BOILEAU
persuadé, comme M™® de Sévigné au temps où elle avait trouvé pour son fils une jeune juive, que a les millions sont de bonne maison ». La Bruyère écrit: « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s'il réussit, ils lui demandent sa fille. »
Le roi n'est pas plus indépendant à leur égard que les courtisans. Babouc s'en est bien aperçu : « Il vit dès le jour même que les richesses des financiers, qui l'avaient tant révolté, pouvaient produire i.n effet excellent, car l'empereur ayant eu besoin d'argent, il trouva en une heure parleur moyen ce qu'il n'aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires ; il vit que ces gros nuages enflés de la rosée de la terre lui rendaient eu pluie ce qu'ils en recevaient. » (Voltaire, Vision de Babouc.) Le roi avait besoin d'argent. On en était aux expédients. L'argenterie royale fut envoyée aux fonderies de la monnaie : elle valait dix millions ; elle en produisit trois. Après l'argenterie, la noblesse ; le clinquant des titres, après celui des étagères : on fit payer une taxe pour porter le de et avoir des armoiries. « Des maltôtiers traitèrent cette affaire et avancèrent l'argent. » (Voltaire, Siècle de Louis XIV.) Il fallait passer par leurs mains. Le mieux
était de rester bien avec eux, c'est-à-dire sous leur dépendance.
Louis XIV n'avait pas dit en vain : a L'Etat, c'est moi ». Là où le roi était engagé, l'Etat se trouvait lié de même. L'Etat est le débiteur, le client inquiet du traitant. Les fermiers paient la maison du roi, les services publics, la marine, l'armée. Ils sont les caissiers de la nation. Bientôt le roi ne se contente plus de les faire venir dans son parc ; il va lui-même leur faire visite, et réitère assez souvent pour que, du récit des visites royales ou princières qu'il a reçues, Bouret puisse faire relier jusqu'à deux volumes qu'il intitule Le vrai Bonheur! Le roi n'est plus le roi ; l'argent l'a détrôné, mais à quel prix ! Ainsi qu'il est dit dans le Carpente?nana,\e9, gens d'affaires soutiennent la France, mais c'est comme la corde soutient le pendu !
Que devient cependant le contribuable? La rapacité des percepteurs, contrôleurs et commis le réduisent à la misère. C'est une invasion de c( sangsues » qui le vident et lui pompent la moelle, comme il est dit dans Gil Blas. Ils sont là quarante gros fermiers généraux qui se sont partagé les dépouilles. « Il y a dans Persépolis quarante rois plébéiens qui tiennent à bail l'empire de Perse et qui en rendent quelque chose au monarque. » (Voltaire, Vision de Baboiic.) Le nombre d'employés est considérable. Les buralistes sont plus de 200,000 dans le royaume. Le produit des perceptions sert presque tout à salarier les percepteurs. Dans une direction de quatre départements, un département de 40 pauvres paroisses paie pour les Aides 15000 L. Combien en ira-t-il au Trésor ? Quand on a payé buralistes, commis, les bureaux des Directeur, Receveur, Contrôleur^ Ambulant, les frais de régie, les intérêts à io 0(0 des fonds d'avances, les intérêts des cautionnements pécuniaires, la part proportionnelle des profits des fermiers, il reste 3000 L. pour la caisse du roi. On trouvera les chiffres exacts dans la curieuse brochure : L Antifinaiicier ou Belevé de quelques-unes
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des malversations dont se rendent journellement coupables les Fermiers Généraux. Si les percepteurs sont nombreux, les droits à percevoir sont à Tavenant. Pour i perfectionner ce système d'épuisement, l'espionnage est' organisé, la délation encouragée et payée. Les commis! sont crus sans contrôles. Ils se font faux témoins, par intérêt. Un mendiant s'arrête à une porte. On lui donne un verre de vin. Les commis sont là qui guettent. Ils prétendent qu'on le lui a vendu, et ils réclamant des droits. {Anti financier.) Voltaire a rimé ces incidents pour nous divertir. Un honnête bourgeois reçoit un inconnu :
Je suis, dit rinconnu, dans les fermes nouvelles,
Le royal directeur des aides et gabelles.
Ah ! pardon, Monseigneur 1 Quoi ? vous aidez le Roi ?
Oui, l'ami. — Je révère un si sublime emploi.
Le mot d'aide s'entend... Gabelle m'embarrasse.
D'où vient le mot ? — D'un Juif appelé Gabelus.
Ah ! d'un Juif ? Je le crois. — Selons les nobles us
De ce peuple divin dont je chéris la race,
Je viens prendre chez vous les droits qui me sont dus.
J'ai fait quelques progrès, par mon expérience,
Dans l'art de travailler un royaume en finance.
Je fais loyalement deux parts de votre bien.
La première est au roi, qui n'en retire rien;
La seconde est pour moi. Voici votre mémoire :
Tant pour les brocs devins qu'ici nous avons bus; 'dus,
Tant pour ceux qu'aux marchands vous n'avez point ven-
Et pour ceux qu'avec vous nous comptons encor boire.
Tant pour le sel marin duquel nous présumons
Que vous deviez garnir vos savoureux jambons.
Vous ne l'avez point pris, et vous deviez le prendre.
Je ne suis pas méchant et j'ai l'âme assez tendre.
Composons, s'il vous plaît. Payez dans ce moment
Deux mille écus tournois par accommodement.
Le rôle des impôts n'est jamais arrêté. L'imagination des agents du Fisc ne se lasse pas d'inventer. Par exemple, les bouchers de campagne étaient d'abord exempts des droits perçus par rin«=pecteur aux boucheries. Des bouchers quittaient la ville pour s'établir
dans la banlieue. Les traitants ne virent dans ces émigrations qu'une diminution de leurs revenus. Ils firent rendre un arrêt portant que le boucher quittant sa ville pour la campagne continuerait à y payer les droits de la ville : décision doublement inique, puisqu'elle gênait la liberté du domicile et rendait un impôt à la fois territorial et personnel. Les fermes coûtent fort cher : mais qu'importe le prix, si le rendement est quintuple ? C'était un régime d'exactions, d'arbitraire, qui soulevait le cœur des honnêtes gens. « Je maintiens, écrit Boisguillebert, que tous les fléaux de Dieu, savoir la peste, la guerre et la famine, dans leur plus grande colère, n'ont jamais causé tant de désolation dans une contrée que les manœuvres des traitants. »
Tout aune fin et une justice. La Bruyère disait des Partisans sans les nommer, — mais qui ne les reconnaissait ? — (( Les P. T. S. nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre; on commence par le mépris à cause de leur obscurité ; on les envie ensuite ; on les hait; ou les craint; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion. » Dans le Nord de la France, au nombre des chars qui forment le cortège du vieux héros Gayautjde Douai, une roue de Fortune tourne, supportant des personnages qui se trouvent tantôt au faîte, tantôt en bas. Untinancier figure parmi ces personnages. La légende populaire se rencontre avec l'observation du moraliste. Ces financiers finissaient mal, en général. L'année 1716 surtout leur fut funeste. Le 6 septembre 1716, Buvat raconte : c< M. le chevalier de Bouillon rencontra l'autre jour M. Desmarets, intendant des finances, qui depuis plusieurs années désole tout le monde. Il lui chanta : « Adieu, paniers, vendanges sont faites ! » Oui, adieu, paniers ! On était en train de constituer une chambre de justice à l'effet de faire rendre gorge aux traitants. Gil Blas y fait allusion (xi, 6). Ce fut une débâcle. Les rigueurs de la répression constatèrent l'énormité des abus. Bourvalais,
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aneien laquais devenu grand maltôtier, est décrété de prise de corps ; il y a des conclusions à mort contre Normand ; Miotte est arrêté dans un grenier à foin où il se cachait. Paperel et le Blanc sont enfermés dans la même chambre à la Conciergerie, avec la permission de jouer aux cartes. S'ils trichaient, c'était à présent sans conséquence. La Vie Privée de Louis XV et les Lettres Persanes (98) content cette exécution en bloc. Normand fut conspué aux Halles, paya 120,000 L. et fut envoyé aux galères. Les harengères venaient boire et rire sous le pilori oîi fut exposé Gruet. Si Mezeray eût encore été de ce monde, il se fut assurément offert ce spectacle. A sa mort, on trouva au fond d'un coffre nn écu d'or du temps de Louis XII enveloppé d'un billet ainsi conçu : « Il y a plus de trente ans que je garde le présent écu d'or pour louer une fenêtre à la place de Grève, lorsqu'on y pendra un maltôtier. » Une estampe du temps figure allégoriquement la joie du pays. La France à genoux, tenant par la main l'Abondance, remercie le Ciel. Au fond, une pyramide supporte des médaillons gravés rappelant les siècles de Titus et d'Auguste. A côté, la Justice, glaive à la main, force un traitant à vider a avec répugnance », dit l'explication de la gravure, un sac d'écus qu'il embrasse ; un laboureur ramasse cet or. La Renommée part annoncer cette bonne nouvelle à l'univers.
Quel fut le rôle de la littérature dans cette réaction et en quoi y aida-t-elle ? Il serait curieux d'étudier les rapports de la littérature et de la finance à travers les temps. Au dix-septième siècle^ les gens de lettres se turent, par prudence. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, ayant joué en 1607 une comédie dirigée contre les gens d'argent, furent tous emprisonnés. « C'est une chose remarquable, dit Chamfort, que Molière, qui n'épargnait rien, n'a pas lancé un seul trait contre les gens des finances. On dit que Molière et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus les ordres de Colbert. » Bien que Sainte-Beuve ait confirmé cette
opinion, il n'est pas absolument vrai que cette veine de Turcaret fût neuve au théâtre et encore intacte, même après Molière. Il faut au moins faire mention de M. Harpin. Harpagon lui-même n'est pas seulement un type d'avare, c'est surtout un usurier. Il ne thésaurise pas. Il fait travailler son argent.
Il y a de grandes analogies entre la comtesse d'Es-
carbagnas et Turcaret. Chez Molière aussi, il y a une
comtesse qui a son vicomte, comme la baronne a son
chevalier. M. Harpin est un receveur des tailles bien
/ proche parent de M. Turcaret, galant, libéral, stupide,
^\ brutal, versificateur démesuré.
Mais ce ne sont là que les premières fusées de quelques tirailleurs d'avant-garde. Evidemment, on n'osait pas. Et pourtant ce public était mûr pour accueillir la satire. Il l'attend, il la cherche. Boileau avait parlé au hasard d'un certain Georges qui vit à Paris,
Qu'un million comptant, par ses fourbes acquis, De clerc, jadis laquais, a fait comte et marquis.
Il avait parlé encore d'un certain Jacquin,
Qui de ses revenus, écrits par alphabet, Peut fournir aisément un calepin complet.
Plus tard, le public s'obstine à reconnaître en eux deux financiers, Gorge et Jacquier, bien que Gorge eût dix ans en 1660, et que Boileau proteste dans les papiers de Brossette, d'avoir jamais pensé à Jacquier. Que quelqu'un osât parler, il était sûr d'être soutenu. Ce furent les Italiens qui ouvrirent le feu. En 1687, dans le Banqueroutier^ la finance était hardiment vilipendée. Pour un début, c'était dune énergie rare. D'ordinaire, ils sont grotesques, ces financiers de l'ancien répertoire, bêtes, dupes, étrangers aux belles manières ; enfoncés dans la gangue de leur éducation grossière, ils donnent la comédie aux habitués des
salons où ils se pavanent g-auchement, comme des dindons sur un plancher ciré. Mais M. Persillet^ dans le Banqueroutier^ est bien la plus ignoble canaille, qui émet des actions véreuses pour pouvoir donner à ses enfants une belle éducation. Arlequin y expose une éloquente théorie de la banqueroute : « Quand tout vous rit et que le monde est bien infatué de vos richesses, il faut prendre à toutes mains l'argent qu'on vous offre, faire grande dépense à l'ordinaire ; et puis, un beau matin, après avoir mis tous vos meilleurs efTets dans une cassette, déloger à petit bruit et donner ordre à votre portier de dire à tout le monde qu'on ne sait oii vous êtes allé. A cette nouvelle, ceux qui ont prêté le million s'alarment ; la frayeur les prend. D'abord, ils proposent de perdre le tiers de leur dû. A cela, mot: point de réponse. Ils s'assemblent, ils vont, ils viennent, ils se tourmentent.^ A la fin, désolés de votre absence, et ne sachant sur quoi se venger, ils font dire sous main qu'ils perdront les deux tiers, si on veut assurer l'autre. Ah ! quand ils se mettent comme cela à la raison, on entre en pourparlers, on écoute, on négocie ; et enfin, après un bon contrat bien et dûment homologué, vous revenez sur Teau avec sept ou huit cent mille livres d'argent comptant. » Et Persillet conclut : a Je crois qu'un bon père de famille est obligé en conscience de faire banqueroute au moins une fois en sa vie pour l'avantage de ses enfants. »
Presque en même temps, La Bruyère burinait les médaillons grimaçants et grotesques qu'il accroche dans sa galerie des Biem de Fortune : N*** avec son portier russe tirant sur le suisse ; Sosie qui, de la livrée, a passé par une petite recette à une sous-ferme ; Crésus qui meurt insolvable ; Ergasle qui imi>ose l'eau, les joncs et les orties. Le livre fut enlevé d'assaut. Dans l'intervalle, Dancourt se met de la parlie, et nous présente en 1690, dans VEté des Coquettes, un type de financier, M. César Alexandre Palin, qui tient table ouverte. Il faudra, pour lui trouver un pareil,
attendre M. Bredouille, le financier gourmet de Regnard, dans la Critique du Légataire universel^ l'inventeur de la poularde aux huîtres et de la sarcelle aux olives, à moins qu'on ne préfère les sieurs Basset, soit celui de Colin d'Harleville dans les Mœurs du Jour, soit celui de Baron dans la Fausse Prude, excellents hommes d'ailleurs à qui l'on ne reprocherait pas de vider leurs coffres si on ne savait la façon dont ils les ont remplis.
En 1707, dans le prologue du Second chapitre du Diable boiteux, Dancourt introduit encore un financier, maître Simon, qui a été autrefois page et portier. Il y ^est encore question d'un M. Marsouin qui, comme Turcaret, fait bâtir un palais pour y vivre à la manière des satrapes ; d'un M. Oronte « qui n'est qu'un nouveau financier et qui promet déjà autant que les plus consommés ». Alors, les financiers se débaptisent, tant leur nom est devenu impopulaire : ils s'appellent TraitanSy et ce mot, dit le Dictionnaire de Trévoux, « est au lieu de Partisan qui est devenu odieux. »
Yoilà les antécédents du moment où, le 14 février 1709, dans cette eau déjà agitée, tomba avec un long remous, un tumulte et un grouillement de créatures etîarées et apeurées, l'énorme masse Je Turcaret.
Lesage n'en était pas à sa première campagne. Il n'avait pas perdu, quand elle s'était présentée, l'occasion de l'essayer. L'honnête Grispin, qui excelle dans tous les tours pendables, pleure sa vocation manquée.
Que je suis las d'être valet 1 Ah I Crispin, c'est ta faute ; tu as toujours donné dans les bagatelles : tu devrais présentement briller dans la finance. Avec l'esprit que j'ai, morbleu, j'aurais déjà fait plus d'une banqueroute !
Oronte veut-il se débarrasser de lui et de son rusé compère Labranche, il ne voit qu'un placement possible : il obtiendra pour l'un une bonne commission, et pour Taulre la filleule d'un sous-fermier. Mais Lesage avait
Maison nalale de Lesaj'e.
encore plus et mieux à dire. II fît Turcaret. Le moment était bien choisi, en plein hiver, au lendemain de Ramillies, à la veille de Malplaquet. Le peuple souffrait du froid et de la faim. Les théâtres ferment. Le 12 janvier 1709, un mois avant Turcaret^ le semainier de la Comédie-Française a dû ajouter à son procèsverbal cette note :
« Le froid excessif qu'il fit hier et le peu de monde qui vint à la Comédie mirent dans la nécessité de fermer le théâtre. »
On essaie de rouvrir. Peine perdue.
« Du mercredi 23 janvier 1709. La continuation du grand froid et les voyages de Versailles ont obligé de donner relâche au théâtre depuis le lundi 14 jusques à aujourd'hui. »
[Registres de la Comédie Française.)
Le peuple crie famine. Les marchés sont gardés par la troupe, a Monseigneur, conte Saint-Simon, venant et retournant de l'Opéra, est assailli par la populace et par des femmes en grand nombre criant : Du pain ! d Pour leur faire prendre patience, on les emploie â déblayer une butte de terre qui était demeurée entre les portes Saint-Martin et Saint-Denis. On paie les travailleurs en morceaux de pain. Le roi a fait fondre sa vaisselle d'argent. Les traitants sont seuls à leur aise et insultent à la misère publique. Lesage les visa, et leur envoya un projectile que ceux-ci estimèrent à cent mille francs : ils lui otîrirent la somme pour parer le coup. Notre Breton refusa.
Nous allons étudier cette belle et brave comédie. Auparavant, finissons ces quelques consiilérations sur l'attitude que prit au xvui" siècle la littérature devant l'argent. Lesage ne vida pas tout à fait sa giberne dans cette première et grave escarmouche. Il lui reste quel-
ques cartouches, et il les tire. Dans Gil Bias, il nous mène, pour les bafouer, « chez un de ces seigneurs qui lèvent les impôts et font leurs affaires avec celles de l'Etat». On y fait bonne chère ; on se sent chez cette race qui a donné son nom aux recettes « à la financière » ; mais ce partisan se couvre de ridicule. Il y a aussi ailleurs un certain usurier, proche parent de M. Rafle, un vieux richard juif, ancêtre de Tom Levis de M. A. Daudet, un « animal » d'un mauvais caractère, a juif comme Pilate d, bien que Pilate ne soit pas juif. Plus tard, nous verrons dans Gil Blas même une allusion à l'Edit de 1716, et Gil Blas se réjouira de voir rendre (ï par ces sangsues le sang qu'elles avaient sucé ». Nous croiserons encore au Théâtre delà Foire, dans la Foire aux Fées de Lesage, certain cocher de fiacre qui trouva un soir dans sa voiture le portefeuille de deux actionnaires. Il accrocha son fouet et sa pelisse à l'écurie, et ressortit gros financier.
Après Tiircaret^ l'exemple était donné et bien donné. Le précédent fut fécond en suites. C'est Dancourt, qui s'égaie, en 1710, aux dépens des Agioteurs, avant de nous aventurer en 1716 dans la Guinguette de la Finance, h^ijTdiiià porte au Théâtre-Français en 1713 son Usurier Gentilhomme, L'Arlequin traitant de d'Orneval est une satire agressive, implacable : ce sont les récents scandales traînés à la pleine lumière de la rampe, duperies, spéculations sur le naufrage de dix bateaux do farine qui n'étaient chargés que de plâtre... Lavv est accueilli par une nuée de lazzi que lance le Diable d'Argent. Fuzelier et Le Grand nous transportent chez Circé pour nous faire entendre ce que disent les Animaux raisonnables :
ULYSSE
Ecoute, gros cochon, qui étais-tu avant d'être métamorphosé en porc ?
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LE cocnoN.
J'étais un financier.
Après Fuzelier, c'est Marivaux avec le Triomphe de Plutus et, en l73o, le financier de son Paysan parvenu. Dans le Triomphe de r Intérêt de Boissy (4730), Mercure, dieu des voleurs^ fait les honneurs du Palais de l'Intérêt qu'habitent les financiers Jacquier, David, le cavalier de dame Banqueroute, Tapinois,qui démolit son patron pour prendre sa place. L'Honneur et ses soldats viennent déclarer la guerre à riutérêt. Mais alors on voit des flots d'or et d'argent, des fleuves de pierreries, des rivières de diamants, et à ce spectacle les soldats désertent Honneur pour Intérêt. C'est le temps aussi du parvenu enrichi Lisimon^ dans le Glorieux de Destouches. Que faisait cependant Voltaire ? Financier lui-même, il ménageait ses correspondants, et raillait la finance : il faut lire V Homme aux Quarante EcuSy Na?wie, La Prude^ où paraît le type du traitant, gros, courte nez camard, large échine :
Le dos en voûte, un teint jaune et tanné, Un sourcil gris, un œil de vrai damné.
A dater de ce moment, la satire ne tarit plus : elle devait aboutir à la guerre. La veine ouverte ne s'est jamais tarie. Lesage y a frappé le premier coup de pic. Quand Beaumarchais voulut réhabiliter les financiers dans ses Deux Amis, il remontait un courani, et il ne réussit pas. Ses héros sont des modèles ; ce sont les archanges de la banque, les séraphins du bordereau. On sent trop que c'est la revanche de Turcaret par M. Josse. On crut plus vrais et M. Potdevin de Dallainval, ou Géronte de Saurin, qui parle sans ambages : a L'argent ! morbleu ! l'argent ! Voilà ce que j'appelle du mérite, moi ! je veux un mérite qui rapporte ! Esprit, naissance, qu'est-ce que cela pro-
diiit par an ? ^) Leur postérité fat féconde : M. Duliautcours, le banquier Martigny de Picard, Durosay dans V Agiotage d'Empis, Pifïart dans les Actionnah^es de Scribe, Robert Macaire qui fonde de vastes entreprises avec les fonds de M. Gogo ; Mercadet, qui montre une pièce de cent sous en disant : « Voici l'honneur moderne ! » et Verdier dans les Aristocraties d'Etienne Arago, Verdier qui demande aux conservateurs de l'élire député, aux libéraux de le nommer conseiller municipal, aux Allemands de le décorer du Cordon jaune ; et Vernouillet des Effrontés^ et Jean Giraud de la Question d'Argent, et les types de Balzac, Nucjngen^ Bixiou, Gobsek ; et maître Guérin, et M. Benoîton, l'inventeur millionnaire des sommiers compensateurs, et Fôrmichel, et M. Carbonel des Faux Bonshommes, et Dorbeval dans le Mariage d'Argent de Scribe, sans compter tant d'autres livres à joindre à la liste, V Agioteur de Charlemagne, Tout le monde s'en mêle, de Mayeur, Parvenus d'Aujourd'hui de Trial Latour, la Bourse de Ponsard, le Pied de Fer de Gozlan, le Millioîi de J. Claretie, {'Argent de E. Zola : c'est ^toute une lignée, dont Turcaret est la souche.
En 1707, Lesage présentait à la Comédie-Française une petite pièce en un acte, les Etrennes, pour être jouée le \^^ janvier 1708 (1). Mais la Comédie ayant rhabitude de n'accepter point de petites pièces entre la Saint-Martin et Pâques, la lecture fut ajournée. Lesage profita de ce délai pour étendre son œuvre : il en fit une grande pièce en cinq actes, et ce fut Turcaret, Elle fut lue et reçue le 15 mai suivant (2). Le titre n'est pas encore fixé à cette date. On la désigne u une pièce en cinq actes ». Les répétitions commencèrent l'hiver suivant. Les rôles avaient été confiés à M"" Des-
(1) Ne pas confondre avec Lei Ft rennes (ou La Bagatelle) jouée le 19 janvier 1133 aux Italiens.
(2) a La Compagnie s'est assemblée extraordinairement dans la salle de son Hostel pour entendre une pièce en cinq actes de M. Lesage. » Reg. Délib. Com. Franc. 15 May 1708.
mares, Mimy, Desbrosses, Salley, MM. Guérin, Dancourt, Beaubour, Dufey, Baron^ du Boccag-e, Dange- 'ville, Le Grand, Poisson le fils.
Au cours des répétitions^ les financiers eurent vent, probablement par quelque Arsénié de la Comédie, qu'on préparait une pièce satirique dirigée contre eux. Ils se mirent en campagne pour arrêter les répétitions et faire retirer la Comédie. Leurs démarches ne furent pas vaines et la Comédie hésitait. Lesage fit face au danger, eut recours à toutes les influences dont il pouvait disposer, et il avait de puissants amis : Pontchartrain, Yillars, de Lyonne, d'Argenson. Ils obtinrent du Dauphin un ordre (1) qui réduisit la finance au silence :
« Il y a eu quelques difficultés au sujet de la Comédie de Turcar€tj(\m furent levées par ordre de Monseigneur du 13 octobre 1708 conçu en ces termes : a Monseigneur étant informé que les Comédiens du Roi font difficulté de jouer une petite pièce intitulée Turcaret ou le Financier ordonne auxdits Comédiens de l'apprendre et de la jouer incessamment. »
Les financiers, déconcertés par cette injonction , voyant que leurs efforts seraient perdus auprès des acteurs, se tournèrent du côté de Tauteur. Ah bien ! ils s'adressaient mal. Il eût fallu que Lesage détestât bien peu les traitants ou qu'il fût peu tenace dans sa haine, pour céder. Or Lesage les détestait, et quant à sa ténacité, il était Breton. Il aurait pu gagner 100,000 L. à se taire : il crut plus digne de parler, et il eut raison. Les financiers doivent s'estimer encore bienheureux que Lesage n'ait pas enjolivé son Turcaret de cette scène grotesque : la Ferme émue, achetant au poids
(1) Tous los biographes de L(^sage ont rcprodiiil cet acte en indiquant sa source: Hegislrcs de La Comédie-Française, 170S, Bien peu y ont été voir sans doute, car il n'y est pas. ^'ous l'avons vainement olierché, M. iMonval et moi. Il faut en conclure que les biographes ont tous copie leurs devanciers ; quant au premier qui a reproduit cet ordre important, ou son indication de source est fausse, ou la piè«e a disparu des Archives de la Coniédie, — comme beaucoup d'autres, paraît-il.
de son or volé le silence d'une douzaine de comédiens.
Tous ces incidents ne firent qu'irriter la curiosité publique, et assurer le retentissement de l'œuvre qu'ils voulaient étouffer. La pièce courait déjà les salons. La duchesse de Bouillon réunit ses amis pour entendre chez elle la lecture de Turcaret par l'auteur. Ce fut un incident, que raconte Collé : « On comptait que la lecture s'en ferait avant le dîner ; quelques affaires retinrent Lesage, et il arriva tard. La duchesse de Bouillon le reçut avec un air d'impatience et de hauteur, et lui dit d'un ton aigre qu'il lui avait fait perdre plus d'une heure à l'attendre. € Eh bien, Madame, reprit froidement Lesage, je vais vous faire gagner deux heures. » Après cette courte réponse, il fit sa révérence et sortit. Quelque chose qu'on fit, et quoiqu'on courût après lui sur l'escalier, il ne voulut jamais remonter, n'y dîna pas, et ne lut point sa pièce, w
Enfin la première fut fixée au 14 février 1709. Il y eut affluence. « Remarquez-vous combien on a de peine à trouver des places »? dit en entrant Asmodée à Cléophas (1). Cinq loges basses sont occupées, et la recette monte à 2320 L. (2), malgré les entrées de faveur. La salle est houleuse. Les acteurs sont inquiets, et n'ont pas bonne opinion (3). Où est Lesage pendant ce temps ? Il prévoit un nouvel échec ; cette foule bruyante l'intimide ; il fait réflexion qu'une cabale montée a bientôt raison delà meilleure pièce, et que les traitants ont bien de l'argent pour monter une cabale. Il s'est allé cachera aux troisièmes loges » (4), où, par surcroît, il a pour voisin un caissier et un agent de change qui ont ouï dire que la pièce va tomber. De là-haut, il n'aperçoit partout que « cabales de commis », « des siffleurs dispersés prêts à se répondre ». Sans doute il a bien des amis aussi, et puis
(^i) Critique cIp. Turcaret.
(2) Reg. de la Coméd. Française.
(3) Critique de Turcaret.
(4) ]bi(i.
l'uniforme rouge des grenadiers de police (1) postés pour prévenir le tapage, le rassure un peu. Mais c'est égal, son cœur battit bien fort quand retentirent les trois coups.
Aussi avec quelle joie il fait dire à son Asmodée après la pièce : « Hé bien, seigneur don Cléophas, que pensez-vous de cette comédie ? Elle vient de réussir en dépit des cabales ; les ris sans cesse renaissants des personnes qui se sont livrées au spectacle ont étouffé la voix des commis et des auteurs.» Oui, la pièce fut jouée toutaulong,et accueillie par les applaudissements et les rires. Ce fut un événement. Le rideau était redescendu depuis longtemps sur la dernière scène, et la salle n'était pas encore vide. Il s'est formé des « pelotons » dans le parterre, et tous ces groupes disputent, s'échauffent. Procope dut ce soir-là faire une chambrée complète et prolongée.
Cette soirée rapportait à Lesage 18i L. de droits d'auteur, sur lesquelles il fallut retrancher 37 L. par suite d'une erreur de comptes (2).
La seconde eut lieu le dimanche suivant. La recette fut encore de 186o L. 16 S. Lesage reçut 152 L. 8 S., moins deux places de l'amphithéâtre qu'il avait demandées et qu'on lui rabattit sur sa part d'auteur. A la troisième, le mardi 19, la recette se maintient encore : 1117 L. 18 S. La part de Lesage est de 83 L. 6 S. La quatrième représentation fut honorée de la présence d'illustres personnages, qui voulurent voir une pièce dont on parlait tant. Le Registre porte ce soir-là : <L Y furent M. le duc de Lorge, M. le chevalier de Rohan. » Lesage avait demandé deux amphithéâtres et deux parterres pour des amis. La recette fut de 868 L. 10 S. L*auteur reçut 60 L. 4 S., mais cette part fut
(1) Critique de Turcaret.
(2 On a rabattu k l'auteur sur ses parts une loi^e basse de 30 L., 3 billets de l'Ampli iiii(-ûlre de quatre L. 10 S. ; 8 billets de puiterre de 7 L. 4 S., soit en tout la somme de 41 L. 14 S. Sur quoy on lui a fait raison de son neuf- \iesme montant k la somme de 4 L. 13 S. » Feg. Coméd'e-Françnhe, 14^ jour de feb^rier 1709.
encore rognée par suite d'une nouvelle erreur. La Comédie avait alors des semainiers bien légers.
On joua trois fois encore Tiircaret la semaine suivante, le dimanche, le mercredi, le vendredi, et la recette se maintint entre cinq et sept cents livres (1).
Les sept premières rapportaient environ six cents livres à Lesage. C'était un succès pour l'époque.
Il ne se démentit pas. La pièce fut souvent reprise au siècle dernier. On la jouait en société, par exemple dans le splendide hôtel de M^^*^ Guimard (2). Geoffroy n'a pas eu moins de trois occasions de parler de Turcaret^ à trois reprises assez rapprochées (3). De nos jours, ce succès semble s'être refroidi. On lit, on connaît la pièce (4) ; on la joue peu. La dernière reprise importante a eu lieu aux Français en mars 1872 (o). En 1892, la pièce a élé jouée deux fois, en février, d'abord, puis le 19 mai, à l'occasion des fêtes données pour l'inauguration delà statue de Lesage.
Turcaret est l'histoire d'un traitant, dont le nom, dérivé de Turc, annonce la férocité en affaires. Il est marié ; mais il a laissé sa femme en province, à Yalogne, pour venir vivre plus librement à Paris où il se donne pour veuf et promet même le mariage à une baronne qui l'aide à manger son bien. Après une série de scènes oiî se dévoilent tantôt la bêtise, tantôt la rapacité du financier, tantôt ses humbles origines et ses sottes prétentions, il est démasqué au milieu d'une
I réunion chez son amie la baronne : un marquis le reconnaît pour le laquais de son grand-père ; il rencontre sa propre sœur qui est revendeuse à la toilette,
.'1) Dimanche 24 fév., recette 721 L. 10 S. ; part d"autheur, 46 L.12 S. — Mercredy, 27 : Roc. : Î390 L. 14 S. ; part : 34 L 20 S. — Vcndredy, l'r mars, Roc. 653 L. 4 S. ; part : 40 L. 6 S.
(2) DiNALX. Sociétés badines, I, 393.
(3j 8 Messidor an 10 ; 21 thermidor an 11 ; 30 juillet 1811.
(4) Mme Desbordes Valmore à Mme Pauline Duchambge qui lui demande des livres:» Je t'envoie aussi yMrcarc^. )) Sainte-Beuve, il/me Desb.- Valmore, jiAdîi.
(o) Vov. Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1872 ; et Les Coulisses du Pansé de P. Folcher, 1873, p. 205.
et enfin il se trouve nez à nez avec sa femme, dont il I cachait à tous l'existence.
Comme dans ses romans, Lesag-e apporte ici une art \ médiacra -de la composition. Des scènes épisodiques ' sont artificiellement rattachées au fond commun de l'intrigue, et se greffent de-ci de-là sur l'histoire de Turcaret pour en préciser le caractère. A quel moment \ commence la pièce? Nous voyons Turcaret, fils d'un • | maréchal de Domfront, ayant passé par les plus bas | j emplois de la finance, payant à sa femme une pension pour qu'elle consente à demeurer en province, prodiguant les présents à la baronne qui les repasse à son ami le chevalier, plongé dans Topulence et empêtré dans un inextricable réseau de gredineries. Quel événement va venir déranger cette harmonieuse combinaison? Aucun, et i^Ifîst là le faible de l'intrigue. Lesage luimême l'a bien senti. Il s'en est expliqué et défendu dans sa Critique de Turcaret :