Édit. ScuEPSs, p
PttlSCJLUEN ET LE PRISCILLIANISMB*
OU moins prononcé. Sa division Iripartite de la naturo humaine^ corps, âme, t^sprit, pourrai* l'aîrc songer à riiomme liylique, psychique, pueuinatîque des gnostiques. Peut-être aussi trahit-iL ses répugnances contre le mariage à la fin du sixième traité. Un étudierait encore avec curiosité ses nombreuses citations des É pitres de saint Paul et le sens ([ii'il semble leur attribuer; peut-être retenaiL-il beaucoup plus que la plupart de ses contemporains de l'enseignement de saint Paul; peut-être comprenait-il autrement mieux qu'eux certaiues idées de l'Apôtre dont rinterprélation variait de plus en plus chez ses contemporains. Mais à trop raisonner ainsi, à trop conjecturer et à trop induire, on risquerait aussi d^étre injuste. Priscillien s'est plaint souvent d'être mal compris, et il n'est point impossible qu'en effet les nuances de sa pensée subtile n'aient pas toujours été respectées par ses adversaires* Il nous l'audrait avoir son œuvre complète pour nous prononcer avec certitude sur Tensemble de sa doctrine. Nous ne pouvons donc songer à la reconstituer en entier; il n'est pas possible de le faire entre les opinions que la tradition commune prête aux priscillianisles, la part qui lui revient réellement, en la distinguant de ce qu'ont pu y ajouter ses disciples, aussi bien que ce qui peut être attribué à Tinterprétation ignorante et arbitraire de ses contradicteurs. H sulht d'avoir établi un coin incontestable : c'est que l'bomme qui se réservait si ënergiquement le droit de commenter à sa guise TEcriture et parlait volontiers sur le ton d'un prophète Inspiré, Thomme qui ne se contentait pas du canon universellement reçu, mais réclamait le droit d'y joindre de nombreux apocryphesi ne peut pas s*en être tenu exclusivement au dogme catho-
tG8 L'ESPAGNE CHRÉTIENNE.
lique tel qu'il était généralement compris de temps. Il faut qu'il ait eu, quels qu'aient été ex ment les détails de son système, une doctrine é rique.
Cela est d'autant plus vraisemblable que toi adversaires du priscillianisme sont d'accord attribuer à la secte une rigoureuse discipline di cret. A l'époque d'Orose et d'Augustin on ace constamment les priscillianistes de mentir sans gogne et de considérer le parjure comme un d sacré quand il s'agissait de dissimuler leurs d( nés. On leur prêtait pour doctrine un hexamètr voici :
Jura, perjura, secretum prodere noli.
« Jure, parjure-toi, mais ne livre pas le seci
Admettons qu'il y ait beaucoup d'exagération
ces reproches ; ils n'en doivent pas moins coe
un fond de vérité. Ces allures mystérieuses, n
précaution habile, moitié dédain pour le vul^
ont été de tout temps caractéristiques de la G
Admettons encore qu'elles soient devenues l'hab
de la secte surtout après le supplice de Prisci
dans les dures périodes de persécution qu'ell
traverser. Le maître a pu cependant donner l'exe
à ses disciples. Ses traités, ses apologies nous
sent bien l'idée d'un esprit très rusé, très retorî
face d'adversaires qu'il regardait comme des i
tiques de l'ignorance, des zélotes de l'obscuranti
aura-t-il eu beaucoup de scrupules à ne dév
qu'une partie de sa pensée? N'aura-t-il pas g
les mystères de sa doctrine pour les initiés,
tous ces hommes cultivés, poètes, orateurs, éru
qu'il avait rassemblés autour de lui et dont quelc
PRISCILLIEN ET LE PRISCILLÏAMSME.
uns partagée rent son sort tragique, pour ces femmes d'élite qu'il avait recrutées parmi les plus nobles et les plus cultivées de la riche Aquitaine? Quoi qu'il en soit de ces conjectures fort vraisemblables ^ il est certain que, dans tout ce que nous possédons de Priscillien, se traliit Tesprit du sectaire. Damase et Ambroise^ qui se refusèrent à entrer en discussion avec lui, l'avaient bien senti.
Si, pjour des esprits très éclairés, la doctrine de Priscillien sur Tinspiration et le canon scripluralre fut le fond de son originalité et le danger de sou hérésie, il ne semble pas que tous ceux qui se passionnaient contre elle s'en soient avisés. Le fait que Priscillien ne songe à se défendre que sur les hérésies dûment cataloguées de Sabellius, de Marcion, de Manès, qu'il ne s'excuse que de magie, de jeûnes excessifs et de quelques autres inculpations que nous avons énumérées, donne lieu de croire que le point précis d'accusation, celui qui souleva les colères et entraîna la condamnation, ne fut pas celui que nous avons montré. Pour les ëvèques espagnols qui siégèrent à Saragosse la culpabUité de Priscillien parait être dans sa résistance à la constitution de la hiérarchie ecclésiastique. C'était, sous un aspect plus concret, la même pensée qu'il avait sur l'interprétalion et la composition des Livres saints, puisque la conséquence de sa méthode d'interprétation privée était la soustraction du fidèle à l'enseignement olTiciel distribué par la hiérarchie. Priscillien aura probablement conçu la communauté chrétienne comme un tout se suJlisant à lui-même. Ithace et ses collègues se trouvaient dès lors atteints si profondément qu'on s'explique mieux Tacharnement qu'ils mirent dans cette cause que par des raisons
tirées du tempérament national ou personnelle.
Ce que nous savons de la culture
de Priscillicn n'est pas assez précis
un compte exact de la mesure de noi
enseignement pouvait avoir à leurs
vons que Grégoire d'Elvire, Pru
avaient une instruction suffisante r
rons ce qu'ils ont pu ignorer eux-n
forte raison en sommes-nous au m<
gard des évoques de la péninsule.
sion pouvait leur faire la lecture d
Priscillicn sur les matières d'astroloj
naissance avaient-ils du liber maU
Firmicus ^laternus dont ils pouv(
fluence chez le novateur ? De môme «
le point précis de leur érudition thé
quelle mesure pouvaient-ils reconn;
écrits de saint liilaire de Poitiers,
luciférien et des traités dxi Libellas i
Nous connaissons maintenant à
cillien, il faut assister à ses démar
destinée. A cet effet nul récit ne ren
Sulpice Sévère dont la Chronique, éc
peut être considérée presque comm<
contemporain. Si l'auteur est un advej
il est aussi un parfait honnête homn
sur aucun point convaincre de mensoi
prendre souvent, faute de critique, \
consultait et aux renseignements
mais lorsqu'il s'agit des affaires de s
géantes et périlleuses, au cours des
ses ont été souillées d'un mal jusq
et toutes choses profondément troub
172 LBSPAGNE CHRETIENNE.
mèrent avec lui une conjuration qu'Hygin, évêque de Cordoue, qui vivait dans le voisinage, découvrit enfin et dénonça à Ydace, évêque de Mérida. Celui-ci attaqua sans mesure Instantius et ses associés ; beaucoup plus qu'il n'eût fallu en tous cas : car il ajouta un brandon de plus à ce naissant incendie. Les méchants furent ainsi plutôt surexcités que contenus. a Donc, à la suite de nombreuses querelles qui ne méritent pas d'être rappelées, on réunit un synode à Saragosse, où même assistèrent les évêques aquitains. » Ce concile doit nous retenir quelques instants. Il se tint le 4 octobre, probablement en l'année 380 ^ . Cet événement nous est connu par les canons du synode, la Chronique de Sévère et l'Apologie adressée par Priscillien à Damase, Liber ad Damasum.
Le mémoire adressé au pape Damase, Liber ad Damasum^ nous apprend que le concile de Saragosse avait été précédé d'une lettre du pape, dans laquelle il recommandait de ne pas procéder contre les absents et ceux qui n'auraient pas été entendus : ne quid in absentes et inauditos decerneretur. Le concile tint compte de l'avis puisqu'il s'abstint de prononcer une réprimande personnelle contre qui que ce soit. On consentit à accepter un commonitorium rédigé par Ydace de Mérida, quod {comm.) çe~ lut agendas çitœ poneret disciplinant, Priscillien j déclare qu'il n'y avait rien dans ce document qu'il
n'acceptât de grand cœur. Tout pouvait s'apaiser si Priscillien ne se fût avisé de prendre fait et cause contre Ydace dans .une accusation intentée par le
\, Sur cette date et ce concile, cf. G. Cirot, Erreur d'historien ou mensonge (Vhérélique, dans le Bulletin critiqueyi891, p. 350 sqq. La date lîoltc eutre 379-381.
mmmii
L ESPAGNE CHRÉTiENNl
Mais c'est là une solution, ce n'e Cation. Dans le cas où la tlifficultë une, voila peul-être celle à laquelle rtHer. Les canons promulgués par la ragosse nous sont parvenus et nous.
raison de croire qu'ils soient incompl nous les lisons, nous constatons qu^ contre les priseillianisles ; mais aiï prononcé, aucune secte n'est désignée] d'allusion; on se borne à condamner tûmes, sans que rien nous apprenne Comme on était alors au début de les accusés faisaient défaut, comme d'Ydace de Mérida témoignaient troi haine personnelle, comme enfin 1 Damase avait indiqué la procédure jorilé des évèques crut sans doute prudence, et ne rien exaspérer afin d< promettre ; elle consentit à ce que J^ amis ne fussent pas nommés. C'étafl soutenait PriscilHen à Damase etceqi Ifygin et Symposius attestaient* M s'était trouvé amené à solliciter d'iin témoin oculaire, Symposius, c*e le bruit de sa condamnation rendait u cessaire.
Or c'est ce bruit que Sévère a ej d'où venait'il? En fait nous Tignoro supposer soit une session postérieur une session de quelques-uns de s< plus hostiles.
Quoi qtrU en soit, la condamnation mais il est non moins certain qu'elle n' vrage du concile régulièrement consi
L'ESPAGNB CUHKTIëNIIE.
d'Avîla» Priscillien encore que sîmplai il était chef des méchants et avait éti
llélri à Sarag^osse : ils comptaient ren tinn plus solide, en armant de raulor cet homme audacieux et quelque peu dant Ydace de Mérida et ithace d'Oss* côté» redoublèrent d'énergie agressive possible d'etoutler le mal à son début inspiration des moins sages, ils s ad juges séculiers en vue de faire chasser hors des villes, par voie de sentence Après de longues et ignobles lutt Mérida, à force de supplications, obt reur alors régnant, Gratien, un resc gnait aux hérétiques, non seulemi des églises et des villes, mais qui on chasser de toutes les terres. A cette gnostiques \ perdant confiance en n'osèrent pas résister en justice, Cei évêques se soumirent spontanément, persa les autres.
t< InstantiuSt Salvianu s et Priscillien Rome afin de se purger des accusai contre eux devant Damase, présente de la Ville, Ils avaient fait route à traverf intérieure, où Taccueil magnifique qu'ils gens inconsidérés les aida à répandre la leurs pernicieuses doctrines, surtout pan d'Eause, qui, jusqu'alors bon et pieu:
par de détestables prédications. Delphi
i. G'i^st le nom qn'oQ leur donnait. iv'abr>nit trmtj uicliéens. puis pnoaUiiiies; p\u^ lard seuk'meiil, raaîlrc, prbcillitanîstcs. !>nns hon ûommoniioriun iiY'itiploic pas ce dernier liirc ; c'est sainl Auffuajj scmblc-l-iï, et le rael en tôle de sa réponse à Oro
178 L'ESPAGNE CHKETIENNE.
des troubles fussent amenés devant lui, et il soumit l'ensemble de l'affaire à l'empereur, afin de couper court aux menées des hérétiques. La tentative n'aboutit pas : tout était vénal [à la cour de Gratien], où dominait la licence de quelques hommes. Avec leur habileté ordinaire et en donnant à Macédonius de très grosses sommes, les hérétiques obtinrent une décision impériale, qui retirait la connaissance de l'affaire au préfet et la renvoyait devant le vicaire des Espagnes. A cette époque, cette province avait, en effet, cessé d'être gouvernée par un proconsul. En même temps, le maître [des offices] expédiait des agents pour saisir Ithace d'Ossobona (qui vivait à Trêves) et le ramener en Espagne. Mais celui-ci les dépista adroitement et bientôt leur échappa tout à fait, l'évêque Britannius l'ayant pris sous sa protection. »
Tout manquait à la fois. Il eût appartenu sans doute à Gratien de dire le dernier mot et de prononcer entre les deux rivaux. Ithace aurait eu bien des chances de l'emporter auprès de l'empereur qui fut toute sa vie dévotement soumis à l'autorité d'Ambroise et n'eût pas manqué de consulter son directeur sur cette affaire délicate. Mais alors entra en scène un nouveau personnage. « Déjà, continue Sévère, le bruit se répandait sourdement que Maxime s'était emparé du pouvoir dans les Bretagnes et qu'il allait bientôt envahir la Gaule, En des conjonctures aussi incertaines, Ithace résolut d'attendre l'arrivée du nouvel empereur. Pour le moment, mieux valait ne rien entreprendre. Mais aussitôt que Maxime fut entré victorieux dans Trêves,. Ithace lui adressa, contre Priscillien et ses amis, une dénonciation pleine de haine et d'inculpations atroces. Elle frappa l'empe-
Ï'IIISCILLIEN ET LE PHlSCiLLIANISMK.
reur, qui écrivit au préfet des Gaules et au vicaire d^Kspagnc pour ordonacr la comparution devant un synode, réuni à Bordeaux ', do tous ceux, sans exception, que cette souillure [de Ihérésie] avait atteints. Instantius et Priscillien y furent conduits. Instanlius lut sommé d'avoir à se défendre le premier ; comme il se justifiait très faiblement, on le déclara indigne de répiscopat. Quant à Priscillien, il en appela à Tempereur pour ne pas être jugé par les évoques. Gela se produisit par le manque de fermeté des nôtres. Ils auraient pu ou bien juger Priscillien malgré son opposilioïi, ou bien, s'il les récusait comme suspects, transmettre la cause à d'autres évèques, et non pas laissera rempereurle jugement de crimes aussi manifestes -.
tt On amena donc tous les inculpés k Trêves, devant Max^imc; leurs accusateurs, lesévéques Ydace et Ithace, les y suivirent. Assurément, je ne Ijlàmem pas leur zèle à poursuivre les hérétiques si le désir passionné de tnompher ne les avait entraînés plus loin qu'il ne fallait. Pour dire mon sentiment, les accusés et les accusateurs me déplaisent autant les uns que les autres. Je puis allirmer qu*ltbnce n*avaît ni scrupule ni conscience; il était présoniptneux, bavard impudent, excessif dans ses dépenses, donnant trop à son ventre et à la gourmandise. Il portait la folie jusqu a incriminer comme complice ou dis-
i. U seinbte que ce cbaix avait dû ùltv a|)jiuyii {larltliacu qui ae iJévail paaignoror raccucil faîlù Priscililcn par Dt'Jpliiu de Uordoâux, lors ilu voyofç*3 de Roiii*?. Lu corivocalion du couciie de Burdeaux, cti aft5, c'Sl indubitable, cf. P. L,» t. LI, col, otMi ; les acriju t|u'oa en a sonr. iui Tauï de Jérôme Vinnîei% cf. J, M*vkt, i\tinû \ù DiblifAhèqutf de VÈcfdû des Chartes, iSê^, l. XLVI» p. iHi8.
i. priBCillieri avait cependant dit naguère au pape Ufiuiaue quo dans une queilion de foi, il pi-cférait lu jugement de« ôvfiquus à cdul dçs niagiâtrut».
ciplc de Priscillien tout homme pieux, ayant le go de Tétude ou s'imposant des jeûnes prolongés, misérable osa même lancer publiquement une inl mante accusation d'hérésie contre Martin, homr de tout point comparable aux apôtres. Martin trouvait alors à Trêves et ne cessait de presser Itha pour qu'il abandonnât l'accusation ; il suppliait aus Maxime de ne pas répandre le sang de ces malhe reux : une sentence épiscopale, expulsant les hérél ques des Eglises, suffisait, et au delà ; ce serait ui infraction cruelle, inouïe, à la loi divine que de con lituer le pouvoir séculier dans une cause ecclésia tique. Aussi longtemps que Martin resta à Trêve l'instruction du procès fut ajournée, et même, j
E ^\ moment de partir, sa haute influence arracha
Maxime la promesse que le sang des accusés i serait pas versé. Mais bientôt, détestablement inspi
I ; } par les évêques Rufus et Magnus, l'empereur écar
tout sentiment d'indulgence et livra l'affaire au prél « Evodius, homme violent et inflexible. Priscillii
comparut deux fois devant lui et fut convaincu ( maléfice. Il avoua aussi s'être livré à des étud abominables, avoir tenu des réunions nocturnes avi des femmes impudiques, et être dans l'habitude i prier tout nu. Evodius le déclara coupable et plaça sous garde pendant que le rapport serait pr sente au prince. La procédure fut transmise î palais; l'empereur décida que Priscillien et ses cor plices devaient être punis de mort ^
« Itliace, voyant combien il se rendrait odieux ai évêques, s'il conservait le rôle d'accusateur jusqi
4. Outre la Chronique de Sévère, on peut consulter pour le proc< de Priscillien, la lettre de Maxime au pape Sirice, P. L., t. XIII, ce S92.
d'accusation contre l'Église. Quelques-uns y ont vu ou ont pensé y voir — ce qui est tout un — la première intervention sanglante du bras séculier dans ies querelles dogmatiques, le premier supplice pour cause d'hérésie. Il ne peut s'agir pour nous d'entreprendre ici une défense de l'Église et nous ne saurions trop nous étonner qu'on ait songé à autre chose qu'à examiner l'accusation puisque pour l'historien digne de ce nom il ne peut s'agir que de connaître la vérité et de la faire connaître, sans souci de faire œuvre de pamphlétaire ou d'apologiste.
Tout d'abord il n'est pas douteux que les opinions doctrinales de Priscillien, opinions différentes de celles de l'Église au iv® siècle, aient été cause de sa perte ; il n'est pas douteux non plus que le procès et la condamnation n'aient été provoqués par l'accusation d'hérésie. Cependant on ne voit pas que.la sentence ait été prononcée sur cette accusation, ni que les membres de l'épiscopat — qui représentaient non l'Église mais l'état d'esprit ecclésiastique — aient donné à l'accusation et à la sentence une approbation unanime.
Si la cause secrète de la condamnation fut le crime d'hérésie, le motif argué fut le crime de magie. Priscillien vivait, malheureusement pour lui, à une époque où le pouvoir central poursuivait la magie avec une ardeur sans bornes et le punissait avec une sévérité sans mesure. Ce n'est pas le lieu de rappeler les brûleries de livres et d'hommes dont les contemporains nous ont gardé le détail. Priscillien, au temps où il était païen, avait, nous dit-il, essayé toutes les doctrines; il est donc à peine douteux qu'il ne se soit occupé de magie, en un temps où cet art obtenait la vogue et était de bon ton. Avait-il conti-
faut-il pas rendre l'épiscopalt et TEgUse elle-même, Boliilaîre de la conduite d'Ithace. de ses passions et de sa Ihéoric sur rinlervcntian du bras séculier.
Pour r honneur des cli ré tiens du iv* siècle, écrit M. A. Pueclj. les protestations furent au contraire nombreuses et éclatantes contre la conduite de Tévéque espagnol : Tindit^nation fut si vive et si pj-ênérale qu*il finit par être déposé et que son complice j Ydace dut se démettre de son siège épiscopal, Sul- | pi ce Sévère, dans cette Chronique où il juge les priscillianistes avec tant de passion^ n'a g^uère plus d'indulgence pour leurs bourreaux; il répète sans i cesse que l'exécution des hérétiques» quelque coupables qu'ils fussent à ses yeux, fut un exemple déplorable; il va jusqu'à l'appeler m\ crime. Am- , broise fut tout aussi catégoriquo. Ce n'est pas qu'il eût la moindre hésitation sur le droit de rKg;lise à ^ réprimer l'Iiérésie; il n'était nullement tolérant au sens moderne du mot; il l'a montrée dans mainte circonstance de sa vie, aussi bien dans sa lutte contre \ les ariens (jue lorsqu'il intervint par exemple, auprès de Théodose, à propos du temple valentinien brûlé en Asie par les catholiques : il s'indignait à la seule pensée que Fempereur pût ordonner aux coupables de le reconstruire à leurs frais. Il n'admettait donc | nullement le droit à lexistence des sectes; il souhaitait qu'on leur interdît Texercice du culte et toute manifestation extérieure. Mais il ne voulait pas qu'on s'arrogeât le droit de condamner rhérétique à la peine de mort : il faut laisser le pécheur vivre afin qu'il 1 se convertisse; on a seulement le droit d'user de' tous les moyens pour hâter sa conversion. Telle était exactement la théorie des meilleurs parmi les évêques , duiv^ siècle; ils se croyaient ainsi, le plus sincère-
180 LESPAGNB CHRÉTIENNE.
exemple de grandeur morale. L'annonce seule de son arrivée troubla vivement les évêques réunis à Trêves et qui avaient pris parti sous Ithace. Ils intriguèrent d'abord pour l'arrêter aux portes; ils lui firent envoyer par Maxime un officier chargé de lui déclarer que l'entrée de Trêves lui était interdite, s'il ne leur promettait au moins sa neutralité. Mais Martin, qui avait au besoin toutes les ruses pieuses de la sainteté, comme il en avait la simplicité, répondit fort adroitement et sans s'engager, en sorte qu'on n'osa pas insister. Une fois dans la place, il se refusa à entrer en rapports avec les partisans d'Ithace, imitant en cela l'exemple qu'avait déjà donné un courageux évêque gaulois du nom de Théognite. On ne le vit qu'au palais, renouvelant, sans se décourager, ses tentatives pour forcer la porte de Maxime et faire entendre les diverses requêtes dont on l'avait chargé, surtout détourner de l'Espagne le coup qui la menaçait. Mais Maxime restait invisible ; la colère même le gagnait, et il fut un moment sur le point de prendre contre l'infatigable solliciteur des mesures rigoureuses. Les éveques travaillaient de plus en plus, avec un art perfide, à rendre Martin solidaire de l'hérésie et faillirent y réussir. Ils arguaient de son ascétisme, qu'ils comparaient à celui de Priscillien, et l'ascétisme était encore, à cette date, mal vu en Occident par l'opinion publique. Cependant l'empereur avait des scrupules : Martin jouissait déjà d'une réputation universelle de thaumaturge, et, sur les esprits du iv^ siècle, les miracles exerçaient une influence que la vertu seule n'aurait pas eue. Aussi Maxime finit -il par lui accorder une entrevue, dans laquelle, a^ec beaucoup d'adresse, d'habiles artifices de langage, il essaya de lui prouver qu'il
PRISCILLIEN ET LE PRISCILLJA^^ISME.
La nouvelle doctrine, on pouvait bien la qualilier d'origénisme^ gSLgna rapidement ses adhérents à mesure qu'elle convertissait ceux du priscillîanisme. Les gens d'esprit rassis, comme Paul Orose, voyant ce qui se passait, prirent Talarme; ce fut alors qu'on s'adressa à saint Augustin, Afin d'en avoir le cœur net, Orose voulut pousser jusqu'eii Palestine et avoir ropiriion de saint Jérôme sur l'origine de Tàme raisonnable.
Cet épisode paraît presque insigniiiant en comparaison de Taflaire du priscillianisme ; avant de quitter définitivement ce mouvemenl, il nous reste à mentionner un événement qui semble être en rapport avec lui; nous voulons parler des attaques de Vigilance contre lascétisme.
Nous sommes peu renseignés sur les débuts de r institution menas ïique dans cette Espagne où elle devait prendre dans la suite un développement allant parfois jusqu^àTabus, Le concile d^Elvire mentionne, vers Fan 300, lexistence de vierges consacrées; à proprement parler, il n'y a là aucune institution monastique, mais une pratique remontant à la plus haute antiquité chrétienne. En Occident, la notion de la vie érémitiquc et monastique ne commence pas à éclore avant Tannée 335, à l'occasion du séjour de saint Athanase à Trêves, A partir de cette date le progrès se fait assez rapide, mais il n'est pas possible, en ce qui concerne TEspagne, d'assigner une date, même probable, au premier établissement de la vie religieuse conventuelle. La prospérité de plusieurs Eglises de la péninsulen'était pas moins grande que celle d'autres Églises comme Milan, Poitiers, Tours, Marseille, où la vie monastique s'établit dans la deuxième moitié du iv" siècle, noujs n'avons pas
L'ESPAGNK CHRETIENNE.
liostile à i'étal monastique et à rinstitution cénobilîque. C'en était trop, on se sépara.
V'igilance à son retour s'arrêta en Gaule et ouvrit la i:ampagne contre l'ascétisme monastique, les vigiles, le colle des relirpies, ce qui lui attira les fureurs de son interlocuteur de Palestine.
L'intérêt de cet épisode, à notre point de vue, est dans les attaches que Vigilance eut pendant quelques années avec TEglise de Barcelone. 11 est remarquable qu'il ne lui appartenait plus au moment oii il entamait les hostilités contre les institutions monastiques; mais cet incident est trop vague pour qu'on puisse en tirer quelque chose sur Tétai de ces institutions dans TEspague de la fin du iv^- siècle. Il nous aura donné toutefois roccasion de rappeler le séjour de saint Paulin en Espagne, en 3fK). Le lieu de sa résidence n'est pas connu d'une manière précise. Nous savons que, dans cette retraite, il cornposa la paraphrase de quelques psaumes et diverses poésies, aussi monotones que tous ses autres ouvrages. En 392, il eut un fdg, mort huit jours plus tard et enterré à Complutum {=^ Alcala de lienares), lieu de sa naissance , près du tombeau des martyrs Juste et Pastor. Le jour de No(^î de cette même année 392, la foule s'empara de Paulin et contraignit révoque de la ville à l'ordonner prêtre sur-lo-champ* Il put toutefois y meltre une condition. Ce fut que, contrairement aux règles ordinaires, il ne serait point agrégé au clergé du lieu de son ordination, ni attaché à aucune église en particulier. Dix-!mitmoîs plus tard, après les fêtes de Pâques de 394, il quittait TEspagne pour Noie.
LESPAGNE CmiETIENNE.
des Alains, des Suèves et des Vandales. Un événement fortuit facilita la conqoiHe. Sous le Vlll" consulat dHonorius et le III' de Théodose, Gérontius, lieutenant de Constantin III, proclamé dans les Gaules, s'empara de TEspagne, fiL tuer Constant, rds de Constantin 111, et mit le siège devant Arles, Conslantin^ pour se venger, livra les passages des l^yrénées aux Alains, aux Suèves et aux Vandales. Ce fut ainsi que TEspagne» jusqu'alors presque étrangère aux eaîamités de FEmpire, expia sa longue prospérité par d'indicibles douleurs.
Les Alains étaient commandés par Respandial qui mourut en 415 et laissa son pouvoir à Athax. Les Suèves avaient pour chef ilerménéric qui abdiqua en 438. Les Vandales obéissaient a Gundérich. Chaque bande avec son chef se répandit dans la péninsule et commença les ravages dont le détail nous manque» mais dont le souvenir tragique s'est conservé. La Tarraconaise, la Galice, la Lusilanie et une partie de la Betique furent dévastées; les autres provinces cherchèrent à se défendrCj et, dans les provinces orientales» quelques cantons et surtout les villes se maintinrent nominalement sous la domination romaine. Pendant deux années, les envahisseurs ne firent que sillonner leur conquête^ mais» en 411, ils songèrent à y mettre de Tordre et se partagèrent T Espagne. Les Suèves et une partie des Vandales s'établirent en Galice, les Alains en Lusitanie, et les Vandales Bilingues en Bétique à laquelle ils imposèrent le nom de Vandalousîe *, Ce-
1. j.TAiLHATit La chronique rimte des derniers rois visigoths de Tolède, m-foï., Paris, 4885, p. no, anirme sans aucun fondcmcnl que ûc passage d'Idacc se rapporle à une division <le lerriloire espagnol entre les lml>)taius de race tiij^pano-romuine el les envahisseura. Cf. F. Daîix, Die fmssere Genchichle der Westgolhen, p. îKî-70;
C^est dans cet état qu'Ataulf trouva TEspagne. Rome n'y possédait plus que la partie Est de la Tarraconaise, depuis les Pyrénées jusqu'au fleuve Sucro et depuis les sources du Duero jusqu'à la men Après avoir fait de Barcelone sa capitale et sa base d'opérations, Ataulf pénétra dans Tintérieur du pays 6^ commeora la guerre contre les Vandales. Les eoi^f seils de Placidie, sa femme, rengagèrent à s'appuyer sur ralliance romaine pour achever la conquête du reste delà péninsule. Quelques années plus tard, saint Jérôme racontait à Paul Orose qu il avi connu un vieil liabitant de Narbonne, élevé à hautes fonctions sous Théodose, et ayant joui de la familiarité d' Ataulf. Celui-ci avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait été d'abord d'anéantir le nom romain et de faire de Fempire entier un empire gothique dans lequel il aurait ly| place et le rôle de César Auguste. Mais s'étai^H convaincu que les Goths étaient incapables de soumission aux lois, il avait mis sa gloire à consacrer la force des Goths au rétablissement dans son intégrité, à Faugmentation m(^me de la puissance du nom romain, afin que la postérité le considérât comme le restaurateur de Fempire qu il n'avait pu déplacer.
Ce grand dessein ne put s'exécuter puisque, sîi mois après son entrée en Espagne, Ataulf fut assas^ sine (415). Atauîf n*en doit pas moins élre considéH comme le premier roi goth de l'Espagne* C'est ave<| lui que commence la période de grande prospérité par l'assimilation de tout ce que la civilisation roi maine avait de bon et de fécond.
Sigéric, successeur d'Ataulf, porté par le p hostile aux Romains, ne mit que quelques jours
L'ESPAGNE CHa£^TlEN?iE,
la Lusitanie et se réfugièrent auprès des Vandal de la Bélique. Ceux qu'on appelait les Vandales lingues furent à peu près exterminés. Les succès \V allia ne furent pas si décisifs qu il jugeât possU de se faire roi de toute T Espagne. Goisérich, si; cessèur de Gundérich, avait recueilli les débris di Alains et n'était pas entamé ; vaincu en Bétique, avait fait sa retraite en Galice, chez les Suèves. Wallia voulût alors tenter une entreprise quelque peu aventureuse. Il réunît une flotte qui le conduisait en Afrique, Mais une tempête engloutit ses vaisseaux et une partie de son armée devant Gibraltar. Dès lors, trop faible pour continuer la guerre^ il accepta la proposition faite par les Romains de leur céder ses provinces d'Espagne et vint s'établir avec son peuple dans le midi de la Gaule où il reçut la II* et la IIP Aquitaine. Il mourut peu de temps après, à Toulouse, dont il avait fait sa capitale (420).
A cette époque si troublée, le trait qui domine, c'est la confusion, le chaos, la mobilité des hommes et des institutions *, L'esprit est presque tout enm
I. ]1 impojitî tie faire remarquer que les dévastations tïe ce lemil n'ont i*as le caraelére do continuité etd*uûiver,sîiliic. Les caaipagïifl furent d'abord seules frappées; les villes fermées échappérea puisque re n'est qu'après seii^e années qu'on lencontre dans le Chroniques lu mention de villes prises ou pillées; Carlliagène SéviUe en 4il> parles Vandales; Mérida en 42Q et en 439; Merlola 4*0; SévUIe en itl; Saragosse et Ledda en MO; liiaga en 4,S4i; Astorg et Palencia en 450 et A57; Portueafe en 457 et 458; Saniarem (= Scj| labis) en WO; CoTmbre en 467; Lisbonne en -tCï». Seule de toutes ce villes, Carlbasêne fut délruile de fond en comble. L'enUêe des Vî^^ «îgoths en Espagne ne ressembla on rien à eeïle des autres barba- TcSj et ces violences n^élaîeut pas aussi dramatiques qu'on se l'imagine. En 480, Mérida servait depuis trois quart» de siècle de ihéîUraj à toutes aortes de violences; or, la Vita Patrum Emeritcnsium noua montre une Médda riche, belle, ornée de monuments, ]ieupléej coramerçanle. Les campagnes, surtout dans la Dêlique, reslaieni
PRISCILLIEN ET LE PRISCILLIANISME. 211
célibat et Tascétisme. Il avait sous ses ordres huit prœdicantes qui propageaient sa doctrine, niant l'efficacité des méthodes ascétiques. Pris à partie par saint Jérôme, excommunié à Rome et à Milan, contredit par saint Augustin, il disparut tout à coup et on ne sait rien de ses dernières années. Peu de temps après cet incident un prêtre de Barcelone se lança à corps perdu dans une attaque contre la vie monastique. C'était un Gaulois, né à Cazères ( = Calagurris) dans le comté de Comminges, fils d'un aubergiste dont il avait partagé, semble-t-il, la profession pendant quelque temps. En 396, on ne sait par quelle filière, on le retrouve prêtre à Barcelone ^ et sa liaison avec saint Paulin de Noie doit dater d'alors. Muni de lettres de recommandation de ce dernier, il visita saint Jérôme, en Palestine, en Tannée 405. Celui-ci, tout solitaire qu'il fût de profession, aimait fort à causer ; il passa en revue avec son jeune interlocuteur les questions de littérature et de théologie auxquelles les esprits s'intéressaient alors. Les deux amis s'entendaient à merveille lorsqu'ils en vinrent à parler d'Origène. En ce temps-là Jérôme n'entendait pas qu'on pût soupçonner l'orthodoxie de l'Alexandrin ; malheureusement Vigilance, pour se rendre en Palestine, avait passé à Alexandrie et avait pris vent de tout ce^qu'on reprochait au grand homme. Il s'en ouvrit bonnement à Jérôme qui le prit fort mal. Ce ne fut pas tout. Vigilance visita quelquesuns des couvents qui commençaient à pulluler en Palestine, blâma les excès de mysticisme, nota quelques observations vraiment fâcheuses et se montra
1. Ce séjour à Barcelone est contesté aujourd'hui; on n'a pas démontré q\xe Vigilance n'y soit pas venu.
LES INVASIONS
douze années environ nous assistons à d(is aliernatives incessantes de goerre et de paix. Tantôt battant, tantôt baltu^ tantôt par un traité, tantôt par une conqmHe, Théodoric ne cesse de reculer les frontières de son royaume vers la Loire et le Rhône* En 437, Aétius force Théodoric à lever le siège de Narbonne et lui tue dans une bataille rangée 8*000 hommes, puis il retourne en Italie et laisse le commandement de rarniée de rempereur à Litorius qui vient se faire battre devant Toulouse en 439. Litorius vaincu et tué, Théodoric s'apprêtait à faire la conquête de tout le sud de la Gaule, y compris la Province, mais Tempereur se hâta de faire la paix.
A cette date de 440, au moment où Théodoric en Gaule et Rechila en Espagne portent à Tempiro des coups décisifs, tandis que Geîsérich lui enlève Carthage et les derniers lambeaux de la province d'Afrique, nous pouvons nous faire une idée de Télat misérable de rOccident. Les rares documents de cette époque ne mentionnent que les allées et venues des armées et la pillerie des provinces, 11 semble que plus rien n'existe quoique toutes choses n'aient pas péri; mais on se tient pour satisfait de vivre et nul ne songe à faire le récit de ce qui se passe sous ses yeux. Pour ajouter au désordre que cause le passage des troupes romaines ou barbares, une révolte sociale s'organise sous prétexte de résister aux exactions du lise impériaL Dès 435, les Bagaudes jadis écrasés par Maximien avaient reparu, tiussi menaçants et aussi scélérats que par le passé. Le prêtre Salvien, auquel il n'a manqué que d*en être la victime, leur prodigue les éloges. Sous prétexte qu'ils étaient chrétiens il approuve leur révolte.
i Ces septembriseurs lui semblent tout à fait intéres-
; sants. « Comment sont-ils devenus Bagaudes et rené-
; gats de leur patrie, demande-t-il, si ce n'est par nos
j injustices et par l'iniquité des juges et des percep-
j teurs? » « Une grande partie des Espagnols, ajoute
l Salvien, en ont agi » comme les Bagaudes de la
j Gaule. Toutefois les Bagaudes d'Espagne diffèrent
de leurs homonymes. Il y aurait, à cette époque de transition, où tout naît et où rien n'existe encore,
1} une curieuse étude à faire sur le nom de Bagaudes.
\ Ce nom, en effet, semble signifier à la fois des
4 citoyens romains révoltés qui se sont faits barbares,
et des espèces de fédérations indépendantes de l'empire, qui se constituent sous le patronage des Goths et jettent les bases de ce futur municipe espagnol qui saura trouver un jour l'indépendance, même au sein du despotisme. Peut-être enfin retrou- I verons-nous une trace des Bagaudes espagnols dans
ces Behetrias du moyen âge qui n'admettaient aucun citoyen aux emplois municipaux, s'il ne faisait à la fois preuve de roture et de bourgeoisie.
A Théodoric I*', mort dans sa victoire de 451 contre Attila, succéda son fils Thorismond (451-453) assassiné par ses frères. L'un d'eux, Théodoric II, le remplaça et conserva des relations amicales avec l'empire qu'il contribua puissamment à mettre entre les mains d'Avitus, son ami. A l'instigation de celuici, Théodoric passa une partie de son règne en guerre contre les Suèves. Nous l'y suivrons et, ainsi, nous rentrons en Espagne.
En 443, le roi suève Rechila s'empara de Mérida et l'année suivante de Séville et de Carthagène. C'était le moment où la Tarraconaise, dernier refuge de la puissance romaine, était la proie des Ba-
230 LESPAGNB CHRÉTIENNE.
jours de Tempire, vint visiter les dernières possessions de Rome en Espagne et préparer une expédition contre les Vandales d'Afrique ; mais elle échoua pitoyablement et Majorien, après cette apparition, rentra en Italie^ laissant, comme souvenir de sa visite, une nouvelle guerre entreprise, de concert avec lui, par les Visigoths contre les Suèves.
C'est parmi tant de troubles, qui sembleraient devoir suffire à occuper les loisirs des Suèves, que ceux-ci trouvèrent le temps d'apostasier. En 466, un nommé Ajax, apostat lui-même et fort considéré parmi les Suèves, vint à bout d'entraîner le roi Rémismond à l'arianisme. Le peuple suivit, bien entendu, cet exemple. On peut croire que cette conversion ne changea guère les Suèves puisque nous les voyons aussitôt ravager le territoire d'Auûon en Galice. Théodoric, supplié par les hispano-romains de cette région, intervint auprès de Rémismond et celui-ci refusant de rien entendre, Théodoric envoya un corps de troupe qui mit à sac la Lusitanie. C'était son dernier méfait ; il fut assassiné peu de temps après, en 467, par son frère Euric.
Euric appartient à l'empire gothique de Toulouse dont il fît la grandeur, mais son pouvoir s'étendit aussi sur l'Espagne d'une manière très différente de celle de ses prédécesseurs. Jusque-là c'était pour ainsi dire sous la forme de l'état de siège que la puissance visigothique s'était exercée en Espagne, Euric établit véritablement une domination incontestée et même pacifique.
Si on fait la part de l'exagération coutumière à Salvien, on peut admettre une certaine part de vérité dans ce qu'il écrit sur le régime impérial.. « Les cruautés [des Romains], dit-il, sont si étran-
8ud-ouest de la péninsule. Les signatures des conciles de Tarragone (5l6), deGérone (517), du III* de Tolède (531), de- Barcelone (540), de Lérida et de Valencia (546) fonjt voir que non seulement la Tarraconaise, mais la majeure partie de la Carthaginoise était assujettie aux 'Visigoths, avec quelques portions de la Bétique e.t de la Lusitanie. La Galice et le reste de la Lusitanie demeurait aux Suèves, sauf quelques régions montagneuses qui paraissent avoir gardé leur indépendance jusqu'au temps de Léovigild. Quant aux îles Baléares, elles n'étaient pas détachées de Tempire, mais Tempire lui-même disparaissait en cette année 476 qui marquait Tapogée du royaume visigoth de Toulouse.
A cette époque les rois visigoths se trouvaient arrivés à l'une de ces heures décisives où Tavenir dépend en partie de la sagesse des hommes. L'Aquitaine et TEspagne, prises dans leur ensemble, n'étaient plus hostiles à leurs maîtres nouveaux. A mesure que les générations se succédaient les souvenirs du temps de la puissance romaine devenaient moins précis, les regrets moins vifs puisque l'intérêt y avait de moins en moins de part. Pour attacher l'Espagne à la monarchie visigothique et régler une situation vraiment définitive, il eût suffi d'une concession à laquelle les rois barbares se refusèrent obstinément. Le fanatisme religieux des Visigoths ne tenait compte de rien, bien plus, il aveuglait à tel point ceux qu'il tenait qu'il leur cachait l'état vrai des choses. Loin de réclamer de ses maîtres et de ses vainqueurs une abjuration, ce qui eût été exorbitant, la population hispano- romaine se bornait à revendiquer, sous des garanties certaines, la tolérance religieuse et la liberté de conscience. Mais les Visigoths étaient sectaires dans la
duellede la liiérarchie. Il défendit de pourvoir à la vacance des sièges *îpiscopaux et, en peu d annoes, la tradition du sacerdoce fut interrompue sur un grand nombre de sièges. Les litukirL's qui s'obstinaient a vivre se virent interdire toute communication avec le deliors* En même temps les rangs du clergé inférieur s'éclaircissaient et la célébration du culte fut interrompue dans une foule de lieux.
Historiquement parlant, on ne saurait toutefois étendre rigoureusement ces conditions à FEspagne puisque les documents nous font défaut et que les faits de tolérance se constatent à coté des faits de persécution *.
Alaric 11 succéda à Euric en 485, Son règne fut long et finît tristement à Vouglé en 507 ; il eut pour successeur son bâtard Gésalic (507-511). Pendant les guerres qui remplirent une partie de ces deux règnes^ rintérét principal se concentre sur la Gaule et on pourrait supposer que TEspagne, comme les peuples qui n'ont pas d'histoire, se prit à respirer. On ignore ce que devenait le peuple suève, la liste de ses rois n'est même pas complètement connue. Après Rémismond {f 468), sous le règne duquel prend lin la Chronique d'Idace, et jusqu'à Carriaric (550-559), pendant un laps de temps d'environ quatre-vingts ans, on ne peut nommer que quatre princes. Le document apocryphe intitulé Dlnsion de Wamba mentionne, entre Rémismond et Carriaric, l^echUa et Tiiéodcmond ; en outre la vie de saint Vincent, abbé, martyrisé à Léon, donne les noms de deux autres rois : Ilerménéric et Riciîien. Mais il semble que ce soit dans la partie visigotbiqne de la péninsule que se concentre Tintérêt
(i- Kirniî, Ctovt'if, uj-8^ Paris. lOOi, i, JI, p> 47.
tSB
LESPAGP
m^diaire entre la liberlé et la servitude. Depuis îès" grandes réformes administratives du règne de Dioclélien, le colonat était devenu une institution d'état en quelque manière, puisqu'il s'agissait de donner à tout prix des cultivateurs aux campagnes abandon- | nées et des soldats à rarniée. Leur condition^ difle- i rente de celle des esclaves, aboutissait néanmoms à n'être guère autre chose que l'esclavage du sol qu'ils cultivaient et auquel les attachait un lien indissoluble et héréditaire. Le propriétaire ne pouvait disposer du champ sans les colons, ni des colons sans le | champ.
Enfin venaient les esclaves. Ceux-ci étaient parmi les moins àplaindre dans cette société défaillante. Leur litre seul d'esclave leur a valu une sorte d'auréole du martyre; c'est là une exagération contre laquelle il faut se tenir en gardr* La majorité des esclaves s'accommodait assez bien de son état. N'ayant rien à perdre et tout à gagner, la moralité de Tesclave était assez rudinientaire. Le type moderne auquel il ressemble déplus près, d*une manière générale, est le valet obséquieux et coquin. Ces sortes de gens se trouvent d* ordinaire fort bien de la vie à laquelle ils font ren- , dre, en ce qui les regarde, le maximum de jouissances I qu'ils en peuvent attendre. De lomps à autre les es« claves se comptaient et s'essayaient aux occupations de nos démocraties modernes. Des esclaves fugitifs, des colons ruinés, des curiales exaspérés entamaient la guerre civile, brûlaient et massacraient- La Gaule au III*' siècle avait vu des bandes de Bagaudes, comme on nommait ces ramassis de gens, Salvien signale, ^^j nous Tavons dit, des Bagaudes espagnols au\'** siècle ^| et, à la manière dont il en parle, on est tenté de les ^m croire plus anciens, car il ne semble nullement con-
L'ESPAGNE CliRÊTlENNfî.
la douane, etc., sontrobjel de recommandations qn tout<\s, laissent entrevoir te désordre et les abus régnent dans ces différents services.
Pendant les années de régence de Théodorîc, pays occupé par les Visigoths fut divisé en deux provinces ou circonscriptions administratives. Cette période de quinze années (511-526) fut le premier repos goûté par la population depuis un siècle. Non seulement l'administration civile fut protégée, Tordre maintenu, mais, quoique Théodoric professât Tarianisme, le catholicisme put être pratiqué librement. Dans cet espace de quelques années, trois conciles se réunirent, à Tarragone (516), à Girone (517), à Lérida et Valencia (524î,dontle8 canons montrent assez rimportance des questions qui y furent débattues.
Le concile de Tarragone se tint le 6 novembre de Tannée 516, sous la présidence de Tévêque de cette ville. II réunissait les suffragants d'Ampurias^ de Girone, de Barcelone, de Dertosa, d'Ausone €(■ d'Egara; peut-ôlre aussi celui dllerdita (bien que oV nom prête au doute avec cebii d'Iliberis), celui de Saragosse et enfin Tévèque de Cartliagène; ce dernier appartenant à une province difTérente de la Tarraconaise et relevant du siège de Tolède. L'année suivante j le 8 juin 517, il se tint un autre concile de la même province à Girone, ville suffragante, et il réuuit une partie des évêques qui viennent d'être nommés : les évêques de Girone, Ampurias, Barcelone, Egara, Lérida, Ausone, sous la présidence de Farchevêque de Tarragone. Dans rexirême pénurie de documents, deux conciles, même provinciaux, ne peuvent être passés sous silence parce quïls permettent de fixer quelques traits de la situation ecclésiastique de toute une vaste région.
tu
L'ESPAGNE CnRÉTIE^fNE.
attribués donnent un« idée assez fâcheuse de lai société à laqtielle ils seront appliqués. On y règle ce 1 qui concerne les ca« d'avorlement [can. 2!, d'inceste (can. 4), de viol (can. 6); un canon, le premier, s'occupe des clercs qui sont dans une ville assiégée et qui versent le sang humain ; un autre traite des chrétiens qui se sont engagés par serment à ne jamais se réconcilier avec un ennemi (can, 7j, et des clercs qui se battent entre eux (can. 11).
On voit encore par les canons neuvième et quatorzième que des fidèles consentaient à se laisser baptiser plusieurs fois^ tandis que d'autres [can. 10) , faisaient baptiser îeurs enfants par des hérétiques. Enfin, nous voyons reparaître une prescription du concile de Tarragone que reprendra bientôt le concile de Valencia concernant l'inventaire de la maison épiscnpale après la mort de l'évêque*
Le concile de Valencia nous fait sortir de la province ecclésiastique de Tarraconaise puisque Valencia appartînt tour h tour a la province de Tolède et à la province de Valencia, Le 4 décembre de Tannée 524, six éveques et un archidiacre y étaient réunis; les noms des Pères de ce concile sont connus» malheureusement leurs sièges ne sont pas indiqués. Néanmoins, à raison de la proximité de Valencia avec la Tarraconaise nous pouvons considérer les canons de Valencia comme étroitement rattachés à ceux que nous venons de rappeler dans les conciles de Tarragone, Girone et Lé rida. Nous aurons de la sorte une idée assez étendue de Tétat de la société chrétienne dans le nord-est de TEspagne pendant le premier quart du vi' siècle.
Lorsqu'un évoque vient à mourir, ou lorsqu'il est près de la mort, disait le seizième canon de Lérida,
LES INVASIONS
un abrégé de la morale naturelle envisagée au point de vue des quatre vertus cardinales de Platon : prudence, magnanimité, tempérance et justice. Cet opuscule semble n'être qu'un écho d'un écrit perdu de Sénèque. Un opuscule « Sur la colère » s'inspire des trois li%Tes de Sénèque sur le même sujet; il n'en est à vrai dire que le résumé. Si on rapproche trois autres opuscules « Contre la jactance », « Sur la superbe »» « Surriiumililé » qui forment ensemble un seul tout et qui étaient aussi dédiés au roi Mir, un voit ce que pouvait être renseignement distribué par Tévéque Martin. Au point de vue de rhisloire des mœurs il nous reste un sermon intitulé De cor^ rectione rusticorum rempli des plus précieux détails sur rétat des campagnes* L'auteur y énumère les idées et les pratiques païennes ou superstitieuses des paysans. Os divers ouvrages n'avaient pas épuisé Tactivité de Tévêque de Braga qui traduisit du grec deux recueils de maximes : Aegyptîorum patnun sententiaeeX Verha seuioru/u K Dans Thistaire des sources et de la littérature du droit canonique saint Martin est Fauteur d'une Collection de canons intitulés Capitula Martini concernant les évèques, les clercs et les laïques,
Martin de Braga eut le bonheur de convertir, en 5G0, le roi Mir, et aussitôt le catholicisme commença à reconquérir la nation suève toute entière, Lel** mai 563, un synode auquel nous avons fait allusion a propos du priscillianisme se réunissait à Braga au cœur des positions des héréliqueî?.
Nous ne reviendrons pas sur cette hérésie qui nous
i. le premier recui^il rul traduit par Mariiu de Braga; le deuxième rccucn tut iraduitsous an direiiiûn <:i avec son coiicours, porun inoiiRi (le Tabbayc, nomme Pjih* tj;isi((>.
a longtemps retenu puisque le concile de Braga ne faisait que rappeler les décisions et préciser les définitions des synodes antérieurs provoqués par la même erreur. De plus, on fit relire un grand nombre de canons disciplinaires portés par des conciles œcuméniques ou particuliers et diverses autres décisions destinées h procurer une plus grande uniformité dans les choses de TEglise.
Le concile tenu à Lu go (1*"" janvier 569) ne fit que rectifier le territoire des diocèses du royaume suève et élever le siège de Lugo à la dignité de deuxième métropole, ÏI fiiut toutefois ajouter que la réalité de ce concile ne nous parait pas démontrée.
Un nouveau synode se tint à Braga, en 572, qui groupa les évi^ques des deux provinces ecclésiastiques du royaume de Galice. Martin de Braga assure qu'à cette date il ne restait nulle trace des dissensions dogmatiques plus anciennes, mais on en peut douter quand on voit le canon dixième attester la persistance d'une pratique des priseillianistes. D'après rensemble des canons de ce synode on peut conclure que les nouveaux catholiques du royaume suève étaient assez enclins, y compris le clergé, à faire indûment rétribuer les fonctions ecclésiastiques. Pour les voyages de visite, les évoques ne doivent demander à chaque église que deux soUdi [In honore m cathedrae) ; pour la consécration d'une église ils ne peuvent rien exiger et il leur est interdit de consacrer une église bâtie par spéculation, c'est-à-dire pour avoir la moitié des aumônes qui y seraient faites ; enfin on ne pourra rien exiger pour la collation des ordres, pour le saint cîir^^me, pour Tadministration du baptême. D'après ces prescriptions, nous ne croyons pas excessif de conclure que le clergé ca-
L'ESPAGNE CHRÉTÎKÎW^
rolte Septimanie que Clovis avait pensé conquérir et qui, rempart avancé de la monarchie gothique, était destinée à provoquer la convoitise des rois francs de morne qu'à subir le premier effort deVinvasion; aussi Thciîdis avait-il agi avec sagesse en transportant sa capitale de Narbonne à Barcelone. En 532, Childebert l^'' et Clotaire II pénétrèrent dans la Narbonnaise et s'emparèrent de Béziers. L'année suivante, ils franchirent les Pyrénées et portèrent la guerre en Navarre et dans T Aragon, prirent Pampelune et assiégèrent Saragosse qui préluda alors à la gloire cpi^elle s'est acquise par une autre résistance; les Francs furent arrêtés, puis rejoints par Théodegisèle qui les battit complètement. La retraite leur était coupée et le vainqueur aurait pu les anéantir, il préféra leur vendre une trêve de vingt-quatre heures, qu*ils employèrent à repasser les Pyrénées. Mis en goût par ce succès, Tlieudis, que les menaces des princes maintenant en déroute avaient empêché peu auparavant de porter secours aux Vandales d'Afrique aux prises avec Bélisaire, tenta sur les côtes d* Afrique une diversion et s'empara de Ceuta que les Byzantins reprirent bientôt. Le corps expéditionnaire de Tlieudis, surpris pendant qu'il célébrait la solennité du dimanche, subit une défaîte complète et le roi s'enfuit en hâte en Espagne, renonçant désormais à toute prétention sur la Tingitane (534) ^ L'issue de cette tentative paraît avoir rassasié Theudis des entreprises trop hasardeuses ; on ne voit pas qu'il ait rien tenté jusqu'à sa mort, survenue en 548, à Séville où il fuL assassiné.
1. Sur celte dalc, Ihid., L î, p. 2,^i, note i. Cf. Jacou, Erweiterie Uvbersicht tlùer die anibîscfien und anderen mnrgevdfânduûhrn Quelkn zurdeutachen Geschk'hle bin ziim Ausbruek det' Kreuzzûge, Lierliii, isw.
SrACNE CHRETIENNE.
arietis Visigolhs. Agila, écrasé près de Séville Alhanagild et Libère, se relira à Mérida où ses pa tisans le tuèrent (554), C'était le coup la plus grave qui pût être porté aux projets de Juslinien, Plus sages que les barbares d'Afrique ou d'Italie, les Visîgotbs comprirent le danger que riutervention byzantine faisait courir à leur indépendance : faisant trêve à leurs divisions, ils se rapprochèrent pour lutter contre 1 envahisseur et les partisans d'Agila, après s'être débarrassés de lui^ nliésilèrent pas à se rallier à Ailiariagild,
Le règne d'Athanagild fut employé à réparer Terreur commise en appelant les Byzantin** contre le roî Agila, mais on n'en vint à bout que beaucoup plus tard, sous le règne de Sisebut. Avec une grande science stratégique, Libérius avait formé un établissement comprenant les régions maritimes qui entourent les villes d'Asîdo, Malâca, Abdèra, Urci, Be* gastri, Carthagonova, Ilïci, Denîa, et les portion plus intérieures de EUo, Basti, Acci et Beatia, c'eg à-dire tout le pays de Médina Sidonia, Malagi Adra, Almeria» Gehegin, Cartbagène, Ekdie, DeniaT Monlealegre, Baza, Guadix et Baeza. Athanagild établit sa capitale à Tolède, position heureusement choisie pour surveiUer à la fois la Carthaginoise, la Tarraconaise et les établissements byzantins de la côte et de la Bétique. ^M
Athanagild ne partageait pas les sentiments d^B ses prédécesseurs à l'égard des rois francs. Loin de renouveler la guerre avec eux, il s'allia à Sigebert, roi d'Austrasie, en lui donnant sa fille , la célèbre Brunehaut (566). L'influence que la beauté et le génie de cette admirable femme exerçaient sur son mari fut augmentée par sa conversion au catholicisme»
L'ESPAGNE CIÎRÉTrEïîNE,
dants de Léon et de la Biscaye. Lébvigild remporta sur eux une victoire complète» Cette guerre était plus religieuse que politique parce que^ en 560, le roi des Suèves s'étant converti au catholicisme, il partageait les passions des paysans indépendants, hostiles auj roi arien Léovigild*
A peine de retour, dès l*année suivante, 570, Léo-* vigild chassait les Byzan tins du pays de Bastania (Baeça), de Maiaga et de Médina Sidonia, En 572, Cordoue s'étant révoltée fut baignée dans le san^ de ses habitants et cet exemple acheva d'entraîner à la soumission un grand nombre de villes. Des con- ' fiscations, des exécutions sanglantes, des impôts j réguliers et inexorables devinrent, au jugement de^| tous, le caractère d'un nouveau régime impitoyable,^^ A ces griefs, s'ajoutait celui de la persécution que Léovigild eut retenait contre les catholiques. L'exaspération croissait sans cesse. De 575 à 578, ce sont des campagnes et des tueries continuelles et, tandis que tous se plaignent et murmurent, Léovigild imagine de fonder une ville nouvelle, Recopolis^ qu'il embellit d'édifices somptueux dont la dépense eût pu trouver un tout autre emploi. Les griefs de tous trouvèrent enfin leur satisfaction dans la guerre civile que les opprimés tenaient pour la guerre sainte.
Léovigild avait eu, d'un premier mariage avec Théodosia, deux filsj Herménégild et Keccaréde. Herménégild avait épousé, en 57fi, Ingonde, fille de Sigebert et de Brunehaut. Le penchant qu'il avait eu pour la religion de sa mère qui était catholique se trouvant fortifié par la vue des persécutions dirigées contre ses coreligionnaires le rendait mûr pour un changement de religion lorsqu'il rencontra
LES INVASIONS
sa femme pour Ty pousser et l'évêque de Séville, Léandre, pour l'instruire. L'arianisme rég^nait despotiquement à la cour de Léovigdd dont la femme Goswinthe haïssait la foi catholique et beaucoup plus encore, probablement, la jeunesse de sa bru. Après avoir entrepris de la convertir avec des arguments, elle changea de moyens. Cette vieille harpie saisissant la jeune femme par les cheveux la jetait par terre, Tinjuriait, la bourrait de coups de pieds et, ia voyant en sang, la faisait déshabiller et jeter dans une piscine pour Vj faire baptiser à la mode arienne. Léovigild, que ces scènes ennuyaient^ pensa y mettre fin en envoyant son fils et sa jenne femme très loin, en Andalousie (579). C'était adresser Herménégild à son catéchiste, Léandre aussi, lorsque peu de temps après son départ, sa conversion fut connue de Léovigild, celui-ci le rappela à Tolède, llerménégild n'en fit rien et s'al)0ucha avec ie lieutenant de l'empereur de Byzancc,
Cette conduite a été amèrement condamnée et chaudement défendue parce que les historiens se défendent ditTicilement d'écouter, en pareille circonstance, leur croyance personnelle. Détracteurs et apologistes sont préoccupés exclusivement de nuire ou de servir la religion catholique, alors qu'il s'agit de tout antre chose. Le iîls d'un roi voyant ses compatriotes et ses coreligionnaires tyrannisés a-t-il îe droit — en tous temps et en tous pays — de mettre à profit son rang et la force qu'il lui vaut pour combattre plus efficacement la politique condamnable de son père? II ne s'agit que de cela. Et la réponse est facile et très claire. 11 a le droit de combattre cette politique, et il en aie devoir.
Son opposition se manifestera sous la forme pa-
cifiqueou sous la forme belliqueuse et il est clair que cette dernière nous intéresse seule. Aussi longtemps que l'un des princes qui participent à Téclat du trône se tient dans les bornes d'une contradiction formelle mais polie, il ne s'agit, en somme» que d'un dissentiment d'ordre privé. S'il passe de cette contradiction à Tintrigue et à la fomentation de complçts, de révoltes locales ou de la guerre civile, il ne s'agit, dès lors , que d'un crime de droit commun. Deux cas, assez rapprochés de nous pour être facilement compris, permettent de comprendre ces situations; c'est celui de Louis-Philippe d'Orléans pendant les années de la Restauration ne se cachant pas de désapprouver la politique du roi Charles X et celui de Gaston d'Orléans soulevant de continuels complots et organisant des révoltes contre le gouvernement de Louis XllL Dans les deux cas, rien ne fait songer à celui de 1" homme qui prend à cœur les intérêts d'un pays tyrannisé oa d'une confession religieuse persécutée. Le cas dlierménégild est donc très différent. 11 trouve dans la politique de son père des actes indiscutables et répétés de violence sanglante et de tyrannie caractérisée* Les griefs domestiques ont pu et ont dû contribuer puissamment à l'éclairer sur cette intolérable tyrannie, mais les faits d'ordre général existent et sont seuls mis en cause. C'est à cause d'eux que le conflit éclate.
D'après ce que les documents nous permettent de voir dans ce passé lointain, Ilerménégild ne procède pas à la manière d'un conspirateur; dès Tabord il se déclare adversaire et, à visage découvert, il arme son parti. C'est donc la guerre civile. La question du droit absolu à commencer les liosti*
tion pour provoquer beaucoup d'apostasies ; mais , les changements de religion amenés par l'angoisse ou par lii cupidité sont de ceux dont Thistorien peut tenir peu de compte pour la marche générale des événements. Grégoire de Tours mentionne la torture et Texit d'un «1ère qui confessa dans les supplices la doctrine eatliolique de la Trinité, Il est possible que ce fait n'ait pas été isolé '. Léovigild se montrait fort actif à cette date de 580 et nous ne pouvons le suivre dans tous ses déplacements. Nous savons toutefois qu'il fit alors une expédition contre les Basques et fonda la ville de Victoriacum (= Vitoria).
Dans les derniers mois de Tanné 581 et les premiers de Tannée suivante la crise provoquée par l'attitude d'Herménégild était aîTivée à son terme. Léovigild ayant fait des préparatifs militaires se mit en route avec une petite armée. Un événement, en luimême assez insignifiant, nous montre cependant ce que les populations avaient à redouter des gens de guerre. Entre Sagonte et Carthagène s'élevait un monastère dédié à saint Martin. A Tapproche de Tarmée, les moines s'enfuirent tous dans une île voisine et laissèrent le vieil abbé à la garde de la maison, La troupe arrive et commence a piller, un soldat découvre Tabbé et s'apprête à le tuer lorsqu'il s'affaisse soudain hii-raême, succombant à un mal inconnu. Cette mort subite cause une panique parmi ses compagnons qui prennent la fuite. La nouvelle de Tincident arrive à Léovigild qui, non moins épouvanté que ses soldats, leur ordonne de restituer au monastère tout ce qu'ils en ont enlevé.
Le pays, on le voit, avait toujours à souffrir quel-
f. GnÉG. DE ToL'Rs, DeGhr, inart,^ I^ S'a.
LES ItSVASïONS.
que chcfôe de ces passages continuels de troupes. Léovigild fit tine halte à Saragosse et poursuivit sa route vers la capitale provisoire d'Herméuéû^ild, Séville. La campag-ne s'ouvrit en 582. H nous reste, de ce règne éphémère, quelques monnaies et une inscription. Les monnaies portent la formule consacrée des pièces visigolhiques du môme temps : Omnes nobin obedianî. u Que tous nous obéissent, » L'inscription n'estpas moins curieuse : «Jésus-Christ. Au nom du Seigneur. En la deuxième année du règne de notre maître le roi Herménégildj que fait poursuivre son père, le seigneur roi Léovigild, dans la ville de Séville, parle duc Aïon *. » Léovigild ne marcha pas directement sur Séville, il préféra enlever à son fds la riche cité romaine de Me rida qui s'était donnée à son adversaire; il s'empara ensuite de Caceres [= C^esarefl). Pendant ce temps Léovigild avait négocié avec les Byzantins qu'il était parvenu, au prix de trente mille sous d'or ^, à détacher dïi parti de son fils et celui-ci se trouva réduit à ses seules forces pour soutenir la lutte. Le roi des Suèves, Mir, tenta une diversion en faveur d'ilerménégild, mais Léovigild Tentoura avec son armée et le força, sans coup férir, de retourner dans ses états. Pendant ce temps lierménégild fortifiait Séville ; son père marcha enlin contre cette ville en 58'). lierménégild avec 1,300 hommes s'enferma dans un poste fortifié nommé Osset, Il y fut forcé, perdit beaucoup de monde et la place fut brûlée. Léovigild parut devant Séville. Le siège se prolongeant au
I. Celle înm^riiilion aura étd' gravée pcDclanl une absence rlo L<^ovisrild. lorsque Aïou couduisail lesonèrflitious coulre Herménêff[ld.
i. Ou pourrait iicul-^Vtrt' induire de là que le |>rix de l'alliance eonsc^ntic avec Herniéuégild était moins cunsidérable et euUi;ial»il dans une indemnité pccunîaire.
delà de toute attente, Léovigild, afin de montrer aux assiégés sa résolution de ne jamais s'éloigner des murailles, commença à faire relever les murs d'Italica, distante de Séville de neuf kilomètres seulement. Après deux années de siège, Séville se rendit et Herménégild vint à Cordoue où il se réfugia dans une église. Léovigild, pour lui faire abandonner son lieu d'asile, lui envoya Reccarède, son propre frère qui lui jura qu'il ne serait pas dépouille de ses dignités, et lui dit : « Viens te prosterner aux pieds de notre père et il te pardonnera. » Herménégild refusant de quitter son asile demanda que son père vînt l'y trouver, et quand celui-ci fut venu il se jeta à ses pieds. Le roi le prit, l'embrassa et le flattant par de douces paroles, le tira hors de la ville et l'emmena dans son camp où, sans souci de la parole donnée, il le fit dépouiller de ses vêtements royaux et l'exila à Valence (584). On ignore l'époque et les circonstances dans lesquelles la femme d'Herménégild, la reine Ingonde et son fils passèrent en Afrique, mais on sait que la princesse y mourut et que l'enfant fut conduit à Constantinople auprès de l'empereur Maurice qui le fit élever et le remit plus tard à son aïeule Brunehaut.
Les derniers temps de la vie du roi Herménégild sont mal connus. Le chroniqueur Jean de Biclar dit qu'étant parvenu à s'échapper de Valence, le prince reconstitua une nouvelle armée, fut vaincu de nouveau et fait prisonnier à Tarragone. Pendant la vigile de la fête de Pâques, Léovigild envoya un évêque arien dans la prison pour faire communier Herménégild en lui promettant grâce complète. L'évêque fut repoussé avec colère, et, à son retour, Léovigild apprenant cette résistance donna ordre de faire mou-
LES liNVASIONS,
rir son fils- Un certain Sisbert lui coupa la tête, le jour de Pâques, i3 avril 585,
Pendant cette môme année, Andeca^ roi des Suèves, ayant relégué Eboric, fils de Mir, dans un monastère, fut attaqué par Léovigiïd entré en Galice sous prétexte de venger Eboric. Andeca fut battu et forcé à se faire moine à son tour, Léovigiïd s'empara des étais suèves et ainsi disparut pour toujours cette nationalité. Tandis que Léovigiïd annexait le royaume des Suèves, les rois francs Childebert et Contran lui déclaraient la guerre et envahissaient la Septimanie. Une flotte envoyée en Galice par Contran afin de provoquer un soulèvement des Suèves, rencontra les navires de Léovig"ild qui Tanéantîrent* Reccarède repoussait avec succès une nouvelle irruption des Francs dans la Narbonnaise lorsqu^il reçut la nouvelle de la maladie de son père. 11 accourut à Tolède, mais, à son arrivée, Léovigiïd était mort [586).
Un grand caractère disparaissait à Tinstant précis où il courait quelque risque dY^tre inférieur à la gloire de ses années passées. L'œuvre d'unité territoriale accomplie, Léovigiïd pouvait devenir un obstacle à Tunité religieuse qui seule cimenterait rédifice laborieusement construit et dont toutes les parties n'étaient pas très exactement jointes. Léovigiïd incarnait le régime violent» instable et brutal issu des invasions barbares ; rien dfms sa carrière ne permet de lui supposer la souplesse qu'allait exiger la pacification et l'unification religieuse* Il avait été rhomme d'une situation; cette situation arrivée à un degré plus avancé d'évolution, il lui eût été étranger, dangereux peut-être, et justement il disparaissait au moment où d'indispensable il allait de-
venir encombrant. Avec Léovigild c'était un ordre de choses qui s'en allait. Le vi® siècle, dans Thistoire d'Espagne, est caractéristique et, malgré la pénurie de documents que nous avons eue à déplorer, il nous est possible d'en parler avec quelque étendue, grâce aux ouvrages d'un prêtre de Galice, Pau? Orose, né à Braga.
Orose, a-t-on dit avec raison, est un des écrivains dont l'étude est des plus utiles à ceux qui veulent bien connaître cette époque. Ce n*est pas qu'il soit par lui-même lin grand esprit et un observateur bien profond. 11 était de ces gens qui naissent disciples; peu capable de donner l'impulsion aux autres, mais très susceptible de la recevoir, il pouvait,, en sous-ordre et bien dirigé, rendre àe grands services. Le jour où le hasard mit Orose en présence de saint Augustin, sa vie fut fixée. Il nous a raconté que, pour fuir un danger qui le menaçait dans son pays, il s'était jeté dans un navire prêt à partir, sans même demander où il devait le conduire. Le navire aborda dans un port de l'Afrique, et c'est ainsi que saint Augustin et lui se rencontrèrent pour la première fois. Orose se fit son collaborateur dans les grandes luttes sur la grâce, et alla combattre Pelage jusqu'en Orient. Nous l'avons rencontré déjà, appelant l'attention de saint Augustin sur l'hérésie priscillianiste, dans son Commonitorium de errore Priscillianistarum et Origenistarum^ et provoquant en réponse le traité Ad Orosium contra Prlscillianistas et Origenistas. II n'y a pas lieu de revenir sur ce sujet. C'est pour un autre écrit qu'Orose mérite quelques instants d'attention. Saint Augustin avait, semble-t-il, songé à l'utiliser dans ses luttes avec les pélagiens et l'avait envoyé en Palestine,
L'ESPAGNE CimÊTlENNB.
mainte tout entière; c'est aussi qu'elle cherche à dégager de la série des événements la loi qiii les régit et les explique; enfin, c'est quelle est composée pour le besoin des polémiques contemporaines et quVlle nous fait connaître Fattitude des divers partis à l'époque où elle a été écrite * .
LVuteur de V Histoire universelle envisage les temps passés par rapport à ce qu'il juge être le dessein de la Providence sur riuimanité. De très bonne foi et le plus sérieusement du monde il fait graviter les peuples et les empires les plus fameux ; Assyrie, Eg7pte^ Perse, autour d'un petit groupe industrieux, exalté, ignorant et malpropre» les Juifs. Ceux-ci sont présentés comme les ancêtres du christianisme ^ et, à ce titre, accaparent exclusivement l'attention et Tintérêt. Cette conception trop volontairement rétrécie n'en sera pas moins appelée à un succès séculaire et qui dure encore de nos jours. Il faut en faire honneur à Orose, son inventeur. Une autre innovation» c'est le rôle actif assigné à la Providence dans les alTaires de rhumanité. La nouveauté ne consiste pas à dire d'une manière générale que Dieu mène le monde — les stoïciens l'avaient soutenu bien avant le christianisme — mais à vouloir montrer sa main dans chaque événement et à rendre compte des moindres détails par son inter* vention. Orose n'ignore rien; poor faire éclater le bon ordre que Dieu a mis en ce monde et la justice rigoureuse qu'il exerce, il faut que chaque action