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CHAPITRE XII

En 1731, mourut à Tours, dans une querelle avec quelques Anglais, un ancien flibustier nommé Beauchêne, qui, après avoir parcouru le monde, vint perdre au jeu dans les ports de France la fortune considérable qu'il avait amassée. Un ami de sa veuve apporta à Lesage des mémoires manuscrits qu'il avait laissés, pour qu'il les rédig^'ât en vue de leur publication. Lesage en tira un volume amusant d'aventures et de voyages, oii Ton ne sait trop, à la vérité, la part qu'il convient de faire à son invention et à son imagination. Mais à l'allure du récit et aux qualités rares du style, il y a fort à parier qu'il aura traité le manuscrit du marin avec la désinvolture dégagée qu'il a, toute sa vie, apportée dans son imitation des ouvrages espagnols.

Ce n'est point par la composition que le roman de Beauchène est remarquable et se distingue dans la série des autres œuvres de Lesage. L'agencement du récit et la disposition des épisodes n'y offrent pas plus de science que dans Guzman d'Alfarache, et même que dans Gil Blas. Les épisodes s'enfilent en chapelet sans qu'on assiste, ici, au développement moral d'un être, ce qui constituait Tunité foncière et intime des aventures du héros de Santillane. Beauchène est et reste, à son quinzième abordage, ce qu'il était au premier, et ce qu'on pouvait prévoir qu'il serait dès son jeune âge. La part faite aux sentiments, à l'étude psychologique des

passions et des états d'âme successifs, est infiniment réduite, au profit des épisodes, de Taction qui est très nourrie, du mouvement qui est endiablé. Ces boucaniers, ces loups de mer, ces écumeurs sont gens trop mobiles, trop échauffés, trop bouillants, trop pétulants pour que leur historien ait le loisir de les fixer un moment et d'en analyser l'àme ou les caractères. Aussi Beauchêne est-il proprement un roman pour la jeunesse^ qui préfère des histoires touffues et serrées, une intrigue palpitante et remuante à une interprétation ingénieuse des êtres moraux. Le malheur veut que souvent^ dans ces drames si animés, le développement perde en logique ce qu'il gagne en variété. Chaque fois que Beauchêne passe d'un flibot à l'autre, de la côte des Caraques à l'île de saint-Domingue, de l'Irlande aux îles Canaries, et de la Guinée au Brésil, ses déplacements donnent lieu à des narrations dont l'intérêt est ailleurs que dans leur belle ordonnance. Elles se succèdent en désordre ; elles vont à vau-l'eau, pour ainsi dire, quand elles ne retombent pas en cascades. Nous suivons Beauchêne qui fend les flots et les flammes dans la mêlée des abordages, des bordées, des mâts démontés, des coques désemparées, des voiles traînantes et trempées; soudain le récit s'arrête; le héros passe la parole à un ami dont il fait la rencontre imprévue, il se repose et demeure immobile durant trois livres pour écouter ce que lui narre Monneville. Mais celui-ci, au cours de son récit, rencontre aussi des personnages qui brûlent de conter leur histoire, et il ne les contrarie pas. Ainsi, tandis que le fils du libraire de la rue Saint-Jacques, ou la reine des Ilurons, ou M. delà Haye racontent chacun leur vie, il faut nous souvenir que leur récit est mis dans la bouche de Monneville, et que l'histoire de Monneville elle-même nous est rapportée par Beauchêne, qui perd tout ce temps à bavarder agréablement au lieu d*agir. C'est pour ainsi dire un système de narrations à double et à triple détente, qui crée des diversions fâcheuses, qui

disperse inutilement l'attention en la lançant sur les sentiers de traverse, sur les avenues latérales, d'où il faut aussitôt la rappeler pour reprendre la grand'route.

Mais que ces peintures sont donc animées, et comme il passe à travers le récit de tant d'aventures un souffle de vigueur et de vie, frais comme la jeunesse, aimable par sa nouveauté ! Oh I sans doute il faut bien se garder d'aucune exagération et d'enthousiasmes suspects. Il serait notoirement faux, il serait absurde et maladroit de vouloir tirer de l'ombre le roman de Beauchêne pour l'étaler dans la pleine et éclatante lumière des vrais et des grands chefs-d'œuvre. Un éclairage plus modeste lui suffit et lui convient, dans la pénombre lucide des seconds plans. Si la postérité ne Fa pas élevé au niveau et au rang de Gil Blas^ la postérité, cette fois, a eu raison, et il est facile de s'apercevoir qu'elle a eu aussi ses raisons. Elle a été injuste de le laisser se replonger dans un profond oubli, puisqu'il peut intéresser et amuser encore les jeunes générations; mais ce serait pure duperie que de concevoir trop d'ambition pour lui, et il faut savoir mesurer la distance qui le sépare des œuvres de premier ordre.

Le réalisme des peintures et la couleur exotique des tableaux en sont certes un grand charme ; et pourtant qu'il y a loin du Beauchêne à GilBlas! Ici, je veux dire dans Gil Blas, les personnages ont leur physionomie propre, expressive, personnelle, étrangement vivante, leur allure à eux, leurs gestes à eux, leur costume décrit avec un art pittoresque, leurs manies, leurs ridicules, leurs poses familières; le crayon de l'artiste ou de l'illustrateur est constamment guidé, soutenu par le texte, et quand il veut camper un hidalgo ou un picaro de Lesage, il n'a pour ainsi dire qu'à suivre du doigt la ligne du livre tandis que sa pointe trace l'esquisse. Beauchêne et ses compagnons nous sont présentés d'une façon plus sommaire; le dessinateur serait réduit à inventer de toutes pièces portraits et costumes ; c'est dire qu'ils n'échappent pas, comme types

artistiques, à la banalité du type connu et convenu, le flibustier sous Louis XV, tel que chacun de nous se le figure d'après les descriptions et les romans qu'il a lus ailleurs, ou les peintures qu'il a regardées. Quand un auteur néglige d'assurer à son héros une personnalité bien nette et définie, une originalité bien tranchée, c'est nous alors qui dans notre imagination lui donnons sa tournure et son allure ; nous lui faisons sa tête, nous le costumons, nous le campons, et il se trouve que toutes ces images, malgré leurs provenances diverses, ont entre ellesunair de. famille. Elles l'empruntent au type général et idéal accepté à chaque époque de la société pour représenter tel personnage ou telle classe de personnages. Bien souvent il arrive que ce type traditionnel est faux, qu'il contredit l'histoire et fait mentir la science. C'est égal, le public y tient, l'entretient, le conserve, le préserve des changements que lui impose l'érudition; il se débat et se rebelle contre elle; il repousse l'image d'un Troyen qui serait vêtu de peaux de bête et coiffé d'une écuelle de fer, au lieu du casque à panache rouge; il n'admet pas d'autres Espagnols, sinon ceux que lui ont faussement décrits Montesquieu, Voltaire elles philosophes du xvui° siècle... En littérature, la vérité historique est plus souvent conforme à l'idée acceptée par le public, qu'à la réalité.

Pour nous qui assistons déjà à la décadence du naturalisme, le réalisme du Beauchêne semble plutôt être à l'état de tendance qu'en effet. Nous n'y trouvons pas encore les qualités de description abondante ou prolixe, d'observation rigoureuse et minutieuse, de dénombrement patient et de reproduction scrupuleuse auxquelles Balzac et Flaubert devront leur renommée, et dont les autres romans de Lesage auraient pu leur donner l'idée ou le modèle plus discret. Nous voudrions un visage, un costume, une physionomie générale à chacun de ces forbans que Beauchêne nous cache trop derrière sa large et encombrante personnalité. Nous ne

saurions non plus lui pardonner d'avoir tant voyag^é, de la Guinée au Brésil et de l'Irlande au Canada, sans avoir rapporté au moins un petit livre de bord, un journal de passag:e qui mentionnât autre chose que des horions et des vols armés. Assurément les mémoires sont pittoresques, et nous lui en ferons tout à l'heure nos compliments ; mais, dans l'histoire générale de la littérature réaliste, il faut convenir que Beauchêne est en retard sur Gil Blas par exemple, paru avant lui. Derrière l'action, la toile de fond reste souvent en gris ou en blanc. Souvent aussi, elle est fort colorée de teintes ensoleillées, exotiques et sauvages ;mais ce sont pour ainsi dire des panneaux détachés, là où on aimerait un panorama.

Pourtant, si l'on veut être juste, il faut se reporter au temps de Lesage, et reconnaître qu'on n'avait pas souvent avant lui peint avec autant d'agrément et de vigueur les sauvages, le désert, la mer, comme aussi les petits détails et les mesquineries de la vie quotidienne, ce qu'on appelait au xvii° siècle, « les basses circonstances ». La génération de La Bruyère avait déjà compris tout le parti qu'on en pouvait tirer pour piquer l'attention et donner au récit un air de véracité. Lesage a ce souci; il redoute la fantaisie et l'invraisemblable S'il raconte qu'une comtesse mit clandestinement au monde un enfant dans une auberge, il lui vient un scrupule : « Je ne doute pas que le récit des couches de ma mère ne vous paraisse blesser un peu la vraisemblance. Il ne vous semble pas possible que cette scène se soit passée dans l'hôtellerie sans que la vieille gouvernante en ait eu la moindre connaissance. 3) Et il s'en explique avec conscience. Tout le récit pose à plein sur la solide réalité; les personnages se meuvent au milieu des conditions ordinaires de la vie ; leurs actes sont bien ceux de gens comme eux, et quand il ne leur arrive pas d'aventures plus rares quoique toujours vraisemblables, leur existence a Tinsignihance de la vôtre : c'est son brevet d'authenticité.

On y voit des chiens qu'on empoisonne avec de la poudre d'arsenic ; un mari qui ne porte pas les culottes chez lui : « Quand il était plein de vin de Champagne, Monsieur parlait aussi haut que Madame, mais son courage s'évaporait avec les fumées du vin» ; tous ces gens vont, viennent, s'attablent, mangent, rient, vont tirer des lapins, sont invités au bal masqué, aiment ou négligent leurs enfants, se réunissent à des « beuveries » oii ils se grisent, font venir des biscuits d'Abbeville, paient la douane; ce ne sont ni des princes charmants ni des fantoches : ils sont nos semblables.

Mais c'est surtoutpar son caractère exotique que l'œuvre est curieuse. II y a là une note imprévue qui rend un son nouveau ; il faut la signaler, car elle est rare à cette date ; Lesage lui-même l'oubliera quatre ans après, en 1736, qui est l'année du Bachelier de Salamanque. Don Chérubin voyage, lui aussi, séjourne au Mexique, et le licencié Carambola nous entraîne aux Indes occidentales ; mais, n'étdit l'en-têle des chapitres, à peine nous douterions-nous que nous avons quitté Paris, tant la couleur locale y est pâle, autant que dans le HuroiioM dans les Incas de Marmontel. Elle est vive, chaude, éclatante dans certaines pages de Beaiichêne qu'embrase Tardent soleil de la Guinée et où miroitent les vaguesde la mer des Antilles :^^«!<c/^e;i^, onl'oublie trop, inaugure une série nouvelle de romans qui devaient faire fortune. N'est-il pas piquant de voir Lesage montrer la route d'une main à Balzac, et de l'autre à Fenimore Cooper, à Mayne Reid, ou, si l'on veut, à de la Landelle, à Jules Verne, à Jean Richepin, à Pierre Loti, puisque nous n'oserions nommer ici Michelet? Comme ces végétations étranges etinconnues qui donnent aux~pays lointains leur physionomie, les mots baroques, les récits aventureux, les usages singuliers des Ilurons, des Iroquois, des Algonquins, des boucaniers, des frères de la Côte et des marins donnent au roman une saveur un peu acre, mais attrayante par sa sauvagerie. Nous visitons les forts avancés du Canada

du nord, les postes les plus éloignés où se fait l'échange des armes et des étoffes contre les pelleteries des grands lacs; des sakgames commandent aux tribus sauvages; des Algonquins traversent les rivières sur des canots d'écorces ; les indigènes s'écrient : Thetiat beghein Kahpokrai, mahoonrai^ acistah ! Ce qui veut dire : mes frères, aux armes! feu! Les fleuves sont peuplés de caïmans et de castors ; les forêts, d'outardes et d'orignacs; les Iroquois font des razzias féroces sur le territoire de Montréal et brûlent leurs prisonniers en les liant àdes poteaux ; Beauchêne eut pendantsix années ce spectacle « amusant ». Les tribus concluent la paix enfumant le calumet et en « faisant chaudière » ensemble; les sauvages lèvent les bras au ciel pour prier VOnuntio, quiest Dieu,en lui diseini : Matagonf aroîidi^c'esi-k-àire : Que Dieu me donne à manger ; ils vont consulter le jongleur à qui son démon ou ouachiche dévoile l'avenir. Après les guerres, ils portent au poitrail de leur cheval lescheveluresqu'ilsontscalpées. (dlsarrachenteumême tempsla peau de dessus le crâne, ils étendent ces peaux sur de petits cercles d'osier et les conservent précieusement. » Nous parcourons, en Afrique, les villages de nègres qui reçoivent les Européens par des nuées de flèches empoisonnées. Les excursions en pleine forêt vierge, les terribles exploits du grand chef surnommé la Chmidière Noire, la chasse aux lions, la soif brûlante du désert, les peuplades qui enterrent solennellement la hache pour conclure une trêve,, il y a là en essence tous les plus pittoresques éléments de nos romans exotiques. Et par-dessus tous ces tableaux chatoyants et ensoleillés, plane comme la grande inspiratrice de l'œuvre, cette puissance à la fois terrible et séduisante, la mer. La littérature contemporaine s'est complue souvent à célébrer cette grande poésie de la mer et la passion tenace qu'elle inspire à ses fidèles, en dépit ou à cause de ses colères. Cette passion pénètre tout le récit de Beauchêne ; elle est l'âme du flibustier, et on sent aussi qu'elle remue délicieusement Tâme de Lesage. Le

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Breton du Morbihan se réveille au bruit des va^-ues qui déferlent sur le cap Tiburon et quefend le flibot de Beauchêne. Il se rappelle le temps où il courait pieds nus sur la plage de Sarzeau pour aller voir les baleinières échouées, ou les paniers remplis de marée frétillante que débarquaient les pêcheurs au soleil couchant, tandis que s'assombrissaient au large les roches noires d'Houat et d'Hndic, et que s'allongeait sur la lande la grande ombre du château fort de Sucinio. Les aventures de son flibustier lui font revoir la grève natale avec les algues noires et longues qui ondulent au gré des lames, et le clapot régulier des vagues qui meurent sous la roche humide, le bruit des amarres qui se raidissent, le grincement des fanaux en haut des mâtures, le frôlement des barques qui s'entre-choquent, la nuit, sous la clarté bleue et silencieuse du ciel.

On sent que celui est un plaisir de racouter la vie à bord, et les coutumes des marins, le quart que montent les officiers sur le lillac, les chaloupes qui font capot, les pavillons qu'on amène, les mâts de fortune qui se brisent à l'abordage, les brigautins de quatorze canons et les frégates de haut bord, les bouais ou jeunes mousses qui grimpent aux vergues, les câbles qu'on largue, les coques à radouber, les roulis, les bastingages, les caronades, les voiles en berne ou en pantaines comme celles d'un vaisseau délabré ; tout cet arsenal maritime, où il puise, amuse Lesage et lui rappelle qu'il est du pays des pêcheurs d'Islande.

Son flibustier est bien ce qu'il appelle lui-même «un bon homme de mer ». A peine à terre, il court à bord ; il se déplaît au milieu des terriens ; du fond de sa prison de Kinsal, il s'exhale en regrets : à peine en sort-il, déguenillé, sans pain, sans abri, il se rend à travers mille dangers jusqu'à Cork. Dévoré de faim et de vermine, enhaillons, il ne quille pas le quai, il s'enivre du mouvement qui anime les bassins du port. « Je me promenai longtemps sur le port où, malgré la faim canine qui me tourmentait, je prenais plaisir à considérer

les vaisseaux qui se présentaient à ma vue ; et je n'en voyais pas un à la voile que je ne me représentasse qu'il était à moi. s> Aussitôt il rembarque pour la Jamaïque. Les campagnes se succèdent sans le lasser; il vole d'un abordag-e à un bombardement, d'une frégate anglaise à un garde-côtes portugais, et sa caravelle fatigue en tous sens les mers des deux mondes.

C'est un gars rudement trempé, qui illustre les derniers beaux jours de la flibuste. Qu'elle serait curieuse l'histoire de cette association qui malheureusement n'a pas d'annales I Quelle existence romanesque que celle de ces aventuriers qui prirent, vers d600, pour points de ralliement Saint-Domingue et l'île de la Tortue! De là ils terrorisaient le monde, conduits par cesforbans extraordinaires d'audace et d'orgueil, Pierre Legrand, Lewis Scott qui prit à lui seul San-Francisco de Campêche, Alexandre Bras-de-Fer et Montbars l'Exterminateur, Nau rOlonnois, qui rançonna Gibraltar en 1666, Van Horn, Grammont, Laurent de Grapp, qui pillèrent Vera-Gruz, et Morgan, et Sharp, et Harris, sans compter de Lussan, un noble de vieille souche, Dampier, Ducasse, Montauban qui échappa à l'explosion d'un vaisseau anglais. Les pilotes redoutaient d'apercevoir au large leur lugubre pavillon, une tête de mort et deux tibias croisés sur fond noir. Ils étaient une puissance, et Louis XIV ne dédaigna pas leurs offres de service. Après la paix de Riswyck, ils se retirèrent dans le Darien, oh le chevalier de Galliffet les inquiéta; enfin le comte de Ghoiseul-Beaupré, gouverneur de Saint- Domingue, les attira près de lui,, pour les lancer sur les Anglais. C'est eux qui débauchèrent et qui embauchèrent le jeune chevalier de Beauchêne, alors occupé à épouvanter les bourgeois de Montréal à la tête d'une poignée d'Algonquins. Ce jeune homme dont l'enfance s'était passée à assommer ses camarades et son précepteur, et à tuer tous les cochons et tous les chats du voisinage, promettait de faire un ex( client pirate, et il tint ses promesses. L'histoire nous renseigne mal sur

lui. Il y eut bien à la même époque un de Beauchêne- Gouin, explorateur, parti de la Rochelle en 1698, qui parcourut les mers du Sud, découvrit et baptisa l'île Louis le-Grand, près du détroit de Magellan, la Terre de Feu, Tile Beauchêne (52° 51 lat. S.), et fut pris par les flibusliers : ce nest donc point le nôtre.

Ce que nous savons du chevalier de Beauchêne, c'est lui-même qui nous l'apprend dans la rédaction de Lesage. Ce dernier n'a utilisé que la première partie de ses mémoires : est-ce le temps qui lui a manqué pour les terminer, ou l'insuffisance des matériaux qui l'a découragé ? L'une et Tautre raison sans doute l'ont arrêté. La partie qu'il a rédigée comprend six livres, dont trois font digression (ilI-V) et sont l'histoire annexe de Monneville.

Ajoutons que ce récit n'est pas seulement une variété ou un prototype de nos voyages extraordinaires, ou un roman pour ainsi dire géographique et une étude d'ethnogra[)hie. I! renferme une part de sentiments, de passions, d'émotions douces ou pénibles, d'enthousiasme et de pitié. Rien n'est poignant comme tout le récit de la captivité de Kinsal, les tortures des prisonniers, la dureté des gardiens, les drames intimes de la captivité, les péripéties émouvantes de l'évasion. Ce sauvMge verse quelquefois des larmes quand il retrouve ses parents qu'il a fuis, quand il quitte sournoisement ses bons et dévoués Algonquins, quand il pleure de rage, au miheu des privations de Kinsal, écrasé par le sentiment de son inerte impuissance. Mais la gaîté recouvre aussi ses droits, et quelques épisodes sont fort réjouissants, comme celui du jeune Iroquois Beauchêne reçu chez M. de P.emoussin ; rien n'est plaisant comme les étonnements naïfs du jeune sauvage au milieu d'un luxe inaccoutumé, les agaceries des dames vexées par la timidité de h'ur gentil captif, les pièces qu'elles lui font, ses résistances aux nègres qui viennent lui faire sa toilette en répétant : laver^ maître, laver! 11 faut lire encore la cérémonie burlesque, bruyante et macabre,

OÙ quelques jeunes écervelés protestent contre l'aulorité des parents sur les fils : des griseltes du voisinage invitées à venir faire, à l'antique, les pleureuses gagées, s'en acquittèrent si bien que les archers furent contraints de mener tout le monde au poste. Il faudrait placer en regard de celte folie le tableau des orgies excentriques auxquelles se livrent les flibustiers enrichis par de récentes prises pendant le temps qu'ils passent à terre. On songe, en lisant ce récit, aux détails analogues que donne M. P. Loti sur la vie à terre des marins de Brest. Une joyeuse invention des compagnons de Beauchêne, fut par exemple, d'inviter à déjeuner à bord des bourgeois réputés jaloux, de les enchaînera fond de cale, et de leur faire accroire qu'ils vont pendant ce temps faire la débauche avec leurs propres femmes. « Les plus jaloux surtout nous réjouirent par les frayeurs mortelles qui étaient peintes sur leurs visages. Tout cela pourtant ne fut qu'un jeu » ; et les pauvres maris en furent quittes pour la peur.

Par la variété des sujets et l'intérêt des épisodes, le livre dutplaire, etc'estson succèsapparemmentquidétermina, douze ans plus tard, Olivier Pexmelin à écrire en quatre volumes V Histoire des Aventuriers flibustiers qui se sont signalés dans les Indes. Mais Pexmelin est oublié et mérite de l'être : il serait injuste que Lesage partageât un sort dont doivent le préserver d'éminents mérites, une langue limpide, naturelle, claire, comique comme du Molière, alerte et vive comme du Beaumarchais, premier et parfait modèle, dans notre histoire littéraire, du style narratif. On reconnaît dans le Beauchêne la plume qui a écrit Gil Blas.

Il faut faire un seul lot de trois livres qui parurent à des dates différentes, parce que c'est, sous trois formes, une réédition, ou une suite, ou un appendice du Diable Boiteux, Lesage vide ses cartons et livre au public ses provisions de notes et d'anecdotes qui n'ont pas encore servi. Ce sont La journée des Parques (1735), la Valise trouvée (1740), le Mélange amusant de saillies

La statue de Lcsage par de La Kufiuetlc, inaugurée à Vannes, en septembre 18*J2,

d esprit et de traits historiques des plus frappants (1743). ha. Journée des Parques est un songe divisé en deux parties ; il nous fait assister à leurs occupations qui sont de trancher les fils de nos jours, et de doter les nouveau-nés des qualités ou des vices qu'il leur plaît.

Les ciseaux travaillent et les victimes de toutes sortes tombent : c'est encore un cadre souple et commode à distendre.

CLOTHO, montrant un fil.

Faites donc main basse sur ce vieux professeur de l'Université, qui, depuis plus de soixante ans, ne fait point nettoyer ses habits de peur de les user.

C'est un pédant entêté des anciens. Il est tombé malade ; et comme il croit qu'il ne reviendra pas de sa maladie, il disait ce matin à un de ses amis : Ce qui me console, en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne.

LACHÉsis, en riant.

La plaisante consolation !

ATROPOS, coupant.

Qu'il meure donc content, ce fidèle partisan de fantiquité.

Le lendemain, elles s'occupent à doter les hommes à leur naissance, ce qui est une attribution qu'elles n'avaient pas dans la mythologie. Elles puisent dans des vases les dons qu'elles nous envoient.

Elles cessent de travailler quand Lesage a épuisé ses imaginations.

Le début de la Valise trouvée est pittoresque comme une page du Courrier de Lyon.

Le Courrier dévalisé.

Un jeune marquis de Normandie, marié depuis peu de temps à une des plus riches et des plus aimables personnes de cette province, sortit un matin de son château pour aller

à la chasse avec un chevalier de ses amis, tous deux archipetits-maitres, et montés sur de bons chevaux, de même que quelques valets qu'ils avaient à leur suite. Après avoir lait environ une lieue, ils entrèrent dans une forêt, où bientôt ils aperçurent Irois loups qui dévoraient une proie dont ils s'étaient saisis et qui prirent la fuite à leur approche. Nos chasseurs, dans le moment s'étant avancés au galop de ce côté-là, trouvèrent que c'étaient les restes d'un cadavre que des bêtes carnassières avaient déterré, et qu'elles achevaient de manger.

— « Ce misérable corps, ditle marquis, est apparemment celui de quelque voyageur que des brigands ont assassiné et enterré dans cette forêt. Mais, que vois-je ? ajouta-t-il en considérant une fosse d'où le cadavre paraissait avoir été tiré par les loups.

Voilà, ce me semble, une valise. — Oui, vraiment, dit le chevalier, c'en est une qui aura sans doute été mise en terre avec le malheureux mortel à qui elle appartenait : examinons-la bien attentivement. Aussitôt les valets descendirent de cheval, et déterrèrent entièremeni la valise, qui parut enflée et fermée d'un petit cadenas. — Parbleu! s'écria le marquis, voici à peu près l'aventure de Don Quichotte et de Sancho dans la montagne Noire. Voyons un peu si cette valise renferme autant d'écus que celle de Cardenio. Comme il n'avait pas la clef du cadenas, ils firent avec un couteau de chasse une large ouverture à la valise, qui se trouva remplie de papiers plies en forme de lettres et bien cachetés.

— Oh ! oh ! dit le chevalier, c'est une malle de courrier. Le pauvre diable, en faisant sa route, aura près d'ici rencontré des voleurs qui lui auront pris son argent, et creusé un tombeau dans cette forêt pour mieux cacher la connaissance de leur crime.

— Quoi qu'il en soit, reprit le marquis après avoir regardé une des lettres de la valise, et reconnu la marque du bureau de Paris, sais-tu bien quel usage je suis d'avis que nous fassions de ces paperasses? faisons porter cette malle au château ; nous passerons cette après-dînée à lire une partie des lettres qu'elle contient ; ce passe-temps divertira nos dames ; qu'en dis-tu? — J'approuve ton idée, répondit le chevalier ; je t'avouerai même que je serai ravi d'entendre cettelecture ; je suis assuré qu'elle nous réjouira. — Je n'en doute point, répliqua le marquis ; la diversité des styles et des matières nous promet un plaisir certain. Il est vrai, ajouta-t-il, que dans une si grande quantité de lettres il est 'impossible qu'il n'y en ait pas beaucoup de plates et de mal écrites.

— Tant mieux, répondit le chevalier, celles-là nous diver-

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irons plus que les autres ; plus elles seront ridicules, plus îlles me feront plaisir ; enfin je m'attends à un pot )ourri des plus plaisants. »

Des personnes moins vives que ces deux jeunes seigneurs luraient pu se faire un scrupule d'ouvrir ces lettres ; mais )our eux, s'étourdissant sur les conséquences, ils s'en firent in jeu. Ils abandonnèrent aux loups les restes du courrier nfortuné ; après quoi renonçant à la chasse pour ce jourà, ils retournèrent au château avec la valise.

Ils y trouvèrent bonne compagnie. Il y avait avec la marjuise une comtesse et une autre dame du village, tous gens l'esprit et de belle humeur. Le marquis conta l'aventure de avalise trouvée, etson récit causa d'abord quelque terreur; nais, comme on n'aime point à s'entretenir longtemps de choses tristes, et que d'ailleurs on ne s'intéressait guère pour le courrier, on se contenta de le plaindre un momenl . 3n ne parla plus que de la valise, dont chacun parut :urieux de voir les lettres. Les dames surtout en témoignè- [•ent une si vive impatience, qu'il fallut, pour les satisfaire, 3n commencer la lecture immédiatement après le diner. En sain le curé, homme sage et prudent, voulut se mettre en frais de remontrances, et représentera la compagnie qu'il Y avait quelque chose de répréhensible à sa curiosité, qu'elle ne pouvait la contenter sans s'exposer indiscrètement à découvrir le secret des familles, qui devait être inviolable et sacré. Mais, quoique ce bon prêtre parlât fort sensément, DU lui coupa la parole; on se moqua de ses représentations et même on exigea de lui qu'il serait le lecteur : ce qu'il fut obligé de faire malgré la répugnance qu'il y avait : le marquis étant un de ces seigneurs de village qui ne veulent essuver aucune contradiction.

Il sort de cette valise beaucoup de choses, des lettres, le manuscrit d'un roman, des doléances, un auteur grec traduit en français. Les signataires du courrier représentent toutes les classes de la société, surtout les basses : une danseuse de l'opéra, une bonne normande, un garçon barbier, un gendarme. C'est une grande variété, et tout un coin de la vie intime de l'époque s'y éclaire. Il n'y a pas lieu d'insister trop ici sur cet opuscule secondaire dans l'œuvre de Lesage. (liions cependant cette lettre a d'un vieux poète à une dame

qui aime la littérature et dont l'esprit est très cultivé Elle conte une anecdote célèbre :

La Judith de M. l'abbé Boyer fut représentée par de fameux acteurs, et occupa la scène pendant tout un carême. La cour et la ville y couraient en foule, et principalement les femmes, qui, la trouvant, je ne sais pas pourquoi, fort intéressante, y mirent la presse. C était tous les jours une si grande atïluence de femmes de toutes sortes de conditions, qu'on ne savait où les placer. Les hommes furent obligés de leur céder le théâtre, et de se tenir debout dans les coulisses. Quelle fureur! Imaginez-vous deux cents dames assises sur des banquettes, où Ton ne voit ordinairement que des hommes, et tenant des mouchoirs étalés sur leurs genoux, pour essuyer leurs yeux dans les endroits touchants. Je me souviens surtout qu il y avait au quatrième acte une scène où elles fondaient en pleurs, et qui, à cause de cela, fut appelée la scène des mouchoirs. Le parterre, où il y a toujours des rieurs, au lieu de pleurer avec elles, s'égayait à leurs dépens. Pour moi, je ne prenais plaisir qu'à observer l'auteur, auprès de qui je me trouvais quelquefois à l'amphithéâtre. Enivré du succès de sa Judith, il allait là mendier des louanges, comme font tous les auteurs en pareil cas, et il n'avait pas peu d'occupation à répondre aux compliments qu'on lui faisait. « Monsieur l'abbé, lui disait l'un, voilà ce qui s'appelle une pièce sublime et pathétique. — Vous devez être bien content, lui disait l'autre, d'avoir produit un si bel ouvrage; aussi vous voyez tous les spectateurs dans l'admiration. —Je leur en donnerai bien d'autres, répondait modestement le Gascon sur le ton de son pays. Je tiens le public, à présent que je sais son goût. » Boyer se donnait ainsi les violons, et véritablement Paris n'abandonnait point sa pièce. En un mot, le charme dura jusqu'à la clôture du théâtre. Alors notre auteur, un peu trop persuadé du mérite de sa tragédie, se hâte d'en faire gémir la presse; si bien qu'elle fut imprimée dans la quinzaine, et sifïlée à la Quasimodo, c'est-à-dire à la rentrée.

Dans une autre lettre, nous lisons le plaisant récit d'un garçon qui jouait aux échecs avec un Gordouan, don Gabriel. Gomme il perdait toujours, le (^ordouan lui propose de faire la partie avec son singe.

c( Vous pouvez jouer avec le mien répondit don Gabriel, r c'est un animal plein d'adresse et d'intelligence. Il tend tout ce que je lui dis, et je l'ai trouvé si disciplible, que je lui ai montré à jouer aux échecs. — Aux échecs ! îcria le Français avec une extrême surprise. Cela peutêtre? — Il ne tiendra qu'à vous, reprit le Cordouan, d'en ?e témoin tout à l'heure ; et je vous assure qu'il s'en quitte si bien, que je parierais plutôt pour lui que pour us. — Sandis l dit le Gascon, je crois que vous me bernez. 1 singe jouer aux échecs ! Il faut que je joue une partie ec lui par curiosité ; je veux avoir le cœur not sur cela. » Le gentilhomme de Cordoue, pour le satisfaire, appela n singe : « Narcisse, lui dit-il, mets-toi à ma place, et hève la partie que j'ai commencée avec ce seigneur étranr. » Alors le singe sauta sur la table, se plaça devant le <scon, et en moins de dix coups il fit échec et mat. Le evalier de TEchiquier, qui ne s'était point attendu à rdre si promptement la partie, au lieu de rire de l'anture, en fut si mortifié, que, se laissant aller à la colère, jeta Narcisse à six pas de lui d'un coup de poing. Le ,uvre animal en poussa un cri perçant, et se retira en isant d'horribles grimaces. Le seigneur de Roquas ne t pas sans chagrin maltraiter son singe ; il en fit des proches au Gascon. — « Vous êtes bien vif, vous autres ançais, lui dit-il; pourquoi avez-vous frappé mon singe? la ne se fait point entre bons joueurs. Si vous avez perdu partie, ce n'est qu'à vous seul que vous devez vous en endre. — Vous avez raison, seigneur don Gabriel, lui Dondit le gentilhomme de Bordeaux, j'ai tort, je l'avoue ; us autres Gascons nous avons le sang un peu chaud, vous demande pardon de mon injuste emportement; , pour me réconcilier avec Monsieur votre singe, je vous ie de l'engager à me donner ma revanche. — C'est ce que n'oserais vous promettre, lui repartit l'Espagnol. Mon ige est effrayé. Je ne sais s'il voudra m'obéir ; cependant vais tâcher de le faire revenir. » En même temps il se t à rappeler lanimal, employant tantôt la prière et tan- ; la menace. Mais l'indocile Narcisse, au lieu de se monsr, se tenait caché dans un coin, craignant de s'exposer, [ paraissait, à recevoir un nouveau coup de poing. Son titre toutefois lui parla de façon qui le rassura ; et l'ayant t revenir auprès de lui : « Allons, mon fils, lui dit-il en caressant, donne à Monsieur sa revanche, et ne crains m. Il est fâché de t'avoir frappé. Cela ne lui arrivera is. r> Le singe aussitôt se remit sur la table, devant l'échiier, et commença une seconde partie en tremblant

de tous ses membres, car la vue du Français lui faisait peur. Narcisse joua pendant un quart d'heure sans faire le moindre mouvement qui pût laisser entrevoir le dessein qu il méditait ; mais tout à coup sautant de dessus la table en bas, il prit la fuite avec épouvante, et disparut comme un éclair. Le Gascon, surpris de cette action du singe, demanda pourquoi il s'enfuyait ainsi. — « N'en voyez-vous pas bien la raison ? lui répondit don Gabriel. Vous n'avez plus que deux coups à jouer ; après quoi il vous fera échec et mat. Et comme il n'a pas oublié de quelle manière vous en usez avec les gens qui vous gagnent, il a pris, en singe prudent et sage, la précaution de s'éloigner de vous avant la fin de la partie. »

Le livre est ainsi fait, décousu, mais émaillé de traits plaisants : c est un bon recueil, tout comme le Mélange^ où il n'y a même plus l'ombre d'un cadre ni d'un plan. Lesage ramasse ses miettes et en emplit un volume. Il balaie son magasin à peu près vide. Son livre est bien wommQ-. M élangeAi y a de tout: Grecs, Romains, Espagnols, généraux, habitués du café de la rue Saint-Jacques, Euripide, Auguste, don Pèdre d'Aragon, Cromwell, Scarrou, Voltaire, etc. Feuilletons ce recueil qui ne manque ni d'esprit ni de gaité :

La Vanité de Santeuil.

Monsieur de Santeuil, ce fameux poète latin, a dit mille choses qui ne sont point dans le Santoliana, et qui pourtant mériteraient d'y être. Un jour j'allai voir ce chanoine avec un de mes amis; nous le trouvâmes qui se promenait seul, en gesticulant, dans le jardin de Saint-Yictor, où il faisait apparemment des vers; car il en composait sans cesse. Nous l'abordâmes, et, lui adressant la parole : « Monsieur, lui dit mon ami, qui vivait avec lui très familièrement, nous venons, ce gentilhomme et moi, vous prier de nous faire part de la nouvelle hymne que vous avez composée, et qu'on nous a extraordinairemcnt vantée; voulez-vous bien nous accorder cette satisfaction? Ce Monsieur que je vous présente, ajouta-t-il, se connaît parfaitement en poésie latine; et pour preuve de cela, c'est qu'il est admirateur de vos ouvrages. — Je le veux bien,

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Messieurs, répondit Santeuil : vous allez entendre la plus belle chose du monde. Je ne crois pas avoir rien fait de meilleur en ma vie. »

La modestie, comme on le peut voir par ce début, n'était pas la vertu favorite de ce poète, lequel, à l'exemple d'Horace, se louait sans façon lui-même à tout propos, et disait ordinairement ce vers, dans l'ivresse d'un ouvrage qu'il venait d'enfanter :

Sublimi feriam sidéra vertice. '

Il nous récita donc l'hymne avec sa vivacité ordinaire. Nous applaudîmes à sa versification, ou, pour mieux dire, nous lui en parûmes charmés. Nos louanges échauffèrent le poète, qui tout à coup entrant en enthousiasme, s'écria, du ton d'un énergumèn*e, qui était son ton naturel : « Voilà ce qui s'appelle des vers! Virgile et Horace s'imaginaient que personne, après eux, n'oseraient composer des vers dans leur langue. H est certain que ces deux princes de la poésie latine, après avoir coupé, pour ainsi dire, l'orange en deux, et l'avoir pressée, l'ont jetée ; mais moi j'ai couru après l'orange, en criant à haute voix : « Attendez, poète de Mantoue, et vous, favori de Mécénas, attendez, j'en veux faire des zestes. »

Je viens de dire que le poète Santeuil avait bonne opinion de ses ouvrages ; en voulez-vous encore une preuve démonstrative ? Je vais vous la donner. Je dînais un jour avec lui dans sa chambre. Sur la fin du repas, il entre un chanoine de Saint-Victor chargé de deux lapins qu'il présenta à M. de Santeuil en lui disant : Mon cher con, frère, je reviens de mon prieuré, d'où je vous apporte deux lapins de ma garenne. Je vous prie de les accepter d'aussi bon cœur que je vous les présente. — Ah ! mon ami, répondit vivement Santeuil, je reçois votre présent avec plaisir, et je vous en remercie. Je vous le paierai au centuple ; je vous donnerai un exemplaire de mes ouvrages.

Anecdote de Michel-Ange.

On dit que le père du fameux Michel-Ange, n'étant pas bien aise que son fils s'attachât à la peinture, avait coutume de le gronder quand il le voyait peindre ou dessiner. Un jour, entre autres, en le reprenant, il se mit dans une colère horrible contre lui. Notre peintre, au lieu de faire quelque attention aux reproches que son père lui faisait, le considéra

avec admiration ; et, frappé d'un si beau modèle de vieillard irrité : « Oh ! s'écria-t-il en enthousiaste, le beau père en colère à peindre I »

Le vaillant la Ramée.

Un grenadier, surnommé la Ramée, ayant été condamné à passer parles armes pour avoir commis un crime militaire, fut conduit au lieu de son supplice. Là, quand il vit que ceux de ses camarades qui devaient décharger leurs fusils sur lui, allaient lui rendre ce triste service : Mes amis, leur dit-il, ne me tirez pas, je vous prie, au visage; je n aime point cela; c'est une faiblesse quej'ai. Adressez, poursuivitil, en leur montrant sa poitrine à nu, adressez là vos coups. En même temps, ils tirèrent sur lui tous ensemble ; et comme, après cette décharge, le grenadier se sentit encore en vie, il s'écria brusquement : « Il faut du canon pour tuer la Ramée ». Mais, en achevant ces mots, il tomba raide mort.

Quelque part.

Une dame voyant entrer chez elle un financier qui venait quelquefois prêter usurairement de l'argent à son mari, dit tout haut en le regardant d'un air dédaigneux : Quel est cet homme-là? Il me semble l'avoir vu quelque part — « Cela se pourrait bien. Madame, lui répondit 1 usurier, car j'y vais quelquefois. »

Le sommeil de La Fontaine.

Le jour qu'on représenta pour la première fois le ballet d'Astrée de M. de La Fontaine, ce fameux poète sortit de la salle après le premier acte, et s'en alla au café de Marion, où il s'endormit dans un coin. Pendant qu'il dormait, il entra un homme qui le connaissait, et qui fut si surpris de le voir là, quil ne put s'empêcher de s'écrier : Comment donc I M. de La Fontaine ici l Ne devrait-il pas être à la première représentation de son Asb^ée"! k ces mots, l'auteur, se réveillant en sursaut et bâillant, répondit : « J'en reviens. J'ai essuyé le premier acte, qui m'a tant ennuyé, que je n'ai pas voulu entendre les autres. J'admire la patience des Parisiens. »

Le langage des chats.

Un jeune Jacobin, dit-on, fut mis en pénitence au haut de son église, dans la rue Saint-Jacques. Il était renfermé dans

une petite chambre qui était de uiveau à la gouttière et dans laquelle le jour n'entrait que par une lucarne: de sorte que le bon Père ne pouvait voir par là que les chats et les chattes qui venaient sur les toits tenir leurs joyeuses assemblées. Comme un prisonnier se fait un amusement de tout, le moine s'attachait à regarder ces animaux, faute de pouvoir mieux passer le temps. Il demeura dans sa prison assez longtemps, et il eut tout le loisir de les examiner. A force d'entendre leurs divers cris, il en acquit Tintelligence. Leurs miaulements lui parurent une langlie ; et là-dessus il lui vint une folle envie qu'il voulut satisfaire, c'est-à-dire de composer un dictionnaire des chats. Il se fit donner du papier et de l'encre et, dans Toisiveté de sa prison, il entreprit cet ouvrage burlesque. Pour en .venir à bout, voici comme il s'y prenait : attentif aux mouvements des chats, il confrontait leurs cris avec leurs actions. Il orthographiait le mieux qu'il pouvait les sons qui frappaient son oreille ; et peuà peu il apprit à contrefaire si bien les chats, qu'il entendait leur langage, qui me paraît avoir un grand avantage sur notre langue, en ce qu'il n'est point sujet à changer comme elle. « Les matous ne cherchent point le ton de la bonne compagnie, et miaulent aujourd'hui de la même façon qu'ils miaulaient du temps de Jean-de- Vert. »

Lesage vidait ainsi sa giberne, par un choix d'anecdotes sur les autres et sur lui-même : car il est souvent aisé à reconnaître sous le masque de Fauteur dramatique mécontent des comédiens , ou sous celui de l'écrivain dédaigneux de se présenter à l'Académie française. « Content de voir mes ouvrages en quelque estime dans le monde, je borne ma gloire à pouvoir conserver ma petite réputation. »

Qu'on reconnaît bien là Lesage avec son horreur de la lumière et de l'éclat, sa modestie dans laquelle il entre autant de fierté que d'indépendance. Sainte- Beuve a bien saisi ce caractère : « Homme de génie mais indépendant, il sut, pour être libre, renoncer à une part de cette considération qu'il lui eût été si facile de se concilier. » — « On ne vaut dans ce monde que ce qu'on veut valoir d, a dit La Bruyère. Lesage le savait ; mais, pour paraître à tous ce qu'il était, il ne consentit

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jamais à se poseràleursyeux lui-même. Il aimait mieux hanter les cafés que les salons : « Je mourrai dans une vieillesse obscure! » Il semblait s'être appliqué ce mot d'un ancien.

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