‹ LesageChapitre 7 sur 32 · M. ORGON · texte numérisé non relu

M. ORGON

Et M. Oronte?

LABRANCHE

Oh 1 pour M. Oronte, je Tai trouvé très modéré, lui... Il m'a seulement donné deux soufflets.

Orgon n'a garde de s'y frotter.

Enfin, voilà encore l'affaire dans le sac, ou à peu près. Oui, mais il faudrait qu'Orgon s'éloignât tout de suite, et ne rencontrât pas Oronte en route ; et c'est ce qui n'arrive pas^ car voici venir ensemble Oronte et Orgon.

M. ORONTE, dans le fond.

Il y a de la friponnerie là-dedans, M. Orgon.

M. ORGON, dans le fond.

C'est ce qu'il faut éclaircir, M. Oronte.

C'est bien vite éclairci : Yalère, et Lisette, qui a déjà vu « l'enclouure », sont là ; on s'explique, tout se découvre, il faut toute la bonté d'âme de M™^ Oronte, qui n'a sans doute pas encore oublié les aimables fadeurs du faux Damis, pour sauver Labranche et Grispin du bâton ou delà corde.

Tel est le sujet de la comédie. Tous ces gens-là vivent, ont leur physionomie, leur attitude : Grispin et son compère Labranche, deux aigrefins supérieurs, malins comme Scapin lui-même, et beaucoup plus pendables. Scapin au moins n'arrêtait pas de nuit, dans une rue détournée, un marchand étranger, « pour lui demander par curiosité des nouvelles de son pays ». Eux^ ils vont en province travailler à leur fortune « en levant un droit sur lesgens par leur manière de jouer». Ils détroussent les passants, on leur donne de l'occupation sur mer : vrai gibier de galère qui ne vaudrait pas la corde pour les pendre. Quant à leurs maîtres, ils ne valent pas mieux. Damis, promis à Angélique, suborne une jeune Garmite qu'il est obligé d'épouser. Quant à Valère, avec son amour pour Angélique, on sait ce qu'il vaut :

CRISPIN

Peste 1 la jolie figure ! son père, si je ne me trompe, est un bourgeois qui demeure en ce logis, et qui est très riche.

VALÈRE

Oui, il a trois grandes maisons dans les plus beaux quartiers de Paris.

CRISPIN

L'adorable personne qu'Angélique !

VALÈRE

De plus, il passe pour avoir de l'argent comptant.

CRISPIN

Je connais tout l'excès de votre amour.

Le bonhomme Oronte est une honnête ganache, « un bourgeois fort simple, un petit génie )>. Sa femme ? Labranche nous la présente « une femme de vingt-cinq à soixante ans ; une femme qui s'aime, et qui est d'un esprit lellenient incertain, qu'elle croit dans le même moment le pour et le contre », vraie girouette qui tourne à tous vents, cervelle évaporée, vieille coquette qui prend pour elle toutes les marques d'amour qu'elle surprend autour d'elle : « Etes-vous bien assurée, Lisette, que c'est de ma fille qu'il est amoureux (i) ? »

Lesage a su reprendre plus tard son sujet sans se recopier. Dans Gil Blas, la scène est transportée en Espagne. Le héros de l'histoire estRafaël, qui joue un grand rôle dans le reste du roman. Son complice Morales, il le rencontre et le ramasse sur la grande route, chantant à tue-tête.

Leur victime est un bourgeois de Mérida simple et niais, Moyadas (comme nous dirions M.Desmouilleltes). Ils le trouvent en train de ferrailler contre trois spadassins qui l'ont assailli ; ils le délivrent. Le

(1) Dans le Chansonnier^ manuscrit dos ducs de Croy qui est k la biblio- Ihèquc de Valencieiines, on trouve une liste d'applications faites à divers personiia,£;es de titres ou de vers counu:^ (tome X, p. 27 i) entre autres celle-ci : a Critpin rival : Ciuiuveiin, garde des sceaux. »

bonhomme reconnaissant leur conte son histoire. Il a une fille, Florentine, et il avait un frère^ Augustin. Celuici a promis Florentine au fils d'un de ses amis. Don Pedro, qui habite Calatrava. Moyadas a ratifié ce choix^ au grand dépit d'un cavalier de Mérida qui aimait la jeune fille. C'est ce cavalier très expéditif qui avait résolu et tenté de tuer leur beau-père souhaité, mais récalcitrant. A ce récit, Rafaël se frappe le front. « Ah I seigneur de Moyadas, est-il possible qu'en arrivant à Mérida, je sois assez heureux pour sauver la vie à mon beau-père ! »

Le coup est hardi, soudain, imprévu, comme l'éclair. Il porte juste ; voilà Rafaël installé chez le beau-père, présenté à lajeune fille, choyé, grassement payé pour ne rien faire. Il ne reste plus qu'à se marier. Voyez la guigne ! Un jeune homme se présente un matin chez Moyadas, qui se dit Pedro de laMembrilla. Traité d'imposteur, il s'en va chercher en ville des témoins. Ici commence une nouvelle fourberie, que n'avait pas imaginée Grispia. Loin de courber l'échiné devant l'orage qui gronde, Rafaël se redresse, et se drape fièrement dans son manteau troué.

Il aborde la situation de front.

Eh bien, non, je ne suis pas Pedro : je suis un prince italien qui voyage incognito. Mon père est souverain de certaines vallées qui sont entre les Suisses, le Milanais et la Savoie.

Je m'imaginais même que vous seriez agréablement surpris lorsque je vous révélerais ma naissance, et je me faisais un plaisir d'époux délicat et charmé de la déclarer à Florentine après l'avoir épousée.

Cette révélation est le coup de grâce pour le véritable don Pedro. La vanité du gros Moyadas n'a garde d'hésiter ; mieux vaut sa fille princesse en Milanais, que sa parole gardée à l'humble fils de Membrilla. Et tout irait à souhait, et don Pedro serait mis à la porte, si un granddiabled'alguazil ne venait, avec ses grandes bottes

évasées, patauger au milieu de cette situation éclaircie à tant de frais, et faire remonter la vase à la surface. A peine a-t-il vu Morales, le compagnon de Rafaël, qu'il se rappel'e cette physionomie; ils se sont rencontrés quelque part, là où fréquentent les alguazils, au cabaret ou à la prison, et ce n'est pas au cabaret, u Ah ! ah ! s'écria-t-il, voici une de mes pratiques Je remets ce gentilhomme, et je vous le donne pour un des plus parfaits fripons qui soient dans les royaumes et principautés d'Espagne. » Déjà la maréchaussée a mis le grappin sur nos deux compères. Moyadas est niais, mais il a bon cœur. Les deux chenapans lui ont après tout sauvé la vie ; il obtient leur élargissement, à condition qu'ils quitteront la ville : et ils ne se le font pas dire deux fois.

Il n'est pas douteux qu'en écrivant sa nouvelle, Lesage ait eu sous les yeux sa comédie. Il s'emprunte le sujet, les jeux de scènes, les mots même I « Mais pourquoi, demande Oronte, apprenant que sou prétendu gendre est descendu à l'auberge, mais pourquoi n'est-il pas venu tout droit chez moi ? Dans les termes où nous eu sommes, doit-il faire ces façons-là? *

Moyadas dit de môme. « Eh î pourquoi, me dit-il, n'êtes-vous pas venu tout droit chez moi ? Il ne fallait point aller loger dans une hôtellerie. Dans les termes où nous en sommes, on ne doit point faire de façons. s> Quand tout est découvert : « Allons, monsieur, bride en main, s'il vous plaît, dit Labranche à son maître qui le fouaille ; allons, monsieur, bride en main, monsieur Talguazil », répond de môme Moyadas.

Toutefois on ne saurait dire sans injustice queLesage s'est recopié. Entre la nouvelle et la comédie il y a quelques différences. Des personnages ont disparu : la mère de la jeune fille, qui s'appelait M™® Oronte ; le rôle de Valère, l'amant préféré, s'est atténué au point de n'exister plus. Dans Gil Blas, ce rival n'ap-

paraît que la dague au poing, prêt à assassiner le père qui lui refuse sa fille.

Il est dérangé dans son occupation par l'intervention de Rafaël, il s'enfuit, on ne le revoit plus, et Florentine ne le regrette pas, ne se le rappelle même pas. Angélique au contraire aimait Valère, n'aimait que lui, et cet amour la rendait plus intéressante, plus vivante. Le roman s'accommode mieux que le théâtre de ces figures de second plan, un peu effacées, d'une vie moins intense, qu'on devine et qu'on crée soi-même sur les indications rapides du narrateur. Un trait encore à noter : Rafaël et Morales ont sauvé la vie à Moyadas, et ce service rendu expliquera, justifiera l'indulgence finale du vieillard quand il pardonnera à ses mystificateurs.

Lesage n'avait pas pris cette précaution dans la pièce. Crispin n'est rien à Oronte, qui lui pardonne pourtant ; on attachait alors bien moins d'importance au dénoûment d'une comédie, Molière en est resté un exemple fameux. Il suffisait au public que tout finît bien, dût le roi lui-même intervenir pour accommoder nos gens. Le roman est plus exigeant, et souffre d'un dénouement non préparé ou invaisemblable. Au théâtre, il faut bien le dire, la fin du dernier acte se passe devant une salle devenue moins attentive dès qu'elle soupçonne comment les choses vont finir. Les préoccupations de la sortie, de ses encombrements et de ses lenteurs, font tort aux dernières paroles des personnages. Le lecteur estbien plus à Taise. Enfoncé dans son fauteuil il n'a pas à fendre la presse pour conquérir à la force des coudes un pardessus au vestiaire, ou un «. char numéroté » sur la voie publique. Il bâillerait ou il rirait d'un dénoûment « mal cuit ».

Dans Crispin, c'est Oronte lui-même qui a promis sa fille à Damis, et qui reprend sa parole. Il est vrai que tout s'arrange à merveille, puisque Damis, récemment marié, eût de toute façon été obligé de la lui rendre. Dans Gii Blas, ce n'est pas Moyadas qui a pro-

mis sa fille, elle a été promise par son oncle, ce qui Jaisse le père plus libre de ses actes.

Quand nous le verrons dire carrément à son premier gendre : i( Vous n'êtes pas prince italien, vous n'aurez plus ma fille », nous sommes prêts à l'excuser ; nous faisons réflexion qu'après tout il a le droit de se dédire, sa parole ayant été engagée par un tiers. Tous ces changements étaient ou bien exigés par le roman qui procède autrement que le théâtre, ou bien destinés à préparer la ruse nouvelle de Rafaël.

Rafaël est plus fort que Crispin.

Crispin se laisse abattre du premier coup à l'arrivée d'Orgon.

Dans Gil BlaSy ce n'est pas le père qui arrive, c'est le rival en personne. Nous avons vu avec quelle crânerie et quel aplomb il est reçu. Rafaël, qui va être l'un des gredins les plus distingués du roman, devait nous être présenté dès sa jeunesse comme l'empereur des fourbes, fourhùm imperator.

Don César et Crispin réunis sur l'affiche firent d'assez belles recettes. Huit loges payantes étaient louées pour la première, qui produisit 2368 L. 10 sols. Atrée et Thyeste faisait tort en ce moment aux autres pièces. A la sixième soirée, comme la rece*lte faiblissait, on remplaça Césm^ Ursin par le Festin de Pierre, puis par Pùlyeucte, qui fit monter les chiffres à 3233 L., auxquelles Crispin, le seul survivant de la soirée du 13 mars, n'était pas tout à fait étranger.

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