CHAPITRE V
On se rappelle comment, dans VAvare^ Frosine
annonce à Harpagon la visite de Mariane : a: Elle doit
après dîner rendre visite à votre fille, d'où elle fait
son compte d'aller faire un tour à la foire pour venir
oC ensuite au souper. »( C'était une grosse distraction
d'aller à la foire, soit à celle qui se tenait à l'Enclos
des Lazaristes, la foire Saint-Laurent, soit à celle qui
y occupait les environs de l'abbaye de Saint-Germain des
clPrés.) D'abord, ce furent des marchés oii l'on trouvait,
nous dit Loret,
Cent plaisantes diversités, Quantité de bijoux fort beaux Qui brillent le soir aux flambeaux, Outre mainte belle marchande, Outre les toiles de Hollande, De beaux rubans, de fins mouchoirs, Des porcelaines, des miroirs, Des tableaux et des antiquailles Qui ne sont pas pour des canailles.
^C'est seulement à la fin du xvu^ siècle qu'on vit . apparaître les théâtres forains. Ce furent d'abord des marionnettes de bois, comme celles de Brioché. Puis des acteurs animés mêlèrent des dialogues à des scènes de gymnastique, enroulèrent unsemblantd'actionautour de leurs cabrioles ; par un progrès assez rapide, les forains en vinrent à jouer des pièces, au point d'in-
quiéter parleur concurrence les autres scènes de l'Opéra, des Français, des Italiens : un peu comme nous voyons aujourd'hui les théâtres inquiets des pièces que commencent à jouer les simples cafés-concerts. L'histoire du théâtre de la foire est celle des prohibitions que lui imposèrent ses puissants rivaux. Tout fut mis en œuvre pour les réduire au silence, et l'ingénieuse astuce des forains les sauva toujours des pièges préparés par leurs ennemis, qu'ils appelaient les Romains. Ils ne se lassaient pas de les railler dans des pièces où ils racontaient ces campagnes prohibitives et oii le mauvais rôle n'était pas aux baraques ou « Jeux » de la Foire : Les Funérailles de la Foù^e^ le Rappel de la Foire à la Vie, etc. C'est qu'en effet on leur rendait la vie dure, et il leur fallait s'ingénier à inventer des subterfuges. Les Français leur interdirent des dialogues : ils firent des pièces par monologues. Le monologue leur fut défendu. Ils chantèrent. L'Opéra intervint, et leur défendit de chanter. Ils firent les pièces par écriteaux, ou les pièces par jargon ; et petit* bonhomme vivait toujours. Nous verrons tout à Theure ce qu'étaient ces moyens détournés.
Dans la Critique de Turcaret^ quand Gléophas entre dans la salle du Théâtre-Français, le soir de la première représentation de Turcaret, il s'écrie : « La belle assemblée ! Que de dames! » Asmodée lui répond : « 11 y en aurait encore davantage sans les spectacles de la foire : la plupart des femmes y courent avec fureur. Je suis ravi de les voir dans le goût de leurs laquais et de leurs cochers. » Ce bout de dialogue prouve que Lesage ne songeait pas, en 1709, à monter sur les tréteaux. Trois ans après, il y régnait en maître. Dépité parles difficultés qu'avaient soulevées les répétitions de Turcaret^ attiré par les appointements que lui promettait chaque année la dame Baron, directrice d'un des Jeux forains, il se consacra au bonheur des gens de la foire. On l'en plaisanta. Le Grand fit courir ce couplet : *
Lesage et Fuzelier ont quitté du haut style
La beauté, Et pour Polichinelle ont abandonné Gille,
La rareté !
Il ne leur manque plus qu'à montrer par la ville
La curiosité.
Pendant vingt-six ans Lesage ne cessa de fournir les forains de sa copie et de sa verve en collaboration avec Fuzelier, d'Orneval, La Font, Fromaget, Anseaume. C'est dire quelle est la valeur et quel est l'intérêt de ce théâtre qui eut de tels auteurs à son service, y compris, plus tard, Piron, Panard et Favart. Il ne faut pas oublier que ce théâtre forain d'antan est le berceau de notre opéra comique. Il occupait des écrivains de talent. Le public était souvent très aristocratique, toujours difficile. Quand une pièce réussissait, la cour voulait la voir; les forains venaient jouer devant le Régent, qui se déplaçait quelquefois pour aller les entendre chez eux. La duchesse douairière, la duchesse de Bourbon, les appelaient à leurs fêtes. Ils étaient fort bien considérés.
Aujourd'hui encore on les lit avec plaisir. Ils sont amusants. Ils racontent leurs péripéties, leurs persécutions ; ils parodient les opéras, les tragédies qui ont la vogue. Ulnès de Castro de Lamolte y devient Agnès de Chaillot, et Iphigénie en Aidide est racontée dans les Amours de ISanterre. La querelle des Anciens et des Modernes y a son retentissement. Homère est défendu par Arlequin qui lui emprunte des sujets : le Jugement de Paris, le Ravissement d'Hélène, Télémaque, Seulement Paris est un berger de Charenton qui chante :
Gardons nos moutons Lirette, Liron.
Le théâtre forain reflète comme un miroir les événements du temps. L'émigration en Amérique, vers les trésors du Mississipi, précède L'/s/e des Amazones , QihdiVf
apparaît dans Crédit est mort. x\rleqain est toujours aux aguets. Il saisit au vol les derniers faits divers. En 1721, un bruit courut par tout Paris que « dans une certaine communauté il y avait une fille dont le visage ressemblait entièrement à une tète de mort décharnée. On offrait, disait-on, une somme considérable au garçon qui voudrait l'épouser. 11 s'en présenta effectivement un bon nombre, assez crédules pour ajouter foi à celte fable, qui voulurent entrer par force dans cette communauté ». Le fait fut conté et joué dans les baraques, et la Teste noire eut un grand succès.
Arlequin suit l'actualité. La mode était à l'Orient, comme aujourd'hui au japonisme. On lisait les Mille et un j ours j\es Mille etunenuits, les Siamois deDufresny, les Lettres persanes. Arlequin partit donc pour l'Asie dans Arlequin Mahomet^ Arlequin roi de Serendib, les Amours des Indes^ etc. Tout ce théâtre est comme une histoire anecdotique, une peinture morale de Tépoque, une chronique dramatisée et versifiée en couplets.
Les difficultés étaient grosses, augmentées par les poursuites des Romains qui ne leur laissaient pas de trêve et jalousaient leurs succès. Il leur fallait ruser. Par ordre, tous les personnages étaient muets, sauf un, qui interprétait le silence des autres. Ou bien ils inventaient la pièce à jargon, où un seul personnage parlant français, les Romains n'eurent rien à dire.