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CHAPITRE XI

Les Espagnols ont prétendu que le Bachelier de Salamanque est une seconde édition étendue de Gil Blas. G*est inadmissible ; mais il est incontestable que Lesage a puisé sans vergogne dans son premier roman pour faire le second. Les études, les aventures du bachelier don Chérubin de la Ronda rappellent souvent celles de Gil Rlas. Dona Francisca, sœur de Chérubin, a une destinée analogue à celle de Lucinde dans Gil Blas. Don Chérubin devenu secrétaire duducd'Ucède, comptant ses pistoles, se faisant faire de riches habits pour aller se pavaner au Prado, rappelle Gil Blas en pareille occurrence, quittant sa modeste auberge pour le plus fameux traiteur, ayant peur, à l'hôtel, de demander quelque chose qui sentît l'épargne et sortant en faisant des écarts de poitrine, comme un jeune homme fort contentde sa personne. Quand Fun attend vainement ses appointements chez le marquis de Buendja, il fait songer à l'autre, « comblé de joie, d'honneur et de misère » chez le duc de Lerme. Gomment ne pas comparer à Fabrice le licencié Carambola, qui n'a pas fait son chemin ainsi que don Chérubin, mais qui reparaît de temps en temps comme pour accuser la distance parcourue par son ami. Les rapprochements de ce genre pourraient être multipliés, et Ton retrouverait à travers les deux fables des communautés multiples de vocabulaire, de noms propres et géographiques, d'itinéraires, d'aventures. Le duc de Lerme, Olivarès, apparaissent çà et

là, et nous les saluons comme des visages familiers, étonnés de ne plus voir Gil Blas auprès d'eux.

Fils de parents modestes, don Chérubin de la Ronda fit de brillantes études et fut l'un des plusbruyants disputeurs en philosophie. Au sortir du collège, il fut destiné à l'état de précepteur, et dirigé sur Madrid pour y trouver un poste.

Malgré sa répugnance, Chérubin ne fit autre chose, durant une bonne partie de sa vie, que du préceptorat: chez un commerçant retiré qui prêchait le désordre à ses enfants ; chez le marquis de Bueudia, chez un contador, chez don Jérôme de Polan (un nom emprunté au Gil Blas)^ chez un joaillier : il fait le tour de la société, sa grammaire sous le bras. Enfin il entre dans les bureaux du premier ministre, le duc d'Ucëde, où il intéresse le premier secrétaire, don Juan Salzedo. Celui-ci le recommande et le fait charger d'une mission àNaples. Chérubin s'en tire à son avantage, revient à Madrid, s'y lie avec le licencié Carambola et le seigneur Pedrilia dont il aime la sœur, Paula. Le mariage projeté échoue, et Chérubin entre au couvent. lien sort, traverse diverses aventures, finit par épouser Paula ; puis il perd sa femme, que lui enlève un seigneur cavalier.

Jl s'épuise en recherches pour la retrouver, et finit par se résigner, sur les philosophiques conseils que lui prodigue son valet Tostou. N'osant demeurer dans son pays après un tel atlront, il se résout à s'absenter pour quelque temps.

— Faisons, lui conseille Toston, le voyage des Indes-Occidentales. Après toutes les merveilles que j'ai ouï raconter du Mexique, je serais bien aise que vous voulussiez voir ce pays charmant, qui mérite qu'on lui donne la préférence sur les climats du monde; un pays où règne, à ce qu'on dit, un éternel printemps; où Ton ne voit presque point de malades ; où les entrailles do la terre sont d'argent, et où dans mille endroits les rivières roulent leurs eaux sur un sahlo d'cr. C'est là mon cher patron, c*est là que vous devez aller. — Tu mon inspires Tenvie,

répond Chérubin. Et ils se mettent incontinent en route.

Ici commence la grande part de nouveauté que le Bachelier apporte dans le roman de Lesage. Il complète le tableau de la société en y ajoutant ce que Gil Blas n'avait pas eu le temps de voir : les pays étrangers.

Faut-il l'avouer tout de suite? le pays que parcourt et que décrit Chérubin ne vaut pas le. dérangement ; et quand nous quittons avec lui le Mexique, nous nous demandons ce que nous y avons été faire, tant il est peu mexicain, tant il est terne de couleurs, tant il est pour ainsi dire livresque. On a tenté de défendre Lesage, on a montré que tous les détails qu'il a donnés sont authentiques et empruntés à la relation d'un voyage fait au Mexique par Thomas Gage. Eh ! oui, sans doute, on ne conteste pas l'authenticité des détails qu'il donne, et là n'est pas la question. On lui reproche la rareté de ces détails, leur insignifiance, leur petit nombre; et puisqu'il avait sous les yeux le journal complet d'un voyageur, il est doublement coupable de n'en avoir pas fait un usage tel qu'il ait dépeint et décrit un Mexique pittoresque et vivant. Loin de là. Dans ce tableau d'un pays exotique, presque tous les traits sont laissés sans couleurs et en grisaille. De Çadiz à Vera-Çruz ! Veut-on parcourir le journal de bord de don Chérubin ? Il est court :

Pour épargner au lecteur un journal ennuyeux de mon passage aux Indes, je me contenterai de dire qu'après avoir couru quelque péril sur la mer, j'arrivai heureusement à Saint-Jean de Ulhua, autrement appelé la Vera-Cruz.

Le retour n'est pas plus pittoresque :

Je m'embarquai à Vera-Cruz sans perdre de temps, et fis mettre à la voile pour Cadiz, où j'arrivai après une heureuse et courte navigation.

Voulez- VOUS voir le palais du vice-roi ? C'est

une grande maison... 11 y a des hôtels aussi beaux dans toutes les grandes villes de l'Espagne.

En même temps il me fit traverser cinq ou six chambres pour le moins, toutes plus superbes les unes que les autres ; car Tappartement du secrétaire était aussi richement meublé que celui du vice-roi, et peut-être même davantage, On y voyait une infinité de tableaux des meilleurs peintres d'Italie, avec les plus beaux ouvrages de Méchojcan et de poils de lapins.

Ah ! voici quelques grumeaux de couleur locale : les plumes de Mechoacan ! Car Lesage a eu le souci de saupoudrer le récit de quelques détails exotiques pris dans les livres, et son Mexique n'est pas tout à fait laissé en blanc. Il a jeté des paillettes sur les costumes et les harnais, mis des poignards aux ceintures, et déroulé partout des soieries de la Chine. Le tableau n'est pas fait ; ce n'est pas coloré, localisé, composé ; mais les détails en sont, par-ci par-là, pittoresques. Entrons à Mexico, et admirons-en

les habits, les chevaux, les rues et les carrosses de la noblesse, qui surpassent en magnificence et en beauté ceux de toutes les cours de l'Europe, sans exception. Il est vrai que pour les orner on n'épargne ni l'or ni l'argent. On y emploie même les pierres précieuses avec les plus belles soies de la Chine. Les chevaux portent des brides enrichies de perles fines ; ils ont des fers d'argent, et Ton dirait, à leur allure fière, qu'ils sentent l'avantage qu'ils ont d'être les plus parfaits animaux de leur espèce. Venons aux rues: elles sont presque toutes d'une largeur prodigieuse, ce qui est nécessaire à une ville où quinze mille carrosses roulent tous les jours. Mais il faut admirer en même temps leur propreté. Car il n'y a pas de ville au reste du monde où les rues soient si nettes ; et ce serait dommage qu'elles ne le lussent pas, à cause des boutiques qui oll'rent aux yeuj; des passants un air d'opulence qu'on ne voit point ailleurs. Celles, entre autres, de la rue des Orfèvres sont remplies de richesses immenses et d'ouvrages merveilleux.

Sans être bien spécialement Mexicain, le décor a quelque couleur. Mais allons flâner sur la promenade publique, la Alomeda.

« Sur les cinq heures du soir, je montai dans un carrosse magnifique avec don Alexis, et nous roulâmes vers le champ de la Alomeda, me faisant un grand plaisir de le voir, après ce que le muletier Tobie m'en avait dit.

Ce champ est d'une vaste étendue. Il contient une grande quantité d'allées bordées d'arbres, et l'on peut s'y promener sans être incommodé du soleil. Le Zocodover de Tolède et le Prado même de Madrid n'approchent point de cette promenade, qui présente aux yeux un spectacle enchanteur. On y voit arriver jusqu'à deux mille carrosses pleins de gentilshommes, de bourgeois et de dames de toutes conditions. Les gentilshommes, ceux principalement qui se disent descendus des capitaines de Cortez, ont pour la plupart des équipages superbes et sont suivis d'esclaves mores, couverts de riches livrées, en bas de soie, et portant des roses de pierreries à leurs souliers. Outre cela, ces esclaves ont tous Vépée au côté, de sorte que leurs orgueilleux maîtres peuvent se vanter d'avoir des gardes comme les rois.

Arrêtons devant nous quelques types indigènes, cette négresse, par exemple :

Elle portait une jupe de toile de la Chine chamarrée d'argent, avec un ruban couleur de feu dont les bouts, ornés d'une frange d'or, descendaient jusqu'en bas devant et derrière. Elle avait par-dessus une chemisette de la même toile, à manches larges, brodée de soie rouge mêlée d'argent et lacée avec des lacets d'or. Ajoutez à cela une ceinture de soie bleue et enrichie de pierres précieuses, un collier et des bracelets de perles avec des boucles d'oreilles de diamants tins.

En voici d'autres :

Elles portent, au lieu de chemise, une espèce de surplis qu'elles appellent ç'wia/^i/, qui leur descend du haut des épaules jusqu'au-dessous de la ceinture, avec des manches fort larges ot si courtes qu'elles ne leur couvrent que la moitié du bras. Ce guiapil est orné, sur l'estomac, de quel-

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que ouvrage de plumes ou de coton qui sert plus à parer le cou qu'à le cacher. Elles ont avec cela des bracelets et des pendants d'oreilles, point de coiffe sur la tête ; leurs cheveux sont retroussés seulement avec des bandelettes de soie. Elles vont les jambes nues et portent des souliers noués avec un large ruban.

Tous ces détails, empruntés aux récits des voyageurs, sont exacts et typiques. Pénétrons encore dans une pagode, où les fidèles adorent une idole.

Ayant appris qu'au pied d'une montagne, entre Mixco et Petapa, il y avait un antre qui recelait une idole, et dans lequel il se tenait souvent des assemblées furtives, j'en donnai avis aux alcades en m'off'rant bravement à détruire l'idole. Ces officiers louèrent mon zèle et mon courage, et me fournirent une escorte de vingt Espagnols bien armés, à la tête desquels je marchai fièrement vers la caverne au milieu de la nuit

. Nous trouvâmes l'antre éclairé d'une prodigieuse quantité de cierges, et nous vîmes environ une cinquantaine d'Indiennes et d'Indiens, dont quelques-uns encensaient l'idole tandis que les autres dansaient en chantant ses louanges. Cette idole n'était rien autre chose qu'un gros dragon de bois peint et élevé sur un autel de pierre.

Certes ce sont là de curieux panneaux, dont la valeur s'accroît par leur rareté non seulement dans l'œuvre de Lesage, mais surtout dans l'histoire littéraire de son époque. C'était une nouveauté, cet exotisme dans le roman. Lisons encore celte page curieuse de cuisine américaine. La parole est à Carambola, devenu père Cyrille.

Cuisine mexicaine.

Je pris à mon service un nègre, qu'un de nos alcades me donna pour un hal)ile cuisinier et dont je fus en effet très content.

Ce nègre, nomm;'' Zamor, avait été marmiton chez le premier président de l'audience de Guatimala et y avait appris

la cuisine; Il me servait tous les jours quelque nouveau plat . qui rendait bon témoignage de son savoir-faire et piquait ma sensualité. Tantôt il me faisait manger des boudins faits avec du maïs et de la chair ou de volaille ou de pourceau frais, assaisonnés de chilé ou de poivre long, et tantôt il me régalait d'un hérisson à l'étuvée ou bien d un ragoût d'une sorte de lézard qu'on appelle iguana, qui a sur le dos des écailles vertes et noires et qui ressemble à un scorpion.

Carambola, dans cet endroit, remarquant que je faisais la grimace, ne put s'empêcher de rire. « Monsieur le bachelier, me dit-il ensuite, il me semble que les mets dont je vous parle ne vous font pas venir Feau à la bouche? — Non, je vous jure, lui répondis-je ; ils sont plus propres à faire crever un honnête homme qu'à flatter son goût; jamais Zamor ne sera mon cuisinier. — Cependant, répliqua le père Cyrille, je vous assure que ces ragoûts ne sont pas si mauvais que vous vous l'imaginez, et je suis persuadé que, si vous en aviez une fois lâlé, vous leur rendriez plus de justice. Un hérisson et un iguana bien cuits et bien épicés sont d'un goût exquis, on croit manger du lapin. Les Espagnols, de même que les Indiens, s'en accommodent fort dans le pays de Guatimala. Les premiers ofTiciers de la chancellerie les préfèrent aux cailles, aux perdrix et aux faisans. — A la bonne heure, lui repartis-je ; on a bien raison de dire qu'il ne faut pas disputer des goûts. »

K Vive Dieu! s'écria Cyrille, comme s'il n'eût pas assez vanté ses hérissons etses lézards, je vous avoue que je trouvais ces viandes délicieuses. Je mangeais aussi avec plaisir des tortues, tant d'eau que déterre, et c'était un festin des dieux pour moi lorsqu'avec cette ambroisie je buvais du nectar, c'est-à-dire d'une boisson appelée par les Indiens le chicha^ liqueur composée d'eau et de jus de cannes à sucre avec un peu de miel. Néanmoins, quelque excellent que soit ce breuvage, je m'en dégoûtai quand j'appris que, pour lui donner de la force, on jetait dans le vaisseau où il se faisait des feuilles de tabac, quelquefois même un crapaud tout en vie, et que souvent il causait la mort aux personnes qui en avaient un peu trop bu. Je renonçai donc au chicha sitôt que je sus de quelle manière il se faisait, et je m'en tins à d'autres boissons, qui véritablement ne valaient pas les vins qu'on boit en Espagne; mais, grâce au ciel, on s'accoutume à tout.

Tout cela est bien américain ; mais la moisson que nous venons do faire a épuisé à peu près tout ce que

l'on pouvait glaner sur ce terrain ; et ces quelques coups de pinceau sont insuffisants à colorer fortement u:ie grande toile.

Cependant don Chérubin se retrouve au Mexique en pays de connaissance : il y rencontre son ancien ami Carambola, devenu le père Cyrille, prédicateur très goûté. Ici nous glissons dans la pure fantaisie. Lesage fait, à travers la peinture des Indiens, le procès à la préciosité. On croirait lire quelque conte à la façon des Satires de Voltaire. Lesage imagine que ces Indiens ont une Académie; c'est un salon précieux, une ruelle oiî on parle le proconchi^ lisez la langue précieuse. Mais écoutez le père Cyrille :

Le Proconchi.

Je partis donc de Guatimala, chargé d'une lettre du père Yalentin pour le vieux curé de Petapa. J'étais monté sur un mulet des écuries de notre couvent, et un* Indien à pied m'accompagnait. Pour suivre exactement les instructions que le prieur m'avait données, je m'arrêtai à Mixco, village voisin de Petapa, et j'y demeurai jusqu'au lendemain, pour laisser le temps aux alcades et aux régidors, que je fis prévenir de mon arrivée, de se préparer à me recevoir comme ils reçoivent ordinairement les prêtres et les religieux qui viennent pour être leurs pasteurs, je veux dire avec une pompe qui marque bien le respect et la considération qu'ils ont pour eux. Ils vinrent donc, le jour suivant, une lieue au-devant de moi avec des chanteurs, des trompettes et des joueurs de hautbois. Outre cela, je trouvai en entrant dans la bourgade des arcs de triomphe dressés avec des branches d'arbres, et les rues par où je devais passer étaient jonchées de tleurs.

Je fus ainsi conduit en cérémonie jusqu'au presbytère, où le père Etienne, après avoir lu ma lettre de créance, me fit une réception telle que l'aurait pu souhaiter un pasteur plus vain que moi. Ce bon jacobin, quoique dans un âge avancé, paraissait encore robuste, et jouissait d'une vieillesse exemple d'inlirmilés. Avec tout le bon sens qu'il avait eu dans ses beaux jours, il conservait une humeur gaie qui le rendait agréable dans la société. — « Je vois bien par cette lettre, me dit-il, que le père Valentin

me donne un successeur qui fera bientôt oublier ma perle aux habitants de Petapa. J'en ai bien de la joie, continuat-il, et je partirais d'ici dès demain pour aller achever ma carrière dans la sainte oisiveté de quelqu'un de nos cloîtres, si vous n'aviez pas besoin de moi ; mais je vous suis nécessaire pour vous enseigner le proconchi, qui est le langage des Indiens, et qu'il faut absolument qu'un curé sache dans cette bourgade, où l'on ne parle guère espagnol, les officiers et la noblesse étant presque tous de race indienne. Le talent que vous avez pour prêcher vous sera inutile ici, à moins que vous n'appreniez le proconchi. Est-ce que le père Valentin ne vous l'a pas dit? — Pardonnez-moi, vraiment, lui répondis-je : il m'en a présenté la nécessité ; mais il m'a dit en même temps que vous me l'enseigneriez en moins de trois mois. — Il vous a dit vrai, reprit le père Etienne. Je possède cet idiome à fond. J'ai même composé une grammaire et un dictionnaire en langue; indienne, et ces deux ouvrages ont l'honneur d'avoir l'approbation de l'académie de Petapa. » A ce mot d'Académie, je fis un éclat de rire : « Comment donc, m'écriai-je, il y a dans cette bourgade une Académie? Il n'est donc pas à présent de petite ville qui n'en ait ? — Celle-ci est très célèbre, me repartit le père Etienne d'un air très sérieux, à telles enseignes que je suis un vieux membre de ce respectable corps, dans lequel vous entrerez aussi bientôt, car je prétends vous mettre incessamment en état de prêcher aux Indiens en proconchi, et quand vous saurez bien cette langue, les académiciens de Petapa vous enverront deux députés de leur compagnie pour vous offrir une place parmi eux, c'est de quoi je puis vous assurer. »

Sur une si flatteuse assurance, je témoignai au père Etienne tant d'impatience d'apprendre le proconchi que, sans perdre de temps, il m'enseigna les premiers principes. Je profitai si bien de ses leçons et m'attachai de manière à l'étude que, en trois mois, je devins capable de composer en cette langue une exhortation que j'appris par cœur, et que j'osai débiter en public, ce que je fis avec tant de succès, que les Indiens connaisseurs me regardèrent dès ce moment comme un homme qui frappait à la porte de l'Académie.

Si vous me demandez ce que c'est que l'idiome proconchi, je vous répondrai que c'est une langue qui a ses déclic naisons et ses conjugaisons, et qu'on peut apprendre aussi facilement que la grecque et la latine, plus facilement même, puisque c'est une langue vivante qu'on peut posséder en peu de temps en conversant avec les Indiens

puristes. Au reste, elle est harmonieuse et plus chargée de métaphores et de figures outrées que la nôtre même. Qu'un Indien qui se pique de bien parler le proconchi vous fasse un compliment, il n'y emploiera que des pensées bizarres, singulières, et des expressions recherchées. C'est un style obscur, enflé, un verbiage brillant, un pompeux galimatias, mais c'est ce qui en fait lexcellence. C'est le ton de l'Académie de Petapa.

J'eus peu de peine h m'y conformer, le génie biscayen étant ami de l'obscurité. Je fis des progrès si rapides dans la langue des Indiens, que le vieux curé me voyant en état de le remplacer dignement, me mit en possession de sa cure et partit pour Guatimala, pour y aller passer le reste de ses jours.

Dans rhistoire et les aventures du père Cyrille, la fantaisie s'enlace à la réalité la plus crue, et ce père conte une histoire d'élections canoniques à Guatimala, dont on est fortétonné de retrouver rorig-ine à Boulognesur-mer. Lesage avait un fils chanoine au Chapitre de Boulogne, tout entier à la dévotion de l'évêqueHenriau, le tuteur de l'abbé de Lyonne : on sait que ce dernier était le protecteur de Lesage. Ilenriau, peu scrupuleux, pesait sur les élections; Lesage était tenu par son fils au courant des discussions entre l'épiscopat elle Chapitre : il les raconta dans l'histoire de Cyrille, en les transportant au Mexique.

Don Chérubin ne retrouve pas seulement son ami Carambola au Mexique. Par un artifice trop facile de composition, ilrencontrelà toutes sesrelations de l'Espagne. On dirait que tout Madrid s'est donné rendez-vous làbas : don Juan Salzedo, et même don Gabriel, le ravisseur de la femme (le Chérubin que celui ci avait tant cherché. Quant à Chérubin, ses affaires prospèrent. H est tout à fait dans les honneurs et les richesses, jusqu'au jour oii la guerre éclate. Le vice-roi ne s'est plus rappelé le proverbe : la codicia quebra alsaco, la convoitise rompt le sac; il a voulu gruger le peuple mexicain au delà des bornes, en imposant à nouveau le sel. L'archevêque a pris fait et cause pour le peuple qui proteste. Une

révolte se déclare ; le palais du vice-roi est assiégé.

Le vice-roi eavoie aussitôt doQ Chérubin à Madrid avec des dépêches pour le roi, l'informant de l'état des choses. Olivarès s'étudiaàapaisercetteéKieute,rappelale vice-roiquieut une fonctionimportanteenEspagne. Chérubin fut aussi investi d'un poste de confiance auprès de don Juan Sairédo dont l'étoile grandissait toujours : il le suivit quand il fut nommé corrégidor d'Alcaraz, et mena dès lors une vie paisible, où il trouva le bonheur dans son ménage, et le loisir de composer ses mémoires.

Collé écrivait à la fin de sa vie : « Je me suis promis et je me promets encore de n'être pas assez peu sensé pour tenter, passé soixante ans, de travailler à des ouvrages d'imagination, et je me tiendrai parole. J'ai toujours devant les yeux l'exemple de feu M. Lesage. Après s'être moqué des homélies de la vieillesse de Tarchevêque de Grenade, M. Lesage en a fait lui-même à la fin de sa vie ; j'espère, moi, que ce ne sera pas ma manière de radoter, j'en aime mieux une autre. » En vain se récrierait-on ; il y a du vrai dans cette constatation de la décadence de Lesage à la fin de sa vie. Dans le Bachelier^ on sent la fatigue. La composition est factice, la fin est arbitraire et comme plaquée au récit qu'encombrent les récits intercalaires, les reconnaissances fortuites, les songes, les biographies de dona Francisca, de Carambola, de don Carlos, de don Manuel, de don André : ce sont des pauses pendant lesquelles le héros écoute au lieu d'agir. Quant à l'invention, nous avons vu comment Lesage puise dans son Gll Blas plus d'un incident ; il rouvre aussi le Diable Boiteux, qui apparaît à un paysan mexicain : « Je suis le Diable Boiteux, mon nom est Asmodée. » Il fait flèche de tout bois. Les types doublent beaucoup de ceux que nous avons vus dans le Gil Blas, par exemple ce Salzedo qui ne peut parler sans faire une citation latine, tout comme, dans l'autre roman, le pédant oncle du petit Diego. Mais si le Bachelier n'est pas un chef-d'œuvre à l'égal

de Gil B/as, il n'en reste pas moins un curieux roman qui semble résumer, vers la fin de sa carrière, les dispositions diverses de Lesag-e à peindre les hommes, TEspagne et l'étranger, dispositions qu'il avait appliquées séparément et avec plus de bonheur dans le Diable Boiteux, OU B las et Beauchène.

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