s. Augustin, Epist, CCXXVIII
pour les autres peuples des défaites dont on devrai gémir, et que le bonheur d'une seule ville se com pose de l'infortune du reste du monde? On n'y son geait plus guère ; on était si heureux d*ètre Romaii qu'on ne voulait plus savoir ce qu'il en avait coût
* pour le devenir. C'est l'originalité d'Orose de s'ei
l être souvenu. 11 se rappelle avec plaisir que les Espa
I gnols ont lutté deux siècles pour conserver leur indé
l*H pendance; il est fier de cette résistance héroïque e
I ne se montre pas éloigné de mettre Numance, tout
vaincue qu'elle est, au-dessus de sa rivale victo rieuse * . Ce sont là des sentiments nouveaux : dan; ce grand ébranlement du monde, les vieilles natio nalités se réveillent ; le patriotisme commence à s< déplacer, et Ton se souvient de la petite, de l'an cienne patrie oubliée, au moment où la grande v disparaître. En ranimant ces souvenirs d'un pass( lointain dont on ne parlait plus guère, Orose ne veu pas seulement apprendre à ses compatriotes à se ré
f signer aux événements, il compte bien qu'ils y trou
veront quelques motifs d'espérer en l'avenir. « Vo pères, leur dit-il, ont maudit le jour sanglant où il
ji sont devenus Romains, et vous le bénissez aujour
d'hui. Qui sait si ces grands désastres dont vou
gémissez maintenant, ne seront pas pour vos fiL
^ ij l'aurore d'un temps plus heureux ^ ? » Beaucoup pen
^ 8 sent qu'Orose ne s'est pas trompé, et il y a toute un<
.u école qui fait dater de l'invasion le rajeunissemen
l{ de l'ancien monde et la naissance d'une civilisatioi
t- jj. nouvelle.
.!!; C'est le même sentime nt qui dicte à Orose le juge
: il ment qu'il' porte sur les barbares. Il semble qu'i
i L 1. Voyez tout le début du V« livre.
><? 2. Hist.,\ïï, 40,10.
LES INVASIONS
aurait dû leur être sévère : dous venons de voir qu'Q avait des raisons de leur en vouloir. Mais il oublie les mauvais traitements qu'il a reçus d'eux. A rentendre, H^ travaillent tous les jours à se civiliser; une fois les premières violences passées, ils ^e sont adoucis, n voudrait même nous faire croire qu'ils rougissaient des excès qu'ils avaient commis ', ce qui leur attribut» une délicatesse de sentiments bien surprenante. Leur façon, de vivre, nous dit-il, est changée; de pillards qu'ils étaïent, ils sont devenus laboureurs; ces champs qu'ils ont d'abord dévastés, ils commencent à les mettre en culture. Us se rapprochent des anciens maîtres du pays : ils consentent a supporter dans leur voisinage les gens auxquels ils ont pris leur fortune : c'est une verte rare, car il est naturel que Ton déteste ceux à qui l'on a fait du tort. Ils vont même plus loin, et essayent de leur faire oublier le mal qu'ils leur ont causé, M Les Burgondes, dit-il, ne traitent pas les Gaulois comme des ennemis qu'ils ont vaincus; ds vivent avec eux comme des chrétiens qui soot leurs frères, » Si les malheureux qu'Us ont dépouillés, veulent bien se contenter du peu qu'on leur laisse, ils en sont aises et leur témoignent des égards, ut amicos et socîos fo^enl ^ . Quant h ceux qui ne veulent pas rester, ils ne les empêchent pas de partir et les aident mèmeii s'en aller. Orose, qui les a connus plus méchants, est confondu de cette bonté d'àme. Ce n est pas ainsi que, quelques années auparavant, on parlait des barbares. Les civilisés les regardaient comme de véritables sauvages, qui ne savaient que détruire, et avec lesquels il était impossible d*entrelenir aucune relation. Le poète Prudence, qui, en sa qualité de chrétien, aurait dû être étranger aux préjugés de la société ancienne, déclare en propres
termes qu'entre un barbare et un Romain il y a même différence qu'entre un homme et une l>rute^ et je me figure qu'aii fond du cœur saint Augustîi partageait les sentiments de Prudence. Mais OroseJ quoique à peu près leur contemporain ^ était un peit plus jeune qu'eux. Il appartient à une génération nouvelle qui a moins d'attaches au passé, qui n'a pa^ encore assez vécu pour croire qu'il soit impossible de vivre autrement qu'on ne Fa fait. Il esta Tâge où Ton peut renoncer à ses opinions et à ses habitudes pour en prendre dautres. Après une première révolte de son esprit contre cette barbarie qui submerge le monde et un timide essai de résistance qui n'a produit aucun résultat, décidé à s'y soumettre, puisqu'il ne peut Téviter, il s'aperçoit, non sans quelque surprise, qu'elle offre encore quelques ressources e^ qu après tcmt il ne sera peut-être pas impossible de s'accommoder à elle.
De Prudence à Orose^ en moins de vingt ans, les esprits se sont singulièrement modifiés, on le voit. Non que les bienlaits de la domination romaine soient méconnus, mais ils sont appréciés autrement que par le passé. Quoiqu'on puisse hésiter sur le fond de la pensée de Paul Orose, il semble qu'elle^ se ramène à peu de chose près à ceci. Laissons les barbares où ils sont, gardons à Rome Tombre de pouvoir qui lui reste, et ne bougeons plus de peur que tout ne se brise et nous écrase en tombant Qu'on se rappelle les hautes visées de Prudence et on sa^ rendra compte du chemin parcouru entre le poèt espagnol et son compatriote rhislorien.