LA CORBEILLE ROUGE
Trois semaines s'étaient écoulées depuis le jour où Marguerite avait reçu le mystérieux avertissement de Tree-la-lu. Le temps lui avait paru démesurément long, et pourtant elle tremblait de voir s'écouler les jours. Ses vêtements de noce étaient finis et rangés dans sa malle : mais elle ne s'en occupait pas ; elle passait des heures entières plongée dans une rêverie profonde, désirant le retour de Maurice, regrettant la chère vieille maison de sa grand'mère où la vie.était si douce et si tranquille.
Un jour, vers midi, le déjeûner venait -de finir; Marguerite aidait la ïnaîtresse de la maison à
desservir la tâble.Toût à coup, une ombré apparut à la porte : Marguerite se retourna en tressaillant
et aperçut une vieille Indienne qui paraissait apporter des fruits pour les vendre; au même instant ses yeux s'arrêtèrent avec effroi sur une corneille rougé, dont la couleur tranchait sur
celle dé six où buit autres que portait la vieille femme. Aussitôt tout son sang abandonna ses joues qui devinrent d'une pâleur ef&ayante : elle
put à peine retenir un cri en reconnaissant le
fatal signal; puis les forces et la voix lui manquèrent, elle tomba sur un siège, pendant que la maîtresse de maison s'avançait vers la marcnandé
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pour lui démoder le prix de ses denrées: Mais
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la: sauvage créature n'entendait pas un, mot de
français : elle fit signe -'^e;^ ; cor)^i^e^3^lmgë.ëtiait' destinée à Marguerite, la déposa devant elle et
disparut sans réclamer aucun paiement.
l'esprit BLANC 103
— Mon Dieu ! dit Marguerite, voilà... voilà le
te
signal de l'attaque du Fort.
— Qu'est-ce que c'est? que dites-vous? s'écria la nonne dame, épouvantée du cri et de la pâleur de Marguerite.
— La corbeille rouge !
— Eh Men?
— Je vous dis que c'est le signal. Nous sommes perdues, chère I nous sommes perdues !
— Pauvre enfant, votre tête s'égare ! Mais cette corneille rouge, que peut-elle avoir de commun avec l'attaque du Fort ?
— Je vous répète que c'est le signal annoncé par la jeune Indienne. La femme qui vient de l'apporter doit être sa mère ; il y a un air de ressemblance entre elles. Qui sait quand l'assaut sera donné ! Et pas un homme qui y songe !
pas un soldat sous les armes! Je cours de nouveau chez Glopart ; je lui porterai cette corneille ; alors peut être il me croira, il ferme-
104 LES DRAMES DTJ NOIÎVEAU-MONDB
niera les portes, il fera quelques préparatifs. Au moment où elle s'éîancaitliors de la maison
pour voler chez le commandant, le négociant entra : il était rayonnant et accourait annoncer à sa famille l'arrivée du vaisseau attendu-, il Tenait d'entrer au port avec mie riche cargaison de quincailleries, de vêtements et de drogueries. Les explications qu'il reçut au sujet de la corbeille rouge troublèrent fort sa jubilation : il devint soucieux et écouta les sourcils froncés ; puis, après avoir consulté les regards inquiets de sa femme et de ses enfants, il prit la résolution d'aller lui-même chez Glopart.
Pendant son absence les deux femmes restèrent pâles et silencieuses attendant comme deux condamnées l'issue de la négociation.
Aubout d'une îieure le négociant revint furieux : non-seulement il n'avait pu trouver le commandant, mais encore il avait appris qu'il était parti avec une petite cavalcade pour se rendre chez les
Natchez et festoyer avec eux. Dans sa stupide infatuation, il n'avait rien su imaginer de mieux que d'aller chez les sauvages leur raconter les bruits qui couraient sur leurs desseins hostiles, et leur dire qu'il n'avait nullement peur d'eux.
Le Grand- Chef des Natchez le reçut magnifiquement, l'assura de son inaltérable amitié, et lui prouva que les seuls ennemis de Clopart
étaient ceux qui répandaient d'aussi fausses nouvelles. Pour mieux conclure, il lui promit de payer dès le lendemain le tribut promis, et d'évacuer le même jour le village du Pommier-Blanc. L'exemple des sots a quelque chose de contagieux : le négociant et sa famille, rassurés par la conduite du commandant, se dirent qu'un officier supérieur ne pouvait se tromper aussi grossièrement.. Bientôt les jeux des enfants et les éclats de rire des rparents remplirent la maison ; tout était
pour le mieux ! -
Marguerite descendit au bas de la maison, pour
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éviter cette joie \ importune qui la troublait dans ses sombres, réflexions.
Involontairement elle revenait toujours à chercher un moyen de fuir, soit une mort cruelle, soit l'affreuse perspective de tomber au pouvoir du
chef sauvage. Elle était bien résolue à tout souf frir pour se soùsteiire â cette dernière destinée; mais avant de subir un sort pareil, soutenue par l'énergie de lajeunesse et deFaiiroiir, eUedeman-
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dait au ciel '.et à la terré un moyen de samt.; Près du petit jardin où elle errait à pas lents, tranquille et languissante Peau profonde df là rivière. Dans le lointain on Cuvait voir iie
vaisseau nouvellement arrivé, qui se balançait
sûr ses ancres, un
tricolore flottant au
L'idée vint à Marguerite que ce serait un grand bonheui* pour elle d'être a bord de ce navire, à l'abri de tout danger. = ;
Mais comment réaliser ce rêve ? comment frau-
chir l'espace liquide qui la séparait de ce bienheureux asile ? Ses regards errants se promenèrent sur l'onde argentée que sillonnaient comme des flèches d'or les derniers rayons du soleil couchant, sur les rives verdoyantes où tremblaient les feuillages au souille du soir. ; .
Un petit canot, oublié par quelque pêcheur sans doute, s'était accroché aux lianes inclinées sur la rivière, et, sollicité par le cours de l'eau se tour-
mentait pour fuir avec elle.. C'était le salut pour Marguerite : elle n'avait qu'à s'y jeter et à s'abandonner au courant ; après une courte navigation elle aborderait le navire et y trouverait refuge. Gène fut pas sans hésiter qu'elle se décida à tenter une semblable évasion, seule, la nuit, sur la rivière profonde et dangereuse, Mais le souvenir effrayant de Rattlesnake, dont l'amour était
plus terrible que la haine, triompha de toutes ces défaillances ; Marguerite prit résolument son parti.
En attendant que le jour fût tombé, elle rentra dans la maison, fit ses petits préparatifs, embrassa
tendrement lès enfants qu'elle arrosa de larmes ainères vpuis elle redescendit et épia les moindres
bruîts, prête a s'élancer au hasard, confiante dans
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la Providence, dèsque le tumulte de râssaut par-
viendrait à ses or
Avant tout, il lui fallait franchir les palissades ;
elle pût facilement, à l'aidé d'escaUërs pratiqués
dans le sol relevé uu jardin^ arriver à leur sommet. De cette hauteur efle regarda si le canot était toujours à la même opiacé > rassurée sur ce point, elle mesura; de lïœil la profondeur de la rivé en dessous d'elle, se ^ suspenditr j>ar les mains ah sommet; dès ; poteaux v et, ^e laissant glisser,
tomba, sans se faire mal, sur le sable humide. Lai elle écouta, tremblante, dans toutes^ les di-.
rections : aucun bruit hmqiain; ne se faisait en-
tendre : dans le lointain espace /grondaient les
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voix basses de l'Océan' et des ^bois ; plus Jrès cla-
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l'esprit BLANC 109
potait le flot de la rivière contre les flancs du vaisseau; du navire s'élevaient par intervalles quelques brèves clameurs des matelots vaquant à leur besogne ; plus près encore, lespetites vagues venaient mourir sur la grève avec un léger murmure.
Le canot était amarré à deux brasses de distance seulement; il suffit à la jeune fille de faire quelques pas dans l'eau pour être à portée d'y entrer ; elle y sauta lestement : le plus difficile était fait.
Mais, au même instant, elle s'aperçut avec une indicible terreur qu'elle n'était pas seule ; un Indien de grande taille se dressa à côté d'elle, prit
les avirons et ]ança l'esquif en pleine eau. Marguerite faillit mourir d'épouvante en reconnaissant Rattlesnake.
— Yeux-Riants ! que veut-elle faire de mon canot ? demanda- t-il.
— Je ne savais pas qu'il fût à vous, murmura-
t-elle, je voulais faire une petite promenade sur l'eau.
L'Indien parut ravi et poussa un grand éclat de rire.
— Moi ramer pour vous... qu'Yeux -Riants n'ait pas peur ! Moi la ramener bientôt.
La frêle barque se mit à voler sous les efforts duvigoureux rameur : Marguerite aurait été précipitée au milieu des flots que son désespoir n'aurait pas été plus affreux : elle se voyait déjà victime et prisonnière dans la sombre hutte du sauvage.
Cependant ce dernier, au lieu de prendre le large, s'approcha du navire et en fit le tour. Cette
manœuvre rassura un peu Marguerite ; son dangereux pilote ne paraissait songer à aucun acte de violence. Il se jouait au milieu du flot, conduisant la barque avec une adresse et une douceur infinies, voguant d'une rive à l'autre, faisant évoluer le canot comme un poisson docile. Il riait aux éclats de la frayeur que manifestait la jeune fille, et
l'esprit blanc ni
cherchait à la rassurer par de douces paroles.
Cette terrible promenade dura environ une heure et demie, mais parut longue d'un siècle à
Marguerite. Enfin on arriva au point de départ :
l'Indien sauta sur la rive, et aidant Marguerite à
le suivre :
— Gomment trouvez- vous cela? demanda-t-il ; le canot de Rattlesnake est rapide comme une flèche! Le Guerrier-Blanc n'est donc pas auprès d'Yeux-Riants ? Ah ! je sais, il a épousé une Peau- Rouge et tout oublié avec elle î La maison de Rattlesnake est charmante... prenez votre soie qui est pleine des rayons du soleil et venez... venez!
En même temps il la saisit dans ses bras, franchit d'Un élan les palissades avec l'agilité d'un écureuil, la déposa doucement dans le jardin, puis bondit de nouveau au dehors en disant :
~ Yeux-Riants rentre chez elle... elle n'a au-
cun mal.
Et il disparut comme une ombre.
Marguerite, plus morte que vive, se traîna jusqu'à sa chambre et se jeta toute habillée sur son lit. Un profond découragement s'était emparé d'elle : évidemment elle était surveillée jour et nuit par son redoutable poursuivant : toute fuite devenait impossible: elle se sentait perdue. L'Indien n'avait pas voulu profiter de cette occasion où un enlèvement eût été si facile : peut-être avait- il craint d'affronter les canons du Fort qui commandaient le lit de la rivière et auraient fait
feu aux cris de la jeune fille : peut-être avait-il voulu différer son triomphe, jouant avec elle
comme le chat joue avec la souris.
En proie à des rêves cruels, elle entendit sonner lentement, l'une après l'autre, toutes les heures de la nuit: lorsque le soleil, comme un chasseur matinal, lança contre les vitres ses premières flèches d'or, la malheureuse enfant resta sans connaissance, étendue sur son lit, épuisée par une longue insomnie et les émotions foudrovantes de la soirée.