de faire l'exposition de sa méthode et de sa doctrine poétique, ainsi que l'on peut s'en convaincre en réunissant l'énoncé de deux nouveaux projets de préface que je réunirai ici, bien que les originaux soient sur feuillets séparés :

Ce n'est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit, non plus que pour les femmes, les hlles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage.

Je sais que l'amant passionné du beau s'expose à la haine des multitudes. Mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l'encre avec la vertu.

Des poètes illustres s'étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d'extraire la beauté du MAL.

Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n'a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d'exercer mon goût passionné de l'obstacle. Quelques-uns mi'ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal, je ne m'en suis pas réjoui;

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d'autres, de bonnes ârnes, qu'elles pouvaient faire du bien ; et cela ne m'a pas affligé. La crainte des uns et l'espérance des autres m'ont également étonné, et n'ont servi qu'à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives à la littérature.

iMalgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l'homme, je n'aurais pas cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.

C'est après cette hautaine déclaration que se placent les diverses notes dont je parle plus haut, lesquelles tendent à montrer les idées mêmes de Baudelaire sur l'esthétique en général et la poésie en particulier :

Comment, par une série d'efforts déterminée, l'artiste peut s'élever à une originalité proportionnelle; comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l'âme humaine que ne l'indique aucune théorie classique;

Pourquoi tout poète qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes est incapable d'exprimer une idée quelconque ;

Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l'art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante; qu'elle peut monter à pic

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vers le ciel, sans essouHlement, ou descendre perpendiculairement vers l'enfer avec la vélocité de toute pesanteur; qu'elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d'angles superposes ;

Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d'exprimer toute sensation de suavité ou d'amertume, de béatitude ou d'horreur par l'accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire ;

Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je me charge de lui enseigner en vingt leçons, tout homme devient capable de composer une tragédie qui ne sera pas plus sifflée qu'une autre, ou d'aligner un poème de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que tout poème épique connu.

J'avais primitivement l'intention de répondre à de nombreuses critiques, et en même temps d'expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : Qu'est-ce que la poésie ? Quel est son but ? de la distinction du bien d'avec le Beau; de la beauté dans le MAL; que le rythme et la rime dans l'homme répondent aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise; de l'adaptation du style au sujet; de la vanité et du danger de l'inspiration, etc., etc.; mais j'ai eu l'imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques; soudain une indolence du poids de vingt atmosphères s'est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l'épouvantable inutilité d'expliquer quoi que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui peuvent et ne veulent pas comprendre, j'amoncellerais sans fruit les explications.

Tâche difficile que de s'élever vers cette impassi-

bilité divine ! car, moi-même, malgré les plus louables efforts, je n'ai su résister au désir de plaire à mes contemporains, comme l'attestent ces quelques endroits, apposés comme un fard, certaines basses flatteries adressées à la démocratie, et même quelques ordures destinées à me faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes s'étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre, j'en ai supprimé la trace autant qu'il m'a été possible dans cette nouvelle édition.

Je m'arrêterai à ces quelques citations; n'ayant voulu donner ici, grâce à ces feuillets inédits, qu'un des côtés intimes de l'auteur des Fleurs du mal et fixer dans la mémoire des curieux les pièces principales relatives au fameux procès de ce livre superbe.

Les correspondances de Baudelaire et de Soulary, ainsi que les lettres à Gustave Flaubert où il est question des ambitions académiques du chantre des Femmes damnées (bizarre faiblesse de cet impeccable qui se plia aux visites) ne sont pas les moins curieuses du volume publié par M. Crepet. Cinq ou six lettres de M'^« Aupick à Asselineau contiennent une affligeante surprise ; elles nous font apparaître la mère du poète comme profondément inconsciente du génie de son fils ; elle semble se battre les flancs pour s'expliquer l'admiration dont il est l'objet ; elle ne l'avoue

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pas, loin de là, et s'etforce de son mieux de celer cette incompréhension maternelle, mais elle éclate sous chaque phrase. Ahl la famille des demi-dieux... quelle étude à faire!... Mais ceci nous ramènerait à M""' de Commanville. — La veuve du général Aupick avait au moins cette excuse que le militarisme de son second mari avait en elle fermé ses yeux à toute littérature. M. Eugène Crepet a publié en tête de son volumineux et passionnant recueil une très longue étude biographique qui est une pièce de résistance digne du monument qu'il vient d'élever à Baudelaire. Prenant le poète à l'origine de ses origines, il le suit pas à pas dans la vie, et reconstitue année par année cette existence de rêveur déporté dans notre humanité. Rien ne lui a échappé : il s'est enquis de toutes parts, et sa notice est faite de tous les matériaux réalisables. Simple biographe, M. Crepet s'est gardé de tout jugement; il a repris le canevas de ces jours tissés de tristesses et d'alarmes et n'y a point ajouté de broderie ou d'arabesque inutiles ; on ne saurait trop le féliciter de cette correction et de sa sobriété. Peut-être aurais-je voulu qu'il insistât sur le caractère profondément mystificateur de l'impassible adaptateur des Histoires extraordiriaires. Les mystifications baudelairiennes méritaient de demeurer célèbres. — Rops, qui fut l'un de ceux dont le rire allégea la tristesse du poète en Bel-

gique, me racontait comment il fît connaissance de ce sarcastique à froid.

C'était au café ; la présentation avait été faite par Malassis. Un garçon attendait des ordres. — Baudelaire interrogea : — Que vous offrirai-je, monsieur Rops ?

Le chercheur de nu moderne fit un geste vague, qui signifiait : « Ce que vous voudrez 1 »

Alors, d'une voix insinuante, l'apôtre du cruel reprit lentement, scandant les mots et l'œil inquisiteur :

« Si nous... prenions... un bain?

Mais Rops, impassible et d'un ton naturel et enjoué, répondit :

« J'allais vous le proposer 1

Baudelaire sentit aussitôt un rival en gabatine et n'insista point davantage. Les relations pouvaient s'établir et la mort seule put les interrompre.

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