CHAPITRE III
Le soir même, 15 mars 1707, où Lesage tentait une seconde fois les hasards de la scène avec la pièce espagnole Don César Ursin, il la fit précéder d'un petit lever de rideau intitulé : Crispin rival de son maître. Les deux pièces eurent un sort bien différent à la Cour et à la ville. A Paris, César fut sifflé, Crispin fut applaudi. La Cour voulut donner au parterre une leçon de goût, applaudit ce qu'il avait sifflé, et renvoya durement Crispin à l'antichambre. Les courtisans avaient eu raison autrefois de récuser, pour le réformer, le jugement du public sur les Plaideurs de Racine ; mais cette fois la leçon était malheureuse, et c'est l'opinion du parterre qui a été celle de la postérité (1). Lesage a raconté deux fois l'histoire de Crispin rival de son maître : en 1707 dans la comédie de ce nom, et en 1715, avec tous les développements que permet et comporte le roman, dans Gil Blas (v, 1).
L'histoire elle-même est simple, ingénieuse et comique. Une jeune fille est promise à un jeune seigneur, qu'elle ne connaît pas. Un valet se présente sous le nom du fiancé, on l'accueille, on va lui livrer et la fille et la dot ; mais la fourbe se découvre à temps, et le valet est étrillé avec tous les honneurs dus à son rang.
La comédie, comme de juste, diffère un peu du roman. Dans Crispin rival, l'action se passe à Paris chez
(1) La Harpe traite bien cavalièrement Crispin : il mérite plus d'égards.
M. Oronte, comme dans les comédies de Molière, à qui Lesag-e songe souvent.
Valère qui aime i^ngélique, fille d'Oronte, et qui est aimé, apprend que son père l'a promise à un jeune provincial. On l'attend ce jour même. Son valet Labranche est même déjà arrivé. Il vient décommander le mariage^ son maître Damis a dû se marier à Chartres pour cas de force majeure. Labranche reconnaît dans Crispin le domestique de Yalère, un ancien ami et complice. Leur audace se réveille à cette rencontre.
CRISPIN
Ventrebleu ! si tu voulais, il y aurait un beaucoup à faire; mais après ton aventure du Châtelet,je crains que tu ne manques de courage.
LABRANCnE.
Non, npn ; tu n'as qu'à dire. Une tempête essuyée n'empêche pas un bon matelot de se remettre en mer. Parle, de quoi s'agit-il ? Est-ce que tu voudrais faire passer ton maître pour Damis, et lui faire épouser...?
CRISPIN
Mon maître! fi donc ! voilà un plaisant gueux, pour une fille comme Angélique ! Je lui destine un meilleur parti.
LABRANCHE
Qui donc ?
CRISPIN
Moi.
La présentation a aussitôt lieu. Crispin flatte sa future belle-mère^ conquiert le beau-père ; la chose est conclue. Malheureusement Yalère a rencontré la soubrette d'Angélique.
VALÈRE
J'en mourrai. Mais, Lisette, qui est donc cet heureux rival qui m'enlève ce que j'ai de plus cher au monde ?
LISETTE
On le nomme Damis.
VALERE
Damis ?
LISETTE
C'est un homme de Chartres.
VALÈRE
Je connais tout ce pays-là ; et je ne sache qu'il y ait un autre Damis que le fils de M. Orgon.
LISETTE
Justement, c'est le fils de M. Orgon qui est votre rival.
VALÈRE
Ah ! si nous n'avons que ce Damis à craindre, nous devons nous rassurer.