‹ LE̕spagne chrétienneChapitre 27 sur 35 · RUssi, Concil, ampliss, coll., t. X, col · texte numérisé non relu

RUssi, Concil, ampliss, coll., t. X, col

science, la littérature et la mentalité de l'Occident, le plus important, disons-nous, est celui qui porte le titre à'EtT/mologies ou d'Origines. Il représente bien la capacité universelle et superficielle de son auteur qui y travailla jusqu'à la veille de sa niort. C'est moins une encyclopédie — car ce Litre ne lui convient guère — qu'une sorte d'immense grenier où se trouve remisée toute la dclroqne de Tantiquité : arts, sciences, grammaire, lo»jique, rhétorique, arithmétique, géométrie, malliématiqueSj astronomie, médecine, agriculture, navigation, chronologie, etc. Tout cola exposé, expliqué, en remontant à Tétymologie des mots qui désignent les divers objets- En présence de Ténorme eiïort exigé pour un si pauvre résultat il faut se garder d'être sévère. Isidore a sauvé bien des mati^riaux dont la critique des sources fera un Jour connaître la valeur, il a témoigné d*une information universelle, d'un labeur immense et soutenu et, pour ses intentions scientifiques du moins, il a droit à notre respect. Les i7^/?îa/og7es se rattachaient même à un plan plus vaste encore dont plusieurs parties sont exécutées, par exemple, les livres « Des différences des mots » et ^t Des diiTérences des choses ') ; et les « Synonymes ». Tout cet ensemble donne l'idée d'un homme doué d^une érudition immense, imprécise, mal digérée*. Quand on la compare à l'œuvre célèbre du xviii'' siècle^, on saisit d'un coup la différence de méthode. Mis en face du génla profond et lucide de Diderot, Isidore ne nous appa-

1- Pouf le groupe qui se rôanit aulour de saint Isidore» cf. Bojjset, L'école chrétienne dt' SévUle sonn bt monarchie deà VmffothSt Paris,

*2- feoJcnds parler ici de Iti dilTércncu ûa méthode sck n( i flq ue ealm les Éiymoloyies cl VEncyclopédie. M ne s*agit pas de la d"tCU-îne, uujourdliul assez discrôdiWe. ci avec raison, de VEnci/dopéttie,

L'K8P*iG;SK CBHÉTIBNNK.

rail plus commo im « encyclopédiate », maïs comt UTi intrépide copiste.

Ce travailleur acharné était un bomine excellen De ei, de l»i, dans ses compilations, un mol 1 échappe qui montre toujours quelque coin reposa calme et tendre d'une âme affectueuse et sereiiK Sentant approcher sa fin, il redoubla ses aumôno avec tme telle profusion, que, pendant les six de; niers mois de sa vie, on voyait venir chez lai de toi côtés une foule de pauvres depuis le malin jusqu'à soir. Quelques jours avant sa mort, il pria deu évoques, Jean et Eparcliius, de le venir voir. Use rei dit avec eux à l église, suivi d*une grande partie d clergé et du peuple. Quand il fut au milieu du chœii Tun des deux év»*ques lui passa un cilice, l'autr répandit de la cendre. Alors, étendant les mains ve le ciel, il pria et demanda pardon de ses péché Ensuite il reçut, de la main des évéques, le corps le sang du Christ, se recommanda aux prières tous, remit les ubli galions à ses débiteurs, exhort ses peuples à la charité et lit distribuer aux pauvn ce qui lui restait d'argent. De retour à son logis, mourut en paix, le quatrième jour d'avril de Vî 63G,

Sisenand disparaissait à quelques jours dHnte valle ett après un interrogne d'un mois ou deu^ Chintila, frère de Sisenand, fut élu (30 juin 636). Cett élection ne s'était pas faite sans dilhoultés elle nouveau roi sentit comme son prédécesseur le besoin d s'appuyer sur le clergé. A cet effet, il convoqua Tolède le V*' concile national (636) qui groupa 22 évè ques et 2 représentants d'évéques. Les évêquei qui assistèrent à ce synode appartenaient au: provinces ecclésiastiques de Tolède (c'était le plu

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grand nombre), de Tarragonej de Narbonne et de Mérida. Les provinces de Se ville et de Braga n'étaient pas représentées; Eugène F% de Tolède, présidait en présence du roi et de sa cour. Les ncnf canons rédigés par le synode laissent voir l'instabilité croissante des institutions qu'on s'efforçcait d'étayer en éloignant leurs adversaires à coups d'anathèmes. Le canon 75" du IV' concile de Tolède dont nous avons parlé avec détail tendait de plus en plus à devenir loi de Tétat; on le rappelle, on le reproduit incessamment, on le complète, on le renforce. Les descendants du roi, prononce le canon 2', seront protégés pour qu'ils conservent les biens qui leur reviennent en justice et qu'ils n'en puissent être dépossédés par un autre roi. — Celui qui, sans être élu par tous, et sans avoir été porté par la noblesse du peuple gotb, aspirera au tn\ne, sera analhème, et les catholiques devront rompre tout rapport avec lui (can. 3), — Il en sera de même pour celui qui cherche à connaître par des moyens superstitieux Tépoque de la mort du prince, ou bien qui forme des plans et réunit des associations pour lui donner un successeur, quoique celui-ci soit encore en vie (can* 4), — Il en sera de même de celui qui prononce des malédictions contre les princes (can. 5). — • Les serviteurs fidèles d'un prince ne doivent pas, quand ils viennent à lui survivre, être diminués par son successeur î mais on doit en outre leur donner des présents dans la proportion de ceux qu'ils recevaient auparavant (can. 6). — A la lin de chaque sjTjode espagnol on devra lire le 75*^ canon de Tolède touchant le royaume, alin qu'il se grave mieux dans les esprits (can, 7). — Nous réservons au roi le droit de pardonner à ceux qui ont manqué aux canons précédents (can. 8), —

LBSPAGNE CRRETIENNE,

Gloire à Dieu et ni^merciemofils au roi (can. 9). Voici donc un type achevé de eotiede politique. Il est impossible d'associer plus étroitement TKglise à TElat: nous verrous dans trois quarts de siècle les fruits de cette politique lorsque devant l'invasion arabe TE-^ glise partagera les destinées de l'htat.

Deux années plus tard, au mois de janvier (i3 nouveau concile à Tolède, le VI" de la série pot| cette ville, A la tête de ce synode qui compt 52 évèques de toutes les provinces de TEspagne de la Gaule narbonnaisc se trouvaient les quat métropolitains ; Sel va de Nar bonne, Julien de Bragâ, Eugène de Tolède et Honorât de Sévdle, ils se rangèrent, ainsi que dans les autres synodes espagnols, d'après Tépoque de leur ordination, et portèrent des canons dont plusieurs s'inspirent des mêmes préoccupations que nous avons constatées dans le conci| précédent (can. 14, 16, 17, 18), un cajion prescrit respect à Tégard des hauts fonctionnaires du palais (can. 13j, ^

On rendra grâces à Dieu, prescrit le canon 3", (l| ce que le roi a porté, il y a quelque temps, un édit ordonnant à tous les Juifs de sortir d'Espagne, pour qull n'y ait plus dans le pays que des callioliques. Conjointement avec le roi et les grands, il est pre^M crît qu'à l'avenir tout roi qui montera sur le trôn^^ devra, sans compter ses autres serments, prêter celui de ne pas souffrir Timpiété juive et de conserve^J dans toute leur rigueur les présentes ordonnances^ S'il ne tient pas ce serment, qu'il soit anathème et Maranatha devant Dieu, et qu'il soit la proie du feu éternel. On lit avec plus de satisfaction le canon 8* qui témoigne d'une indulgente condescendance pour la nature humaine. « A l'exemple du pape Léon, di*

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sent les Pères de ïolèdo, nous permettons qu un homme encore jeune et marié qui, se trouvant en danger do mort, est entré dans l'état de pénitent, puisse après sa guôrison revenir habiter avec sa femme j s il ne lui est pas possible de garder la chasteté, et cela jusqu'à Tâge oix il lui sera possible de la garder. Nous donnons celte permission pour le préserver du danger de pécher avec d'autres, ou bien de commettre un adultère. Il en sera de même pour une jeune femme. »

Chintda mourut vers le mois de mai ou de juin de Tannée 640, laissant un successeur proclamé roi à sa prière, son propre fds, Tulg;i, presque un enfant. Le désordre commença presque aussitôt dans le royaume et plusieurs nobles offrirent la couronne à Tun des leurs nomme Chindaswinthe, Vers le mois d'août-septembre 042, Chiudaswinthe s'empara de Tulga et lé rLdégua dans un monastère. Un mot d'une vieille Chronique a sufïi à échafauder toute une légende à TaJoh^scent détrôné dont il est dit qu'il était doux et pieux, isle Iflandtts et cathoiùns per omnia fuit. Avec ce tempérament lejeune homme aura moins soufïert peut-être de sa destinée forcée et sa modestie naturelle lui aura valu de n'être pas mis à mort.

Lorsque Chindaswinthe eut aiTermi son pouvoir, connaissant la coutume où étaient les Golhs de détrôner leurs rois, puisqu'il était entré avec eux dans de semblables conspirations, il fit tuer successivement tous ceux qu'il avait vus s'élever contre les rois précédemment renversés ; il en condamna d'autres à Texil et donna à ses leudes, leurs femmes, leurs Mes et leurs biens. On rapporte qu il lit ainsi mourir deux cents personnages de la première qualité parmi les Goths, cinq cents de moyenne race, et,

L'ESFAGNK CHRETIENNE,

jusqu'à ce qu'il fut assuré d'avoir dompté la vicîeusi habitude de ses compatriotes, il ne cessa de faî périr ceux qu'il soupçonnait. Les Goths, soumis par Chindaswiuthe, n'osèrent former contn* lui aucune conjuration, comme ils avaient fait sous ses prédécesseurs. Le roi, plein de jours, éleva sur le trône d'Espagne son fils Recces>N^nthe (640); alors, s'adon^ nant à la pénitence, et distribuant d'abondantes aumônes de ses propres biens, il attendit la mort qi vint pour lui k Vèiga de quatre-vingt-dix ans (653 Les premières années de ce règne féroce avaietll été remplies par des troubles et des complots. Um partie de la nation s'était soulevée contre le pouvoi de Tusurpateur, Une loi de Ciiindaswinthe nous pe met d'entrevoir le péril de sa situation d'après 1 grandeur des moyens employés pour y porter remède Cette loi décide que les individus coupables de conspiration ourdie à Tétranger contre le peuple golh et le royaume d'Espagne sont passibles de la mort sans que personne puisse jamais leur faire grâce. Ik^t état périlleux ne s'était guère amélioré au début de la cinquième année du règne, lorsque le 18 octobre 646, (IhiTKlaswinthe réunissait le Vil'' concile de Tolède. Vingt-buit évoques y assistaient avec onze représentants d'évéques absents ; ils rédigèrent un premier canon que nous allons citer parce qu'il révèle la situation du pays : *< Comme dans les dernières guerres civiles, disent les Pères» non seulement un grand nombre de laïques, mais encore beaucoup de clercs ont pris les armes et sont allés dans des pays étran^H gers pour nuire au loyaume et au roi des Goths, i^^ est ordonné que ces traîtres et tous ceux qui leur ont prêté secours seront déposés de leurs fondions ecclésiastiques, et condamnés à faire pénitence Iq

C0N\T5RSI0N DE LESPAGNE VISIGOTHIQUE. Hiô

reste de leur vie. Ils ne pourront recevoir la communion qu'au lit de mort, et s'ils donnent des marques de repentir. Le roi ne pourra pas empêcher cette excommunication, et si, sur son ordre, un évêque donnait à un de ces excommuniés reucharistie (avant le moment, de la mort), il serait lui-m^^me excommunié jusqu'à sa mort. Le roi ne pourra non plus ad ou* cir îes anciennes lois qui demandent la conliseation des biens de ces traîtres que pour leur laisser la ving-tième partie de ce qu'ils avaient. Mais si, du vivant du roi, un clerc oublieux de ses devoirs prend parti pour un prétendant au trône et que celui-ci remporte la victoire, le clerc sera excommunié jusqu'à sa mort, qu'il soit ou qu'il ne soit pas évèque; si le roi fait opposition à cette excommunication portée contre son partisan, elle atteindra de nouveau celui-ci après la mort du roi. Le laïque qui va à Fétranger pour «igîr de là contre son roi, doit iî^tro puni par la perle de ses biens et par rexcomniuaication jusqu'à sa mort, à moins qu'il ne se serve du moyen suivant, c'est-à-dire que sur les prières de Tévêque auprès du roi il ne soit admis à la communion. Dans les autres injures ou conjurations dites ou faites contre le roi, celui-ci pourra lui-môme décider si le coupable doit être admis à la communion; mais pour les clercs et les laïques qui sont traîtreusement passés en pays étranger, pour y tramer des complots, nous supplions le roi de ne pas les relever de la sentence d'excommunication quelques instances que fassent les évéques. » Un texte comme celui que nous venons de transcrire dépasse tout commentaire qui ne pourrait que ralTaiblir. D'après l'excès même des dispositions qu'il adopte on peut juger de Fangoisse générale qui s'était emparée des esprits

CONVKUSÏON DK L'ESPAGNE VISIGOTHîQUE. 317

de. Avant de converltr les Suèves, saint Martin avait vécu un bon nomlire d'années en Orient et y avait fait son éducation. La connaissance du grec qu'il en avait rapportée lui permit d^ajouleraux livres que pouvaient posséder les monastères occidentaux des ouvrages nouveaux dont la traduction lui était due on à son disciple Paschase. Parmi ces ouvrages nous pouvons nommer le « Recueil de canons tirés des synodes des anciens Pères de l'Orient w, les « Sentences des Pères de l'Egypte n et les « Vies des Pères grecs )>. Outre ces livres, nous apprenons par une lettre de saint Martin que la bibliothèque contenait les Commentaires de saint Jérôme sur TKpître aux Gala tes, les Actes de saint Sylvestre, divers traités publiés anciennement sur le cycle pascal nécessaires à Tévêque pour son « Traité de la Pâque», et les écrits de divers moralistes dont le souvenir et Finfluence se retrouvent dans la lettre à Vitimir et la (t Formule de vie honnête » .

Licinien de Cartbagène, qui vivait vers la fin du vi'' siècle, a laissé quelques écrits dans lesquels il met à profit les Pères dont il cite de longs extraits qu^il a dû extraire des originaux. Outre les Livres saints, on trouve parmi les auteurs qui durent être représentés dans sa bibliothèque : saint Augustin, saint Hilaire, saint Grégoire de Nazianzc, saint Ambroise, Claudien Mamert. Les lettres qui nous restent de lui nous apprennent qu'il possédait les quatre livres du « Pastoral w de saint Grégoire et les six livres d^Origène sur Job traduits par saint Hilaire. Ce trop court catalogue se compléterait sans aucun doute si les écrits perdus de Licinien se retrouvaient. Comme toutes les bibliothèques ^ même celles qui sont composées avec le plus de critique, ces bibliothèques

de théologien devaient contenir des ouvrages médiocres et des ouvrages étrangers aux études ordinaires de Vauteur. Ces livres qu'on lit mais qu'on ne se vante pas d'avoir lu, se retrouvent partout et nous pouvons leur concéder quelques rayons. Si nous les supposons chez les particuliers, à plus forte raison faudra-t-il leur faire place dans les bibliothèques monastiques qui s'accroissent continuellement d'apports un peu hétéroclites. Nul doute qu'à Yalclara l'abbé fondateur du monastère, Jean de Biclar, gotfa né en Lusitanie, n*eût rapporté d'un séjour de dixsept ans à Constantinople quelques livres curieux; mais il n'a pris soin de nous faire connaître que ceux dont il fit un usage plus fréquent en rédigeant sa « Chronique» : La Chronique d'Eusèbe avec les continuations de saint Jérôme, de saint Prosper et de Victor de Tunnuna.

Nous ne pouvons que rappeler d'un mot la bibliothèque du roi Recceswinthe, — ami des textes corrects puisqu'il envoyait à saint Braulion de Saragosse un texte fautif à reviser, — et celle qu'apporta d'Afrique en Espagne l'abbé Donat dont le monastère de Sirvitum possédait, au dire de saint Hildefonse, dès sa fondation, un grand nombre de livres.

La bibliothèque épiscopale de Tolède dut présenter des aspects assez différents à chacun des accroissements dont elle fut redevable à ses propriétaires successifs. Au temps de saint Julien (fin du vu® siècle) elle est déjà riche ainsi que le catalogue suivant permet d'en juger. Les nombreux extraits des Pères qui se lisent dans les écrits de saint Julien indiquent la présence dans sa bibliothèque d'ouvrages de Tertullien, Origène, saint Cyprien, Athanase, Hilaire, Ambroise, Epiphane, Jérôme, Augustin, Jean Chry-

perdu parmi la fouïe des autres, se laissait cherche en vain pendant des années et ne se retrouvait qu^ par hasard. Térence, Horace» Ovide, Appius y cot doyaient saint Augustin, saini Jérôme, Théophile" et Cyrille ffAlexandrie, saint Eueher, Denys, Protaire, Cassien, Pascbasinus, Grégoire le Grand, Isidore de Séville et une foule d'autres. Celte bibliothèque s'accroissait sans cesse. Les lettres de révoque de Saragosse le montrent tantut envoyant à l'abbé d'un des monastères soumis à sa juridiction un commentaire des épîtres de saint Paul dont il désire que les moines lui tirent une copie correcte et soignée, tantôt sollicitant de ses nombreux amis le prêt temporaire d'ouvrages qui lui manquent ; de prôtre {{milieu les « Commentaire sur rApocalypse d'Apringius ; de Taïon, dès son retour de HomeJ les « Murales sur Job » de saint Grégoire I"**, que ce religieux en avait rapportées. Celui qu'il importune sans relâche, sans pitié, c'est son collègue Isidore de Séville à qui il réclame tous ses ouvrages et plus particulièrement le « livre des Origines » ou If des Etymologies ». Isidore lui envoie ses « Synonymes » ; c'est bien, mais cela ne suRit pas. Aux <( Synonymes » succèdent les quatre <t livres des Règles » ou « le Pastoral w de saiut Grégoire ; c'est très bien, mais ce n'est pas encore assez. Pourquoi les actes du concile récemment présidé par Isidore ne sont-ils pas encore arrivés à Saragosse? Et« lesi Origines », entreprises sur sa demande et qu'il at-J tend toujours ? Les années se passent, Isidore n'en^ voie rien, il ne répond même pas. Après sept années^ d'attcntej Braulion n'y tient plus, 11 ne demande plus^ il somme au mm de Tamitié, au nom du Christ, au nomderKglise, il veut ses livres. Heddequod deb'es^

C0N>^HS10N DE L'ESPAGNE VISIGOTHIQUE, 321

L'atleiîte la exaspéré. Il pose ses conditions. Il lui faut des exemplaires complets et corrects, point de résumés, de manuscrits fautifs, peu soignés, il les refusera : il est un amateur, lui, il n'est pas un libraire- L'exemplaire devra sortir du scrîploriiim dlsidore, avoir été exécuté sous ses yeux, A ce coup, saint Isidore cède et envoie à Saragosse « les Etymologies, » mais incomplètes. 11 est vrai qu'il ne les termina jamais, mais connaissant sou collègue bibliophile comme il le connaissait, il s'attendait à uu orage et, pour le détourner, il ajoutait à Tenvoi quelques autres livres.

Il serait injuste de qualifier Braulion de bibliophile, il était mieux que cela, et les requêtes dont il poursuivait saint Isidore n'étaient pas plus instantes que celles qu'on lui adressait à lui-même. Evéqnes, prêtres, moines, femmes du monde ne lui laissent pas de répit. Isidore n'a pas la sixième décade des « ICnar rations m de saint Augustin sur les Psaumes, saint Fructueux veut compléter son exemplaire des ii Conrérences » de Cassien, une certaine dame Apicella demande en prêt les livres historiques de l'Ancien Testament, tous s'adressent à Braulion qui doit de plus reviser les manuscrits fautifs de la bibliothèque du roi et résoudre les dilïîcultés dont saint Eugène de Tolède ou Taïon ne peuvent venir à bout.

Si de Saragosse nous passons à Barcelone, nous voyons Quiricus, évéque de cette ville, réclamer de saint llildefonse une exposition mystique de l'Ancien Testament ; puis, à force d'importunitésT obtenir de Taïon, successeur de Braulion sur le siège de Sara- .gosse, le prêt de son manuscrit récemment terminé du « Livre des Sentences >», qui contient résumée,

dans un ordre clair et méthodique, toute la doctrine contenue dans les écrits de saint Grégoire Taïoii accorde le prêt, mais Quiricus ayant dépassi les limites de la concession, est rappelé à lordre et doit renvoyer le manuscrit. A Tolède, saint Julien écrit tour a tour sa « Démonstration du sixième âge ») à la demande du roi Ervige et sou « Pro^^nostieon pour révoque Idalius de Barcelone qui Fa à peia| entre les mains que son collègue Zunifrîde, métrG politain de la Gaule narbonnaise, en réclame communication, gracieusement accordée, ainsi (jue Tautorisationd'en donner connaissance à tous les évéquc de la province.

Lorsqu'on avait longtemps et vainement cherché dans toute TEspagne l'ouvrage désiré, on le poursuivait au delà des frontières et soit par lettres^^ soit en personne, on allait au besoin le demander |H Rome, Ainsi fit au vi*^ siècle ce Licinien de Carthagène, dont il n'y a qu*uu instant nous inventorions la bibliothèque. Ce prélat était connu de saint Grégoice Je Grand, qui même lui avait fait don de^ « Quatre livres des Règles «. Il savait, pour lavoi^^ appris de la propre bouche de saint Léandre, que celui-ci avait rapporté de Constantinopleles premières homélies sur Job, prononcées par saint Grégoire avant son élévation à la papauté; il savait de plus que ces homélies, dont Léandre n'avait pas voulu lui donner communication, étaient déî^avouées par Tauleur qui les avait remaniées, refondues, et donnée^y au public sous le titre nouveau et déiinitif de -t Livre^| des Morales » ; c'est de cette œuvre importante que Licinien veut enrichir sa collection. Il écrit donc à saint Grégoire, et joint dans sa lettre aux remerciements pour les (t Règles » qu'il a reçues du P

CONVERSION DE L'ESPAGNE VISlGOTmQUE. 3ï3

rinstante prière d'an second envoi, celui de ses « Morales sur Job » qu'il ne peut se procurer par aucune autre voie. On ignore comment celte demande fut accueillie mais, un siècle plus tard, cet ouvrage était aussi introu%"able en Espagne qu'au temps de Licinien et, pour se les procurer, Taïon dut entreprendre ce voyage de Rome^ dont on a vu saint Braulion guetter le retour. Ce voyage est mentionné par l'anonyme de Cor doue à qui nous devons ce détail que le voyage de Taïon fut fait par ordre du roi Cliindaswintlie.

Mais c'est la bibliothèque épiscopale de Séville, au temps de saint Isidore, qui nous est la mieux connue. Nous possédons, en efl'et, de la main de ce docteur, sinon un catalogue complet de la bibliothèque composée par son frère saint Léandre et par lui, du moins les matériaux d'un calalogueà peu près complet, soit dans les inscriptions métriques qui ornaient les murs de sa bibliothèque ou les coffres qui renfermaient les livres, soit dant les préfaces de plusieurs de ses ouvrages, notamment dans celui <f Sur les Étymologies «.

Ces documents divers prouvent quJsidore n'exagérait pas lorsqu'il affirmait que sa bibliothèque renfermait des oeuvres nombreuses de littérature sacrée et profane :

Simt hic plura sacvut mrU et mundalia ptura^

1. ce Taïon alors abbô, depuis évéque, ne mnnquait pas de savoir faire. Arrivé â Rome, il ue rail en relations avec les anciens secrc- Uircs survivants cl les familiers du pape Grégoire V\ se le Ut décrire min ulieuBe ment et, quand il fut bien en possession des motndreâ délails, annonça qu'il avait vu le pape en vision, Taiou a composé une chaîne des commentaires de rÉcritwre d'après lalnt Grégoire I«* et un LiU'T seiUfntiarum, sorte de somme Uiéologique, compiles dans les eciitsdc saint Grégoire r' cl de saint Augustin,

321 L'ESPAGNE CHRÉTIENNK.

Saint Isidore parait, comme un grand nomb d'érudits de tous les temps, avoir fait usage du « d piquage » qui consiste à citer un texte emprunté un auteur non d'après cet auteur même mais d'apr un écrivain qui Ta déjà utilisé et chez lequel on rencontre et on le transerit. Toutefois, Isidore employé aussi un autre procédé qui consiste à li les ouvrages eux-mêmes des auteurs qu'on cite. ! on s'en lient donc aux citations de première ou ( seconde main qui se rencontrent dans ses vast< compilations, on voit que dans la bibliothèque épi copale de Séville la théologie était représentée pj les Livres saints, les ouvrages de Tertullien, ( Cyprien, de pseudo-Clément [Recognitiones]^ t Lactance, de Victorin, d'Athanase, d'Hilaire de Po tiers, de Basile, de Grégoire de Nazianze, d'An broise, de Jérôme, de Rufin, de Chrysostome, d'Ai gustin, de Cyrille d'Alexandrie, de Léon le Gran^ de Cassien, de Fulgence, de Cassiodore et de Gr< goire le Grand ; la philosophie par Aristote, Plato: Porphyre (d'après Boëce) ; les sciences par Aratu llygin, Solin, Pline, etc.; les antiquités par Varrc et Macrobe ; la grammaire et la rhétorique par Cic( ron, Qùintilien, Priscien, Donat, Servius, Victorii Vilius Longus Charisius, etc. ; les orateurs par D< mosthènes (les Olynthiaques) et Cicéron; le dro j.j par Gaïus, Ulpien, Paul, le code Théodosien, etc

la médecine par Cœlius Aurelianus ; l'histoire pa Salluste, Tite-Live, Suétone, Justin, Jules Africah llégésippe, Eusèbe, Paul Orose, etc.; la poésie p£ Atta, Cinna, Dracontius, Horace, Juvénal, Juvencui Lucain, Lucrèce, Martial, Nevius (sous le nom d'Er nius), Ovide, Perse, Plante, Pomponius, Proba Fa conia, Térence et Virgile; l'architecture parVitruvc

etc. On pourrait poursuivre cette liste, mais sans y rencontrer que par hasard les représentants de la pensée grecque.

De tous ces lettrés on ne peut omettre de rapprocher un excellent homme, Valère, qui employait tous ses loisirs, dans le désert de Vierzo où il vivait solitaire, à transcrire des livres. Livres liturgiques, saintes l^critures, traités ascétiques ou pédagogiques, autobiographie, peu lui importait, il écrivait sans cesse. Son existence fut une série de déboires dont le récit prend sous sa plumc^ une extrême vivacité. Une épreuve lui fut particulièrement sensible : la perte de ses manuscrits, 11 avait composé plusieurs livres : « De la loi du Seigneur » et <t Des triomphes des saints )> pour s'aider, nous dit-i!, a supporter eu patience les ennuis de son long pèlerinage. Un mauvais clerc les lui déroba. Mais il était de forte race * il ne se laissa pas rebuter par cette mésaventure, et, par un travail assidu, il se forma bientôt toute une petite bibliothèque. En une seule nuit, ce nouveau trésor, qui lui avait coûté tant de pénibles veilles, lui fut enlevé par un faux frère, que la malice du démon avait poussé à ce crime^ croit-il, car il n'imagine pas, dès qu'il s'agit de livres perdus, que le diable puisse être étranger a Taffaire. 11 ne trouve de remède à son chagrin que dans Tétude, et Tunique ami dont il fasse cas dans son désert est un copiste nommé Maximus. Au fond de sa retraite du Vierzo, pittoresque contrée située entre Astorga à Test, et Tocéan à Touest, il s'improvise maître d'école. 11 instruit d'abord Bonosus, fils d'une riche matrone nommée Théodora, et compose même pour lui un petit livre qu'il nous présente comme une œuvre de quelque valeur, praecipuuni libelliun. Bientôt, c'est toute une bande

L'ESPAGNE CURÉTIBN.NE.

d'écoliers qui se groupe autour de lui ; l'un d'( qui avait appris de mémoire en six mois toul psautier et les cantiques, parait avoir été son f favori. Valère nous apprend que ce ne fut qu'aj quarante-deux ans de misères qu'il connut un pei calme dans son désert. Son neveu Jean accompa d'un serviteur l'y était venu rejoindre et il adoi Tamerlume des dernières années du vieux solita Autour de sa retraite, les rochers arides avaient place à un jardinet qu'il nommait son bois Daphné et pour la description duquel il épuisa toi les fleurs fanées de sa rhétorique. Il eut bien enc quelques ennuis dans ce dernier asile ; mais ce fui de simples alertes. Plusieurs disciples se réunii autour de son ermitage, et il y eut bientôt reconsti tout un ensemble de ces livres liturgiques ou édifia qu'il regardait comme ses plus fidèles, peut-é comme ses seuls amis.

La plupart de ces hommes si préoccupés de lil

rature subissaient presque inconsciemment le pi

tige de la science et de la beauté qu'ils sentai

mais ne pouvaient plus produire eux-mêmes.

langue parlée dans l'Espagne gothique n'est, le p

souvent, qu'un jargon. L'épigraphie, témoin fidèle

parler populaire, en rend bon témoignage et la

duction qui a été faite de ces formes morbides à (

règles philologiques donne la plus fâcheuse idée

langage de ce temps. L'empressement apporté j

les Goths à adopter la foi, la discipline et la liturj

hispano-romaines ne se borne pas à ces substitutic

extérieures. Dans leur bonne volonté vraiment ch;

mante ces bonnes gens imaginent de renier tout le

passé sans exception. Ils échangent dans ce but le

langue et leurs mœurs contre la langue et les mœij

des indigènes dont la culture savante et les manières polies les fascinent, La plupart s'en tiennent au latin rustique, celui que le grand nombre parle et que tous t'oniprennent. Maïs la cour et le haut clergé veulent une distinction plus liauLCj ils emploient le lalin littéraire, le parlent, récrivent avec une ininiilable gaucliene. Le roi Sisebut parait être, la plume à la mai^n, V homme le plus embarrassé de son royaume. Ses lettres peuvent rivaliser par robscurité, la prétention, Fenflnre, et pour tout dire rinanilé, avec les lettres de Voiture; c'est le premier gongoriste. Saint Isidore trouve cela admirable. En efîet. Mais que peut devenir ce galimatias sur les lèvres de ceux qui le parlent? Car Técriture nous sauve la prononciation. Ce même Isidore nous apprend que ceux-là mêmes qui avaient étudié la grammaire et qui en observaient les règles, lisaient déplorablement. L'accent souffrait tout, c^était à ne pas s'entendre.

Sisebut» Recceswinthe, Wamba sont des hommes cultivés qui n'aperçoivent dans les lettres que les artifices^ les combinaisons, les dillicultés artificielles qui sont la négation même de la littérature et du goût. Hecceswinllio adresse une harangue aux Pores du Concile do Tolède et publie une édition du code visigoth dans lequel toutes les lois qui lui appartiennent sont rédigées en périodes rbythmoïdos ou riniées et qui étaient alors et devaient cire longtemps encore en Espagne l'expression suprême du gi»i\t. Maxime et Braulionde Saragosse, Eugène II, Hildefonse, Julien de Tolède, saint Isidore, le roi Wamba» tous riment sans merci- C'est la poésie populaire; non sans doute par la langue dont elle se sert dans les monuments écrits qui nous en restent, puisque tous ceux qui appartiennent aux sept siècles du haut

f moyen âge espagnol sont écrits en latin ; mais parc<

qu elle tire son origine du peuple; parce que, si soe langage est celui des gens de qualité, la forme qu'elle revôt, les règles qu'elle s'impose sont les mêmes que I celles de la poésie vulgaire, telle qu'elle nous apparaî

I dans le plus ancien des poèmes espagnols qui nous

I soit parvenu, la chronique du Cid. Cette mode sévis-

I sait en Afrique depuis longtemps, mais tandis qu<

{ saint Cyprien, saint Augustin, saint Fulgence 1;

I suivaient, leurs contemporains espagnols la dédai

\ gnaient. Chez saint Pacien de Barcelone (360-390

î par exemple, on n'en relève pas la moindre trace

1 Paul Orose, entraîné par saint Augustin, se risqui

\ mais timidement, et tandis que Martin de Braga e

'; Jean de Biclar gardent de leur éducation helléniqu<

■ l'horreur de ces puérilités, tous les lettrés espagnols

[ riment sans paix ni trôve. A partir des successeuri

• de Reccarède, le rimado envahit tout; la liturgie, leî

: codes, les discours, les correspondances, les chro-

niques, les biographies, la théologie, l'épigraphie. De poésie il n'est plus question.

Il sullirait d'ouvrir un écrit quelconque de la pé riode gothique pour être édifié, les exemples fourmillent. Dans la liturgie hispano-gothique, les orai sons du début de la messe, la première surtout, e1 Villatio, qui tient lieu de notre préface, sont généralement rythmées ou rimées, tandis que le canon échappe parce que, plus ancien et plus sacré, il esl moins sujet aux retouches. Il y aurait peut-être, pour le dire en passant, une source féconde de rapprochements permettant la localisation de certaines formules liturgiques dans la comparaison attentive de leurs rimes les plus fréquentes avec celles qui se lisent dans les lettres des grands évêques des vi® et

CONVERSION DE LESPAGNE VISIGOTHIQUE, 329

vii^ siècles, rédacteurs de formules liturgiques et auteurs de prose rytlimée comme nous le constatons dans les lettres de Montau de Tolède, celles de Lîcinien, de Brauîion, de Sisebut lia-niôme et dans le traité de saint Hiîdeibnse sur la Perpétuelle virginité de Marie,

Parmi les travaux pacifiques du règne de Cliindaswinthe nous devons aeeorder quelques instants d'attention à la réforme du code visigolli» La destinée de la loi des Visigoths a été plus glorieuse que celle d'aucun des peuples barbares. Elle forme un recueil volumineux inlittdé Forum judicum * dont la rédaction s'est poursuivie pendant plus d'un siècle, de Tan 406, époque de l'avènement du roi Euric, à Toulouse, à Tan 701» époque de la mort du roi Egica, qui résidait à Tolède. Pendant qu'il régnait à Toulouse, Fùîric codifia les coutumes de sa nation : sou successeur Alaric, le vaincu de Vouglé^ réunit et publia, sous le titre de Breviarlumy les lois de ses sujets romains. Les Visigoths étaient donc, au début du VI'' siècle, dans la même situation que les Bourguignons et les Francs ; la loi barbare et la loi romaine étaient distinctes; chaque peuple gardait la sienne.

Quand les Visigoths eurent été rejelés en Espagne, cet état changea : Chindaswinthe ordonna que tous ses sujets indistinctement seraient jugés suivant les mêmes lois et par les mêmes magistrats, il abolit tormellemeut la loi romaine ; il n'y eut plus dès lors qu'un seul code, un seul peuple. C'était une nouveauté, car à cette date le double droit régnait encore dans tous les royaumes barbares. De Chiudaswinthe à Egica (642-701) le Forum judicum se développa^

se compléta et prit la forme sous laquelle il nous est parvenu. Ce code occupe dans Thistoire générale des lois barbares une place importante et y figure comme un phénomène très remarquable dont il nous faut faire connaître l'ensemble et le caractère. Comme au temps où on le rédigea tous parlaient latin, on composa une centaine de lois inscrites sous le nom de Chindaswinthe et dont il est à peu près Tauteur; elles sont aujourd'hui réparties dans les douze livres dont se compose le code hispano-gothique.

On peut juger par là que cette loi est très étendue. Elle se compose d'un titre qui sert de préface, et de douze livres, divisés en 54 titres, qui comprennent 595 articles, ou lois distinctes, d^origine et de date diverses. Toutes les lois promulguées ou réformées par les rois visigoths, d'Euric à Egica, sont contenues dans cette collection.

Toutes les matières législatives s'y rencontrent : ce n'est ni un recueil d'anciennes coutumes, ni une première tentative de réforme civile; c'est un code universel, code de droit politique, de droit civil, de droit criminel; code systématiquement rédigé, et j qui a l'intention de pourvoir à tous les besoins de la

j société. Et c'est non seulement un code, un ensemble

de dispositions législatives, mais aussi un système de j philosophie, une doctrine. Il est précédé et mêlé, çà et

j là, de dissertations sur l'origine de la société, la na-

j ture du pouvoir, l'organisation civile, la composition

I et la publication des lois. Et c'est non seulement

» un système, mais encore un magasin d'exhortations

; morales, de menaces, de conseils. Le Forumjudicuniy

j en un mot, porte à la fois, un caractère législatif,

\ un caractère philosophique et un caractère religieux ;

: il tient de la loi, de la science et du sermon.

La cause en est simple : la loi des Visigolhs est rœiïvre du clergé; elle est sortie des conciles de Tolède, Les conciles de Tolède ont été les assemblées nationales de la monarchie espagnole. L^Espagne a ce caractère singulier que, dès cette première période de son histoire, le clergé y a joué un beaucoup plus grand rôle que partout ailleurs : ce qu'étaient chez les Francs les Champs de mars ou de mai, chez les AnglO'Saxons le WiUenagemot, chez les Lombards rassemblée générale de Pavie, les conciles de Tolède Tontétc chez les Visigolhs d'Kspagne. Là se rédigeaient les lois, se débattaient toutes les grandes afiTaires du pays. Le clergé était pour ainsi dire le centre autour duquel se groupaient la royauté, l'aristocratie laïque j le peuple, la société tout entière. Le code visî gothique est visiblement Touvrage de gens d*église; il a les vices et les mérites de leur esprit; il est incomparablement plus rationnel, plus juste, plus doux, plus précis; il connaît beaucoup mieux les droits de Thumanité, les devoirs du gonvernement, les intérêts de la société; il s'efforce d'atteindre à un but plus élevé et plus complexe que toutes les autres législations barbares. Mais, en même temps, sous le point de vue politique, il laisse la société plus dépourvue de garanties; il la livre d'une part au clergé, de TauCre k la royauté. Les lois IVanques, saxonnes, lombardes, bourguignonnes même, laissent subsister les garanties qui naissent des anciennes mœurs, de rindépeadance individuelle, des droits de chaque propriétaire dans ses domaines, de la participation plus ou moins régulière, plus ou moins étendue, des hommes libres aux affaires de la nation, aux jugements, à la rédaction des actes de la vie civile. Dans le Forum fudicum^ presque tous les débris de la so-

ciété germanique primitive ont disparu ; une vaste ad ministration, semi-ecclésiastique, semi-impériale, s'é tend sur la société. C'est là le coté vraiment capital di sujet, celui par lequel le code visigothique appartien non seulement k l'histoire de la législation mais i l'histoire de Thumanité. Le Forum judicum marqua un pas immense dans la direction vers laquelle tendaient timidement les codes barbares, il réalise L fusion des deux sociétés au bénéfice des vaincus car ce sera désormais 1 élément romain, civil ou reli gieux qui aura la prépondérance dans cette sociét unifiée. Captivant spectacle que celui de cette déca dence romaine rabougrie, ratatinée, sorte de vieil en faut idiot et pervers qui, par l'ascendant naturel de l civilisation sur la barbarie, confisque les forces vives e les ressources profondes du géant brutal et ignorant les utilise, les féconde et leur imprime son caractère Le tour d'esprit poli et éclectique qui régnait che plusieurs rois visigoths depuis Reccarède facilitai cette évolution, et il ne faut pas hésiter à faire 1; part très large à ces collaborateurs bénévoles de 1 vertu civilisatrice du monde romain. Le rude soldat le roi implacable que fut Chindaswinthe mérite un place cminente parmi ces collaborateurs. On n s'attendrait pas à rencontrer chez lui un homm d'une culture raffinée; cependant il nous reste un lettre adressée à saint Braulion qui est dans le goû de Voiture et de la société précieuse. Dans ses der nières années il prenait goût à la compagnie des gen d'église, et il mourut dans les premiers jours d septembre G53, sans avoir eu le temps de se fair aimer d'eux tous, si l'épitaphe vengeresse qui lui fu faite appartient bien à Eugène II de Tolède, à qu elle est attribuée.

CONVERSION DE L'ESPAGNE VlSl GOTHIQUE. 333

La mort de Chindaswmllie ne fut roccasion d'aucun trouble. Son fils Kecceswintïie, associé au pouvoir depuis G49» devint seul roi du consentement du clergé et des grands. Dès la première année de son règne, il réunit, le 10 décembre 65:^, nu concile à Tolède, le huitième. Le roi y assistait avec les quatre métropolitains (jrontius do Mérida, Antoine de Sévillo, Eugène II de Tolède, Potaniius de Brag-a, quarantehuit évéques, des abbés, des mandalaires d'évéques absents, seize laïques, ducs ou comtes» Recceswinthe ouvrit rassemblée par un discours et remit ensuite un tome^ ou rescrit, en prose rimée» dans lequel îl protestait de son orthodoxie. Il rappelait ensuite le premier canon du eoncile précédent en vertu duquel tous les rebelles et conspirateurs contre le roi sont condamnés à mort sans appel, sauf, dans quelques cas très rares, la permission de crever les yeux h la place de la peine de mort. Le roi demanda qu'on le relevât de ce serment et qu'on lui restituât le droit de grâce. II proposa ensuite une loi en vertu de laquelle les biens amassés par un roi au cours de bou règne devenaient apanage de la couronne, et il mit cette loi aussitôt a exécution en ne réservant pour ses frères et pour lai que l'usufruit des conriscatious ordonnées par Cbindaswintbe. Le synode répondit aux questions posées par le « tome i>, formula une profession de foi orthodoxe, rendit le droit de grâce au roi, prononça Tanathème contre les simoniaques et régla divers points secondaires de discipline; il rappela en outre les décrets du concile de Tolède, eu 633, au sujet des juifs et prescrivit que le choix du nouveau roi duit avoir lieu dans la capitale, ou bien là 011 est mort le feu roi, et qu'il doit se faire par le choix des grands et avec rassentiment des évéques

, ESPAONE CHRETIENNE.

et des hauts officiers du palais. L'imaée suivante on signale un mémoire des juifs baptisés dans lequel ils promettent dé rester fidèles à la foi chrétienne. Les synodes du 2 uovemljre G55 et du 1'*'' décembre 650 se réunirent à Tolède; ils oIVrent un médiocre intérêt pour l'histoire générale. Le concile de la province de Lusilanie, tenu le G novembre 06C» nous apprend que Rccceswintbe avait» sur la proposition d'Orontius, ancien archcvécjue de Mérida, procédé à une nouvelle réparlition des évécliés de la province de Lusitanie, Le roi visigoth vieillissait; son règne, qui fut le plus long de tons ceux des princes de la dynastie^ marquait une période de décadence croissanté. Quelques années à peine après la disparition de Cliindaswintlie. les grands avaient mis pji oubli les terribles leçons qu'il leur avait infligées. A partir de Tannée i\?)l commence, dit le Xh concile de Tolède, une période de « confusion véritablerhenl babylonienne », qui ne prend Jin qu'après dix-huit années, sons le règne de W'amba '. Malgré son aptitude pour le gouvernement qui lui a attiré les louanges de saint Taïon et qui lui lîi choisir saint llildefonse en qualilé depiimat de Tolède, Recceswiuthe manquait de plusieurs qualités qui font les grands rois; en outre, il était débauclié et il laissa tomber la discipline militaire jusqu'à la pleine décadence. Il mourut a Gerticos, en ti72, le l^' septembre, dans un manoir champêtre situé à 13 kilomèirps de Valladolîd,

1 . Parmi ces tiooliies il faut lompler la révolte de Froja sur laquelle Taïon nous a traiLSUiis quelques détails. Froja était tiouleuu par les Basques qui â*é1<iiic^'rcnt sur les basscâ-lerres soumises au roi il6 Tolède, brûltrenti piliôrent^ elc, enuuenèreni dca esclaves et du bu Un.

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