ASMODÉE
C'est en effet le défaut ordinaire de ces sortes de pièces ; elles ne sont point assez chargées d'événements. Les auteurs veulent toute l'attention du spectateur pour le caractère qu'ils dépeignent, et regardent comme des sujets de distraction les intrij^ues trop composées.
Trop composées, oui ! mais pas composées du tout, c'est une autre affaire I En réalité Lesage, qui songe
évidemment ici au Misanthrope^ ayant médiocrement réussi pai^ des pièces dans le goût espagnol, voulut essayer autre chose. Il demandait à la comédie de caract^e ce que la comédie d'intrigue lui avait refusé, le succès. C'est lui-même qui nous a fait à ce sujet ses confidences, dans une page peu remarquée parce qu'elle figurait dans la première édition du Diable Boiteux et qu'il l'a biffée tout entière par la suite. C'est un plaidoyer pro domo. Il imagine que le Misanthrope est sifflé à Madrid. « Eh pourquoy, reprit Don Cléophas, celle comédie a-t-elle eu en Espagne ce malheureux sort ? C'est, répondit le Diable, que les Espagnols n'aiment que les pièces d'intrigues ; de même que les Français ne veulent que des comédies de caractère. Sur ce pied-là, répliqua l'écolier, si l'on traduisait aussi en France nos plus belles pièces, elles n'y réussiraient pas. Sans doute, dit Asmodée. Il n'y a pas longtemps qu'un auteur de ce pays-là en a fait la triste expérience. [Cest Lesage.) Comme les Espagnols sont capables d'une extrême attention, ils sont bien aise qu'on les jette dans un embarras agréable. Ils suivent sans peine l'aclion la plus composée. Les Français au contraire n'aiment pas qu'on les occupe. Leur esprit se plaît à se détacher. »
Aussi, dans Turcaret qui occupait Lesage précisément à cette date, pendant trois actes et demi, c'est toujours l'exposition qui continue, faite de scènes admirables sans doute, pleines de finesse et d'observation :Vmais l'action ne mairche pas, nous sommes au TeposJ
La faiblesse de la baronne qui se laisse prendre aux< grimaces du chevalier et lui donne un diamant, puis un billet de dix mille écus pour payer ses dettes de jeu ; l'arrivée d'une cassette où Turcaret envoie à la baronne des vers de sa façon et des pistoles, un billet à ordre dans un billet doux ; la franchise mal récompensée de Marine qui se fait mettre à la porte pour avoir dit trop vertement son fait au chevalier ; — et
TURCARET. 5t
voilà le premier acte ; — la colère vite apaisée de Turcaret à qui Marine, par vengeance, a mis la puce à l'oreille, et à qui la baronne fait prendre, pour valet, le valelet complice du chevalier; — et voilà le second acte; — les dures vérités qu'inflige à Turcaret le marquis en belle humeur ; le règlement de quelques petites affaires d'honnête usure entre M. Rafle et son patron ;les nouvelles prodigalités dans lesquelles Frontin engage habilement son nouveau maître ; et voilà le troisième acte ; — l'escroquerie par laquelle Turcaret est amené à payer pour la baronne une prétendue dette criarde rappelée par un faux exploit; — et nous sommes déjà au milieu du quatrième acte. — Qu'est-ce que ces divers jL épisodes assez peu liés entre eux, sinon une série 1^. . ;/-^ d'aventures à travers lesquelles se précisent les diffé- * rents traits delà physionomie de Turcaret, sa crédu-; hté^ sa passion ridicule, ses niaiseries, son goût bizarre > en matière artistique ou littéraire ? L'auteur ajoute à chaque scène une ligne, une ombre ; il repasse sur les traits déjà en place ; il éclaire la figure par des fonds habilement disposés. Quant à l'intrigue, elle ne se trouve guère qu'à la dixième scène de l'acte IV. Ici la \ com.édie commence, quand Turcaret reconnaît successivement dans la vendeuse d'éventails de la baronne, sa propre sœur, et dans une invitée, sa propre femme, qui vont pousser le traitant à bas de son piédestal d'or massif. Ici les objections, si l'on voulait, se presse- ' raient : ces reconnaissances de la fm ne sont pas assez préparées ; il fallait nous présenter plus tôt cette sœur, j\I'"<^ Jacob, pour y intéresser; quant à M"^^ Turcaret, venue à Paris pour réclamer de son mari sa pension qu'il ne lui paie plus, est-il vraisemblable qu'elle ait séjourné à Paris, couru les salons, et fait des conquêtes, sans que son mari pendant tout ce temps l'ait rencontrée ni aperçue? La pièce, telle qu'elle est, nous| , offre le tableau arrangé de la vie quotidienne chez unel ^-"^^^ baronne qui reçoit d'une main ce qu'elle donne deh ""^ ' l'autre. Nous assistons au spectacle de cette société
viciée et gangrenée où tous les personnages sont pendables; ils se grugentréciproquement. C'est comme une association de filouterie. Ce n'est plus un salon, c'est une caverne» Tout à coup il tombe des nues deux femmes qui, en se regardant et en regardant autour d'elles, poussent des cris, et chacun se sauve. On dirait une mare aux grenouilles sur laquelle viendraient s'abattre deux canes ou deux oies, les ailes étendues, avec des cris perçants. L'effet est immédiat. Mais on ne les avait pas vu venir.
La figure épanouie^ cramoisie, sanguine et bestiale de Turcaret illumine le tableau. Arrêtons un peu devant nous ce type bouffi de parvenu. L'histoire manuscrite des Fermiers généraux (Biblioth. nationale, mss. anonym. 14077) donne l'origine de quelques financiers. Ce sont fils de blanchisseuses, de tailleurs, de cordonniers. Les frères Paris avaient été garçons de cabaret. V Anti financier a raison : « Leur origine se perd dans une obscurité qui n'est pas reculée. M™« Cormel se trouvait un jour dans l'antichambre de M. Berrier au milieu des laquais. Quelqu'un ayant dit qu'elle était mal dans ce lieu-là : « Hélas ! dit-elle, j'y suis fort bien ; je ne les crains point tant qu'ils sont laquais » . Turcaret est fils d'un forgeron et d'une pâtissière de Falaise ; il fut d'abord laquais, puis concierge, débuta dans les fermes et y réussit. Les conditions de succès sont modestes. Un bel esprit n'est pas nécessaire. Turcaret nous avoue confidentiellement que « hors lui et deux ou trois autres, il n'y a parmi les partisans que des génies assez communs ». Or nous savons ce que vaut l'exception qu'il fait en sa faveur. Si les deux ou trois autres lui ressemblent, la compagnie des t^-aitants est fort mal traitée. Mais laissons-le un peu agir et parler. La baronne lui présente un fin matois, qui fait la bête pour avoir du foin. Turcaret tombe d'un bloc dans le panneau, et nous sommes bien vite renseignés sur les qualités [requises pour faire un commis aux finances.
rURGARET. 53
Un candidat commis.
LA BARONNE, à M. lurcaret.
Monsieur, voilà le garçon que je veux vous donner.
M. TURCARET, à la baronne.
Il paraît un peu innocent.
LA BARONNE
Que vous vous connaissez bien en physionomies !
J'ai le coup d'oeil infaillible. (.4 Frontin.) Approche, mon ami : dis-moi un peu, as-tu déjà quelques principes?
FRONTIN, à M, Turcaret.
Qu appelez-vous des principes ?
Des principes de commis, c'est-à-dire si tu sais commxcnt on peut empêcher les fraudes ou les favoriser ?
FRONTIN
Pas encore, monsieur ; mais je sens que j'apprendrai cela fort facilement.
Tu sais du moins l'arithmétique ; tu sais faire des comptes à parties simples ?
FRONTIN
Oh ! oui, monsieur ; je sais même faire des parties doubles : j'écris aussi de deux écritures, tantôt de l'une, tantôt de l'autre.
De la ronde, n'est-ce pas ?
FRONTIN
De la ronde, de l'oblique.
Comment, de l'oblique ?
FROiNTIN.
Hé ! oui, d'une écriture que vous connaissez là, d'une certaine écriture qui n'est pas légitime.
M. TURCARET, à la baronne.
Il veut dire de la bâtarde.
FRONTIN
Justement ; c'est ce mot-là que je cherchais,
Quelle ingénuité ! Ce garçon-là, madame, est bien niais.
LA BARONNE
Il se déniaisera dans vos bureaux.
Oh !^ qu'oui, madame, oh ! qu'oui ; d'ailleurs, un bel esprit n'est pas nécessaire pour faire son chemin. Hors moi et deux ou trois autres, il n'y a parmi nous que des génies assez communs : il suffit d'un certain usage, d'une routine que l'on ne manque guère d'attraper. Nous voyons tant de gens t Nous nous étudions à prendre ce que le monde a de meilleur ; voilà toute notre science.
LA BARONNE
Ce n'est pas la plus inutile de toutes.
M. TURCARET, à Froutin.
Oh ! ça, mon ami, tu es à moi, et tes gages courent dès ce moment.
Notez pourtant qu'en un seul point, Turcaret est très entendu, et c'est le point principal. En affaires, il n'est pas du tout sot. Il n'est déjà pas si facile de le duper, et le faux exploit de M. Furet n'est pas un piège grossier. De plus malins s'y seraient laissé prendre. Le voulezvous voir à Tœuvre ? Faites entrer son commis M. Rafle.
Le financier chez lui.
M. RAFLE
Peut-on parler ici librement ?
Oui, vous le pouvez ; je suis le maître. Parlez.
M. RAFLE, regardant dans un bordereau.
Premièrement. Cet enfant de famille à qui nous prêtâmes, l'année passée, trois mille livres, et à qui je fis faire un billet de neuf par votre ordre, se voyant sur le point d'être inquiété pour le payement, a déclaré la chose à son oncle le président, qui, de concert avec toute la famille, travaille actuellement à vous perdre.
Peines perdues que ce travail-là ; laissons-les venir. Je ne prends pas facilement Tépouvante.
M. RAFLE, après avoir regardé dans son bordereau.
Ce caissier que vous avez cautionné, et qui vient de faire banqueroute de deux cent mille écus !
C'est par mon ordre qu'il... Je sais où il est.
M. RAFLE
Mais les procédures se font contre vous ; l'affaire est sérieuse et pressante.
On l'accommodera ; j'ai pris mes mesures ; cela sera réglé demain.
M. RAFLE
J'ai peur que ce ne soit trop tard.
Vous êtes trop timide. Avez-vous passé chez ce jeune homme de la rue Quincampoixàquij'ai tait avoir une caisse?
M. RAFLE
Oui, monsieur. Il veut bien vous prêter vingt mille francs des premiers deniers qu'il touchera, à condition qu'il fera valoir à son profit ce qui pourra lui rester à la compagnie, et que vous prendrez son parti, si l'on vient à s'apercevoir de la manœuvre.
Cela est dans les règles, il n'y a rien de plus juste ; voilà "un garçon raisonnable. Vous lui direz, monsieur Rafle, que je le protégerai dans toutes ses alTaires. Y a-t-il encore quelque chose ?
M. RAFLE, après avoir regardé dans le bordereau.
Ce grand homme sec, qui vous donna, il y a deux mois, deux mille francs pour une direction que vous lui avez fait avoir à Yalogne..,
Hé bien ?
M. RAFLE
Il lui est arrivé un malheur.
Quoi?
M. RAFLE
On a surpris sa bonne foi, on lui a volé quinze mille francs. Dans le fond, il est trop bon.
Trop bon, trop bon ! Hé 1 pourquoi diable s'est- il donc mis dans les affaires ? Trop bon, trop bon I
M. RAFLE
' H m'a écrit une lettre fort touchante, par laquelle il vous prie d'avoir pitié de lui.
Papier perdu, lettre inutile.
M. RAFLE
Et de faire en sorte qu'il ne soit point révoqué.
Je ferai plutôt en sorte qu'il le soit : l'emploi me reviendra, je le donnerai à un autre pour le même prix.
M, RAFLE
C'est ce que j'ai pensé comme vous.
J'agirais contre mes intérêts; je mériterais d'être cassé à la tête de la compagnie.
M. RAFLE
Je ne suis pas plus sensible que vous aux plaintes des sots... Je lui ai déjà fait réponse et lui ai mandé tout net qu'il ne devait point compter sur vous.
Non, parbleu I
M. RAFLE, regardant dans son bordereau.
Voulez-vous prendre au denier quatorze cinq mille francs qu'un honnête serrurier de ma connaissance a amassés par son travail et par ses épargnes ?
Oui, oui, cela est bon : je lui ferai ce plaisir-là. Allez me le chercher. Je serai au logis dans un quart d'heure ; qu'il apporte l'espèce. Allez, allez.
Oh ! que oui ! il^y entend ! Esprit épais et balourd, ) il n'a d'intelligence que pour ruiner les honnêtes gens, brasser les affaires véreuses, sacrifier les pauvres diables. « Trop bon I Hé l pourquoi diable s'est-il mis dans les affaires! » Il a suivi le conseil de Boileau au futur traitant :
Endurcis-toi le cœur, sois arabe, corsaire.
Quand le roi voulut remplacer ColbertparLepelletier, |
Le Tellier lui dit : « Sire, il n'est pas propre à cet em- 1
ploi. — Pourquoi ? — Il n'a pas l'âme assez dure ». '
(Voir Le Pelletier, Mémoire sur l'Etat du Commerce en
général, où il rappelle les traitants à l'humanité, et
Voltaire, Dialogue entre un philosophe et un contrôleur
général des finances.)
Mais sortez Turcaret de sa caisse et de son bureau, il l
ne se sent plus ferme sur sa base. Il perd l'aplomb. Il j
ne le retrouve que devant ses registres et k grillage de |
ses coffres. Loin de son grand journal et de son réper- |
toire, vous avez un homme dépaysé, désorienté, trop '
peu fait au monde, «veau d'or habillé qui ne sent même
pas qu'on Técorche ; moins qu'un homme, un sac
sans cordons, ouvert, béant, banal,... un coffre qui
bâille » (Saint-Victor). Oui, loin de ses livres et de
ses sebilles pleines d'or, ah ! le piètre sire I 11 iais'^e
lout son esprit sous les serrures de ses tiroirs et au fond de ses pots de vin.
Quand il se mêle de poésie, voici ses œuvres :
Recevez ce billet, charmante Philis, Et soyez assurée que mon âme Conservera toujours une éternelle flamme, Comme il est certain que trois et trois font six.
Il s'en laisse complimenter avec complaisance. Suivons le financier poète dans le monde ; écoutonsle prendre part à la conversation.
Le financier-poète.
LA BARONNE
Je suis ravie de vous voir, M. Turcaret, pour vous faire des compliments sur les vers que vous m'avez envoyés.
M. TURCARET, riant.
Ho, ho!
LA BARONNE
Savez-vous bien qu'ils sont du dernier galant? Jamais les Voiture ni les Pavillon n'en ont fait de pareils.
Vous plaisantez, apparemment?
LA BARONNE
Point du tout.
Sérieusement, madame, les trouvez-vous bien tournés ?
LA BARONNE
Le plus spirituellement du monde.
Ce sont pourtant les premiers vers que j'aie faits de ma vie.
LA BARONNE
On ne le dirait pas.
Je n'ai pas voulu emprunter le secours de quelque auteur, comme cela se pratique.
LA BARONNE
On le voit bien : les auteurs de profession ne pensent et ne s'expriment pas ainsi ; on ne saurait les soupçonner de les avoir faits.
J'ai voulu voir, par curiosité, si je serais capable d'en composer, et Tamour m'a ouvert Tesprit.
LA BARONNE
Vous êtes capable de tout, monsieur, et il n'y a rien d'impossible pour vous.