‹ LesageChapitre 8 sur 28 · DON QUICHOTTE · texte numérisé non relu

DON QUICHOTTE

Qu'on sc!*reporte par exemple à l'histoire du désenchantement de l'infante Burlerine et au jeûne y relatif de Sancho (1. VI, ch. vu). Cet épisode, inspiré peutêtre du désenchantement de la Dulcinée de Cervantes, est traité avec une drôlerie d'humour et avec une verve de style qui méritaient bien tous les éloges du Journal des Savants^ et qui rivalisent avec les meilleures pages du vrai Don Quichotte. Et ce sont cent pareils « suppléments », comme Lesage les appelle modestement, qu'on pourra savourer dans son Don Quichotte trop ignoré. Certes il y a des morceaux un peu traînants ou d'une gaieté forcée, ou d'un réalisme qui va jusqu'à la scatologie inclusivement, mais l'ensemble se lit d'un trait, en vous maintenant dans cette humeur indulgente où l'on pardonne tout à qui vous amuse. Sur un point seulement, Lesage nous paraît blâmable, c'est quand il fait navrer à mort son héros par des archers de la Sainte-Hermandad sur lesquels son pauvre don Quichotte a fondu, en souvenir sans doute de la charge moins tragique qu'il avait exécutée sur eux dans Cervantes.

Cette fois enfin le public récompensa pleinement les tentatives obstinées de notre auteur pour greffer son originalité sur celle des Espagnols, car son Don Quichotte eut quatre éditions de son vivant et un succès durable, qu'il constatera lui-même, en 1707, dans la première préface du Diable boiteux, II est même très probable qu'il prit assez de goût au thème de Cervantes pour le varier à sa guise, et nous croyons avoir reconnu sa main en divers en-

droits de ces suites de Don Quichotte quenconserve | la bibliothèque de TArsenal. Quoi qu'il en soit, à dater de son Don Quichotte^ il est manifeste que Lesag€ cherche à dégagea de plus en plus sa personnalité littéraire de l'imitation des Espagnols.

Le succès de cette tentative eut pour premier effet de le ramener à leur théâtre et il écrivit Don César Ursin. L'imitation du modèle espagnol y a en effet les mêmes allures que dans le Don Quichotte : jusqu'au quatrième acte,.Lesage a suivi Calderon dans sa comédie de Peor esïa que estava [Cela va de mal en pis), scène à scène, avec des retouches aussi adroites et aussi heureuses que dans Don Félix de Mendoce : mais il remanie tout. le dénouement avec une prestesse et une liberté déjà toutes voisines de celles du Point d'honneur en trois actes, c'est-à-dire de sa deuxième manière. Décidément il passait maître dans l'art d'accommoder les Espagnols à notre goût, et cette pièce tenait, bien mieux encore que les précédentes, les promesses de la bruyante préface de 1700. L'intrigue de Don César Ursin nous paraît même un modèle du genre et d'une adresse à soutenir le parallèle avec les plus malins vaudevilles à ricochets de nos jours. M^is les contemporains, tout en la jugeant « soutenue et singulière », estimèrent qu'elle était « ttop embrouillée » et « assez peu vraisemblable ». 1 A vrai dire, les caractères n'ont ni originalité ni réalité. Enfin la pièce avait le. double tort de paraître, comme le Point d'honneur, hors de nos mœurs, et de rappeler, outre la Fausse Apparence de Scarron, une

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comédie antérieure, les Innocents coupables de M. de la Brosse, puisée à la même source et d'ailleurs d'un goût détestable.

Telles furent sans doute les causes du. mauvais accueil que le public du Théâtre-Français fit à Don César Ursin le 15 mars 1707, et qui, au rapport du Journal de Verdun^ serait allé jusqu'aux sifflets malgré la présence du prince de Conti. Le parterre laissa à la cour le soin de louer l'art de l'intrigue et les mérites du style de Don César, et résen^a ses applaudissements pour la petite pièce qui accompagnait la grande. Il sentit d'instinct toutes les promesses d'originalité qu'elle contenait, la « force du comique » qui y règne, et qu'un successeur de Molière allait peut-être surgir. Lesage, qui aimait, paraît-il, à conter cette histoire, se borna à philosopher sans amertume avec ses amis siir cette différence des goûts à la cour et à la ville, où sa bonhomie et sa malice trouvaient également leur compte. Il se sentait d'ailleurs hors de page. « Que les petits génies, dit un poète dans le Diable boiteux, se tiennent dans les bornes étroites de l'imitation, sans oser les franchir.' Il y a de la prudence -dans leur timidité. » Lesage avait assez usé de cette prudence. La petite pièce dont le succès venait de récompenser ses efforts discrets et de plus en plus heureux vers l'originalité et allait le rendre oseur, c'est-à-dire auteur, suivant le mot d'un de ses plus brillants imitateurs, c'était Crispin rival de son maître.

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