SON « THEATRE DE LA FOIRE
qu'on lui attribue d'ordinaire, n'en sont pas moins très appréciables et tout à fait dignes de l'attention de la critique.
Quand les forains, sauteurs de corde et montreurs de curiosités, entreprirent de remplacer les Italiens bannis, ils avaient peut-être assez d'agilité pour succéder à Arlequin, et aidés de quelques comédiens de province, ils interprétaient tant bien que mal son répertoire, mais il fallait le renouveler. Or les fournisseurs attitrés des Italiens, les Regnard et les Du Fresny, étaient passés à la Comédie-Française, à laquelle ils allaient donner leurs chefs-d'œuvre. Les pauvres forains en étaient donc réduits aux platitudes des rimeurs de balle, et la succession de Mezzetin menaçait de tomber en déshérence, quand l'auteur de Turcaret, faisant un plaisant chassé-croisé avec Regnard et Du Fresny, vint leur apprendre à la recueillir.
Mais il ne le fit que sous bénéfice d'inventaire. Il s'en expliquait dès sa première pièce pour les forains, les Petits-Maîtres, qui est du 19 septembre 1712. Il ne l'a pas jugée digne de l'impression, mais on nous excusera d'en citer quelques couplets où le nouveau venu expose évidemment son programme aux habitués des spectacles forains, et qui nous renseignent sur le goût du public du temps. Arlequin en petit-maître dit au chevalier qu'il rencontre à la Foire :
Je Toiâ ce qui t'amcno.
Je connais ton goût fin :
Tu quittes Melpomcne Pour chercher Arlequin.
Et le chevalier répond par cet aveu :
J'aime Tarlcquînerie.
Oui, je suis dans ce goût-lù, Ma foi je bâille à Topera, Je m'endors à la comédie.
Sur quoi une crieuse leur jette ce boniment :
Venez, Messieurs, Mesdemoiselles, Venez chez nous, vous rirez bien, Vous Terrez des farces nouvelles Du vieux théâtre italien»
Mais Arlequin se récrie :
Oai, mais en fait de vaudeville Je suis un peu délicat^ moi^ etc.
Pour comprendre le sens de cette restriction de Lesage : Je suis un peu délicat, moi^ point n'est besoin de remonter à certaines infamies des canevas de Dominique qui ont fait reculer jusqu'à leur traducteur Gueuliette, il suffit d'ouvrir le Théâtre des boulevards du même Gueuliette et Ton sera renseigné. Passe encore pour ces pantalonnades que caractérise un autre couplet inédit de l'Arlequin de Lesage :
Il faut une pièce farcie De couplets gras, dé tours gaillards.
Et nous aimons à la folie Les pots de chambre et les pétards !
C'est cela seul qui nous fait rire, Talalerire.
SON ce THEATRE DE LA FOIRE ». 129
Lesage ne fera pas fi des tours gaillards, mais en général il laissera aux parades du préau les couplets gras et le reste. Voilà donc le premier article de la poétique de Lesage, auteur forain. Il diminue le poivre, sinon le sel de la farce italo-gauloise : c'est un mérite.
Pour rattraper honnêtement ce qu'il perdait, aux yeux du public, à ce partage de l'héritage des Italiens, il renouvelle les cadres de l'action. On le voit en effet, dès sa première pièce imprimée, Arlequin roi de Serendib, remédier à la monotonie des scènes à tiroirs par le piquant d'une intrigue légère et appropriée au genre. Il y transporte d'ailleurs en Orient tout le personnel de la comédie italienne, à grands renforts de gais couplets et de vives satires, de parodies et de lazzi, le tout amalgamé avec une limpidité et une prestesse qui seront désormais sa marque. Cette turquerie ayant eu un succès que renouvelle bientôt Arlequin invisible, il puisera souvent, et toujours avec adresse, dans ces recueils de contes arabes et persans, nouvellement traduits, et dont il avait revu le style, ce qui lui donnait au moins le droit d'y prendre son bien.
En même temps il avait montré à quelle sauce nouvelle il entendait accommoder les restes de la comédie italienne. La Ceinture de Vénus, par exemple, ou la parodie de l'opéra de Télémaque offrent déjà une prestesse dans la satire, une décence relative dans les sous-entendus, un piquant dans les caractères qui étaient assez nouveaux, et partout ce naturel
et celte légèreté de touche qui ne sont qu'à lui. Aussi dès ces premières pièces qu'il composa seul, son originalité est-elle évidente en face de la monotonie du scénario, du tohu-bohu, et de toutes les outrances de ton et de satire du Théâtre italien, et M. Vaudeville pouvait chanter :
Bonne musique, Fine critique, Tout y pique.
La poétique du vaudeville dramatique était trouvée, et pour continuer à l'appliquer, aux applaudissements du public, Lesage pouvait désormais prendre des collaborateurs sans avoir à craindre qu'on leur fît le principal honneur des succès à venir. Nul doute pourtant que d'Orneval et surtout Fuzelier, «. ce cher Plaute », comme il l'appelait, n'aient contribué pour une bonne part à cette extraordinaire variété dans l'invention et dans la conduite de tant de bluettes qui en est le mérite le plus original. C'est même grâce à cette variété qu'on en peut soutenir encore la lecture presque partout sans ennui et, le plus souvent, avec un réel plaisir.
Nous tenons, par exemple, pour de fort agréables comédies de mœurs les Amours déguisés^ ou ce Tableau du mariage qui était si applaudi. hier encore à. l'Odéon, sous le titre du Klephte^ ou ces Amours dcj NaïUerre si gentiment intriguées. Dans la Boite de, pandore, dans l'Espérance ou dans le Régiment de la Calotte, il faut reconnaître et saluer l'intéres-