MARINE
Votre prose, monsieur, mérite aussi des compliments : elle vaut bien votre poésie au moins.
Il est vrai que ma prose a son mérite ; elle est signée et approuvée par quatre fermiers généraux.
MARINE, à M. Turcaret.
Cette approbation vaut mieux que celle de TAcadémie.
Le financier dans le monde.
LE CHEVALIER, embrassant M. Turcaret.
M. Turcaret veut bien permettre qu'on l'embrasse, et qu'on lui témoigne la vivacité du plaisir qu'on aura tantôt à se trouver avec lui le verre à la main.
M. TURCARET, au chevalier.
Le plaisir de cette vivacité-là... monsieur, sera... bien réciproque : l'honneur que je reçois d'une part... joint à... la satisfacti )n que... l'on trouve de l'autre... avec madame, fait, en vérité, que, je vous assure... que... je suis fort aise de cette partie-là.
LA BARONNE, à M. Turcaret.
Vous allez, monsieur, vous engager dans des compliments qui embarrasseront aussi M. le chevalier; et vous ne finirez ni Tun ni l'autre.
LE CHEVALIER
Ma cousine a raison : supprimons la cérémonie, et ne songeons qu'à nous réjouir. Vous aimez la musique?
Si je l'aime? Malepeste I je suis abonné à l'Opéra.
LE CHEVALIER
C'est la passion dominante des gens du beau monde.
C'est la mienne.
LE CHEVALIER
La musique remue les passions.
Terriblement. Une belle voix, soutenue d'une trompette, cela jette dans une douce rêverie.
LE CHEVALIER
Oui, vraiment. Que je suis un grand sot de n'avoir pas songé à cet instrument-là ! Oh 1 parbleu, puisque vous êtes dans le goût des trompettes, je vais moi-même donner ordre...
(// va pour sortir.)
M. TURCARET, l'arrêtant toujours.
Je ne souffrirai point cela, monsieur le chevalier ; je ne prétends point que, pour une trompette...
LA BARONNE, ôas, à M., lurcaret.
Laissez-le aller, monsieur.
{Le chevalier sort.)
Quelle idée bizarre de Caslil Blaze de Bury dans Tétourdissant verbiage de son livre Molière musicien^ de rompre une lance à ce propos en l'honneur de Turcaret, de montrer que la phrase de la trompette « est la seule phrase juste et sensée qu'il ait à dire pendant cinq actes », en exaltant jusqu'aux nues ce financier « assez mémoratif », pour se souvenir de c l'effet merveilleux produit par la voix de Piccini, le contraltiste fameux, soutenue et rivalisée par une trompette non moins admirable ». Au théâtre, l'auteur ajoute quelquefois au mot trompette « marine ».
Que fera ce pauvre homme aux prises avec des diffi-
TURGARET. 61
cultes OU avec des gens d'esprit ? Il est alors piteux. 11 y a dans la pièce un terrible marquis qui le roule à plaisir.
Un marquis terrible.
M. TURCARET, à lui-mêiiie^ reconnaissant le marquis.
Ah ! morbleu ! c'est le marquis de la Tribaudière. La fâcheuse rencontre t
LE MARQUIS, à lui-même.
Il y a près de deux jours que je le cherche. {Apercevant M. Turcaret.) Eh ! que vois-je !.. oui... non... pardonnezmoi... justement... c'est lui-même ; c'est M. Turcaret. [S'approcJiant.) Que faites-vous de cet homme-là, madame ? Vous le connaissez ! vous empruntez sur gages? Palsambleu! il vous ruinera.
LA BARONNE
Monsieur le marquis...
LE MARQUIS
Il VOUS pillera, il vous écorchera, je vous en avertis. C'est l'usurier le plus vif! Il vend son argent au poids de ]'or.
M. TURCARET, bas, à lui-mênie.
J'aurais mieux fait de m'en aller.
LA BARONNE
Vous vous méprenez, monsieur le marquis ; M. Turcaret passe dans le monde pour un homme de bien et d'honneur.
LE MARQUIS
Aussi l'est-il, madame, aussi l'est- il; il aime le bien des hommes et l'honneur des femmes : il a cette réputation-là
Vous aimez à plaisanter, monsieur le marquis. Il est badin, madame, il est badin ; ne le connaissez-vous pas sur ce pied-là?
LA BARONNE, à M. Turcaret.
Oui, je comprends bien qu'il badine ou qu'il est mal informé.
LE MARQUIS
Mal informé, morbleu ! Madame, personne ne saurait vous en parler mieux que moi : il a de mes nippes actuellement.
De vos nippes, monsieur? Oh ! je ferais bien serment du contraire.
LE MARQUIS
Ah ! parbleu ! vous avez raison. Le diamant est à vous à rheure qu'il est, selon nos conventions; j'ai passé le terme.
LA BARONNE
Expliquez-moi tous deux cette énigme.
11 n'y a point d'énigme là-dedans, madame ; je ne sais ce que c'est.
LE MARQUIS, à lo. baronne.
Il a raison, cela est fort clair, il n'y a point d'énigme. J'eus besoin d'argent il y a quinze mois; j'avais un brillant de cinq cents louis : on m'adressa à M. Turcaret ; M. Turcaret me renvoya à un de ses commis, à un certain M. Ra, Ra, Rafle : c'est celui qui tient son bureau d'usure. Cet honnête M. Rafle me prêta sur ma bague onze cent trente-deux livres six sous et quelques deniers ; il me prescrivit un temps pour la retirer ; je ne suis pas fort exact, moi ; le temps est passé, mon diamant est perdu.
Monsieur le marquis, monsieur le marquis, ne me confondez point avec M. Rafle, je vous prie ; c'est un fripon que j'ai chassé de chez moi : s'il a fait quelque mauvaise manœuvre, vous avez la voie de la justice. Je ne sais ce que c'est que votre brillant, je ne l'ai jamais vu ni manié.
LE MARQUIS
Il me venait de ma tante ; c'était un des plus beaux brillants ; il était d'une netteté, d'une forme, d'une grosseur à peu près comme... (// regarde le diamant de la baronne] Eh 1... le voilà, madame I Vous vous en êtes accommodée avec M. Turcaret. apparemment ?
LA BARONNE, au marquîs.
Autre méprise, monsieur ; je l'ai acheté, assez cher même, d'une revendeuse à la toilette.
LE MARQUIS
Gela vient de lui, madame ; il a des revendeuses à sa disposition, et, à ce qu'on dit même, dans sa famille.
Monsieur, monsieur!
LA BARONNE
Vous êtes insultant, monsieur le marquis.
LE MARQUIS
Non, madame, mon dessein n'est pas d'insulter; je suis trop serviteur de M. Turcaret, quoiqu'il me traite durement. Nous avons eu autrefois ensemble un petit commerce d'amitié ; il était laquais de mon grand-père, il me portait sur ses bras ; nous jouions tous les jours ensemble; nous ne nous quittions presque point : le petit ingrat ne s'en souvient plus.
Il faudrait, pour être complet, vous présenter les divers échantillons de ce vilain monde oii Turcaret nous conduit : mais il y faudrait trop de circonlocutions, pour appeler ici comme il convient une baronne très perverse, un chevalier qui se fait entretenir, un marquis qui ne dégrise pas, des valets qui convoitent déjà la place des maîtres; toute une société d'escrocs et de malandrins dont pas un n'a l'ombre d'un scrupule ou la notion de l'honnête. Nous ferons cependant les honneurs de la galerie à M™* Turcaret.
Une pecque provinciale.
MADAME TURCARET
Vous êtes trop poli, monsieur le marquis; ces flatteries-là pourraient me convenir en province, où je brille assez, sans vanité. J'y suis toujours à l'affiH des modes; on me les envoie toutes dès le moment qu'elles sont inventées, et je puis me vanter d'être la première qui ait porté des pretintailles dans la ville de Valognes.
LISETTE, bas, à ellc-môme.
Quelle folle !
LA BARONNE
Il est beau de servir de modèle à une ville comme celle-là.
MADAME TURCARET
Je l'ai mise sur un pied ! j'en ai fait un petit Paris par la belle jeunesse que j'y attire.
LE MARQUIS
Comment, un petit Paris I Savez-vous bien qu'il faut trois mois de Valognes pour achever un homme de cour?
MADAME TURCARET
Oh! je ne vis pas comme une dame de campagne, au moins, je ne me tiens point enfermée dans un château, je suis trop faite pour la société. Je demeure en ville, et j'ose dire que ma maison est une école de politesse et de galanterie pour les jeunes gens.
LISETTE, à madame Turcaret.
C'est une façon de collège pour toute la basse Normandie.
MADAME TURCARET
On joue chez moi, on s'y rassemble pour médire ; on y lit tous les ouvrages d'esprit qui se font à Cherbourg, à Saint-Lô, à Coutances, et qui valent bien les ouvrages de Vire et de Caen. J'y donne aussi quelquefois des fêtes galantes, des soupers-collations. Nous avons des cuisiniers qui ne savent faire aucun ragoût, à la vérité, mais ils tirent les viandes si à propos, qu'un tour de broche de plus ou de moins, elles seraient gâtées.
LE MARQUIS
C'est Tessentiel de la bonne chère. Ma foi, vive Valognes pour le rôtil
MADAME TURCARET
Et pour les bals, nous en donnons souvent. Que l'on s'y divertit ! cela est d'une propreté ! Les dames de Valognes sont les premières dames du monde pour savoir bien l'art de se masquer, et chacune a son déguisement favori. Devinez quel est le mien ?
LISETTE
Madame se déguise en Amour, peut-être?
MADAME TURCARET
Oh ! pour cela, non.
LA BARONNE
Vous VOUS mettez en déesse, apparemment, en Grâce?
MADAME TUUCÂRET.
En Vénus, ma chère, en Vénus,
LE MARQUIS, à madame lurcaret.
En Vénus! Ah! madame, que vous êtes bien déguisée!
Nous approchons du dénouement. M. Turcaret, le faux veuf, rencontre toute sa famille chez la baronne. Le tableau est touchant.
La pièce se termine par une débâcle générale. Turcaret est chassé ; peu après il est mis en prison pour abus de confiance ; toute cette association de filous se désagrège, ruinée ; et sur les monceaux épars se dresse la silhouette de Frontin dont les poches sont déjà gonflées d'or, et qui jette son cri de triomphe : « Voilà le règne de M. Turcaret fini ; le mien va commencer ». ^ Jouée par des personnages qui sont immoraux jusqu'à/ l'impudence, la pièce elle-même n'est pas immorale.. Chez Beaumarchais, le viceest séduisant, et sa peinture en est dangereuse. Lesage rend le vice odieux et ridicule/il a appliqué le précepte que devait ainsi formuler La Harpe : ce L'art consiste à faire que le portrait soit tolérable, et l'original odieux ». 11 s'en est expliqué lui-même dans sa Critique^ oii il fait dire à Asmodée : «Lapièce serait parfaite si l'auteur avait su engager à aimer les personnages ; mais il n'a pas eu assez d'esprit pour cela. Il s'est avisé mal à propos de rendre le vice haïssable ». La morale n'a qu'à se louer des regrets d' Asmodée.