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LA VEILLE DE LA SAINT-ANDRÉ

La matinée du 29 novembre fut claire et bril lante. Jamais le soleil ne s'était levé plus glorieux qu'en cejour prédestiné au massacre et à l'incendie.

Le commandant Clopart était revenu fort tard dam la nuit, gorgé d'eau-de-vie et de bonne chère, et s'était mis au lit en donnant les ordres les plus rninutienx pour que son sommeil ne fût pas troublé avant neuf heures du matin.

Longtemps avant l'aube du jour, tous les villages.des Natchez étaient en grande agitation. Vers

huit heures, le Grand- Soleil quitta sa tente, et se

mit en marche à la tête des notables et des chefs de la tribu, escorté d'une bande nombreuse de guerriers. Ce cortège, cheminant en grande pompe

et avec grand fracas d'instruments, portait de la façon la plus ostensible les denrées promises en paiement du tribut. Un maître des cérémonies, fastueusement vêtu, marchait en tête, balançant en l'air le calumet de paix.

Après avoir paradé sons les murs du Fort, cette foule bruyante y lit solennellement son entrée.

Les conspirateurs avaient, en même temps, pris toutes leurs mesures pour que chaque habitation française, dans un rayon de plusieurs milles, fût envahie par les Indiens, sous divers prétextes pacifiques en apparence. Les nus devaient demander de la pondre, acheter des fusils, des provisions de bouche pour une expédition de chasse; d'autres, apporter des présents ; d'autres, acquitter une vieille dette ; d'antres enfin, proposer un trafic avantageux de fourrures ou autres objets re-

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cherchés. Mille prétextes avaient été inventés

pour écarter tout soupçon.

L'atroce musique du cortège alla réveiller Mar-

guérite de sa torpeur ; eïie sortit tremblante dé

sa chambreite, et courut au sâlôn : là elle trouva

toute la famille ressemblée, regardant par les fenêtres l'étrange spectacle qui accompagnait tout ce bruit.

^ Vous êtes blanche comme la coiffe de nuit de ma femme, lui dit avec un sourire le négociant, en lui tendant la main : veiiez et voyez combien vôtre mignonne tête a eu tort de s'effrayer. Voici

les Natchezj mais eh amis; ils apportent le tribut

promis, calumet de paix en tête! je vous le demande, que faut-il de mieux ? voilà nos greniers

remplis de bonnes .provisions pour* longtemps. — Lève-moi bien haut, papa, pour voir les tambours, s'écria le plus âgé des enfants, beau

petit garçon de trois ans.

Son père le prit dans ses bras.

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— Us n'ont que de nonnes intentions, j'en suis sûre, dit la jeune mère avec un soupir de soulagement.

— Dieu le veuille ! murmura Marguerite.

Cependant le cortège fantastique s'était porté

jusqu'à la maison du commandant : ce dernier, réveillé par le bruit, se montra en costume de nuit, furieux de voir son sommeil troublé. Mais

l'aspect dés riches présents qu'on lui apportait calma promptement son irritation et la changea en tendresse pour de si précieux amis ; il se dérida sur le champ, grimaça un affreux sourire, et sortant lui-même de sa cave à liqueurs ïm flacon de brandy, — eau-de-vie — il daigna trinquer avec le Grand-Soleil.

Pendant ce temps les indiens, tout en dansant et chantant se glissèrent partout dans le Fort; une

bande de guerriers éprouvés se répandit sur les bords de la rivière jusqu'au vaisseau à la riche cargaison.

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Plusieurs passèrent devant la maison de Marguérite.

— Comment çà va? bonjour ! leur cria le négociant en riant.

Leurs yeux de bêtes fauves se tournèrent de ce côté ; Marguerite effrayée recula jusqu'au fond

de la chambre.

Une dizaine de sauvages avait passé ainsi, lorsque l'œil inquiet de Marguerite reconnut Rattlesnake qui, avec un autre sauvage, se dirigeait vers la maison ; tous deux, l'air riant et empressé, montraient un coq de bruyère qu'ils apportaient en cadeau. Quoiqu'ils fussent armés chacun d'un fusil, leurs façons étaient amicales.

Marguerite s'enfuit dansune pièce voisine, mais le négociant, son fils sur les bras, s'avança sur le

seuil ,de la porte pour les recevoir : le petit gar-

çon poussa des cris de joie lorsque ses petites

mains purent saisir les pattes du bel oiseau que Rattlesnake lui abandonna. Le jeune chef pro-

mena à la M te ses veux noirs tout autour rie lui

jusqu'à ce qu'il eut découvert Marguerite dans son coin : la ieune fille crut voir l'enfer s'ouvrir devant elle, ses paupières se baissèrent, elle inclina la tête dans les mains et tomba sur un banc,

transie de peur.

A cet instant commença la destruction du Fort Natchez : Clopart souriait, plaisantait, trinquait avec ses rouges convives : le baby gazouillait dans les bras de sa mère: le soleil était pur, la nature en fête, le bonheur était dans l'air. .. bientôt le

sans et l'incendie allaient rougir la terre!

Une décharge d'armes à feu retentit dans la direction du navire. Chaque guerrier s 'approchant à l'aise avait visé son homme à loisir, et l'avait abattu à coup sûr. C'était à. la fois le .prélude et le

signal du massacre : aussitôt, clans toutes les directions. éclatèrent les feux demousqueterie, si serrés qu'ils paraissaient ne faire qu'un seul coup. Foudroyés à l'improviste, les Blancs coururent

çà et là, poursuivis par une mort inévitable, puis tombèrent en monceaux qui ruisselèrent de sang. « Les mesures des Indiens avaient été si bien « prises, dit, dans un rapport, le Gouverneur-géci néral de la Louisiane, que lemassacre desFran- « çais fut accompli en un instant : une dé- « charge de fusils commença et finit le drame. « Dans le château d'un sieur Laloir des Ursins, « huit hommes se défendirent désespérément « pendant toute la journée contre une meute

« d'Indiens hurlants ; six de ces braves furent « tués, les deux survivants s'échappèrent à la « nuit. Au moment de l'attaque, Laloir des Ursins « arrivait à cheval ; il courut au devant de la « mort, et avant de succomber, tua seul quatre « Indiens. Dans toute l'affaire, ces derniers perte dirent douze hommes seulement, et tuèrent « deux- cent-cinquante Français. Ce désastre fut « dû à la grossière imprudence du commandant « pour lequel ce fût une punition trop douce

« de partager le sort de tous ces malheureux. » Finissons-en avec Glopart : sa mort fut misérable et honteuse comme sa vie : les guerriers ïsatchez trouvèrent indigne d'eux de le passer par les armes; ils le firent assommer, comme un

chien, à coups de bâton, dans un coin du jardin où il s'était sauvé.

Marguerite, que le bruit de la fusillade avait fait bondir sur ses pieds, entendit la femme du négociant pousser un cri déchirant au nruit d'un nouveau coup de feu ; en même temps le négociant et son petit garçon tombaient baignés dans

leur sang, la même balle, lancée par le rifle de Rattlesnake, les avait, traversés tous deux. La jeune mère se précipita sur ces deux cadavres, avec la frénésie du désespoir ; Marguerite vit l'enfant se tordre dans les dernières convulsions.

le mari immobile et inondé de sang, la femme essayant de prendre dans ses mains tremblantes ces deux êtres chéris : l'horreur et l'effroi para-

lysèrent la jeune fille, elle ne put faire un mouvement ni pousser un cri- Mais lorsqu'elle vit le compagnon de Rattlesnake arracher l'enfant des bras de sa mère et garrotter celle-ci; lorsqu'elle vit Rattlesnake s'avancer vers elle-même avec une longue corde, elle s'élança convulsivement dans un caMnet où

était un fusil, le saisit, et, un doigt appuyé sur la

détente, fit face aux deux sauvages, en leur présentant son visage pâle et échevelé, ses yeux bleus, — qui n'étaient plus riants, — avec une expression de désespoir implacable. Le chef Indien, dans les scènes de meurtre et de sang auxquelles il avait assisté, n'avait jamais vu tant de courage briller dans les regards d'une femme.

— Déposez cette arme, dit-il d'un ton caressant ; il ne sera fait aucun mal à Yeux-Riants ; elle sera la compagne d'un Guerrier ; elle brodera dans sa hutte avec les rayons du soleil.

. Elle écarta ses longs cheveux humides et coucha son ennemi en joue: sa main ne tremblait

plus, le souvenir de Maurice l'avait raffermie : tuer l'horrible sauvaee. venger les siens, et mou rir ensuite, tel était le vœu ardent de la jeune fille. Le chef s'élança sur elle pour lui arracher le mousquet : sur-le-champ elle fit feu.... mais hélas! trop tard: la balle manqua la tête, traversa le haut du bras, et alla se loger dans la boiserie.

— Ah ! mon Dieu ! je l'ai manqué ! s'écria Marguerite avec désespoir.

— Brave femme!.... brave, courageuse] dit Rattlesnake avec admiration, sans paraître s'inquiéter de sa blessure.

Au fond, le chef ne s'irritait point de cette noble résistance : il trouvait glorieuse la conduite de Marguerite.

En un clin d'oeil le fusil fut arraché de ses mains, mille nœuds garrottèrent ses membres ; elle était prisonnière.

Immobile, attérée, elle regarda avec l'apathie du désespoir tout ce qui se passa ensuite autour d'elle. Rattlesnake avisant une pièce d'étoffe, y

déchira une bande, la lit appliquer par son compagnon sur son épaule blessée ; puis, tou» deux procédèrent au pillage.

Rattlesnake découvrit bien vite le petit cabinet

de Marguerite, et forçant sa malle, en retira vêtements, broderies, bijoux, colifichets, qu'il étala dans le salon : d'une main maladroite, il déploya la blanche parure que Marguerite avait brodée avec tant de soins joyeux, tant d'amour, tant de chères espérances. Il tourna et retourna ces objets, les examina en tous sens, avec de grands éclats de rire ; il se sentait gonflé de joie en pensant que sa fiancée, la malheureuse victime, parée de toutes ces richesses, ferait l'ornement de son -wigwam, et exciterait l'envie des filles Natchez. Tout à coup l'idée lui vint d'en revêtir sa prisonnière; à peine cette fantaisie

126 LES DRAMES DU NOUYE AU-MOKDE

avait elle germé dans son esprit, qu'il fallut l'exécuter : les mains de Marguerite furent déliées, et, sous peine devoir le sauvage procéder à sa toilette, elle dut obéir à ses ordres. Quand elle eut mis sa robe, l'Indien y ajouta partout des dentelles, des broche?, des épingles, jusqu'à ce que la boîte aux bijoux fût complètement vide : un collier de corail le jeta dans l'extase. Enfin, cette barbare et ridicule toilette achevée, il entassa dans une boîte, la soie, le canevas, la laine, les aiguilles, tous les ustensiles de couture, et prit grand soin de les emporter, comme le plus précieux de son butin.

Pendant ce temps l'œuvre de carnage s'accomplissait : les cris des mourants, des femmes, des enfants se mêlaient aux hurlements des sauvages ; horrible concert, digne de cette scène de mort! La femme du négociant, stupéfiée par le désespoir, cherchait a abriter sur son sein le dernier enfant qui lui restait, mais elle ne pou-

vait y parvenir, ses mains étant liées derrière le dos : dans nn coin, gisaient à côté d'elle les ca- ~~

davres de son mari et de son fils, déjà souillés et

foulés aux pieds par la meute des assassins.

Partout régnaient l'horreur, la destruction, le pillage, l'incendie : le vaisseau une fois dépouillé de sa précieuse cargaison fut livré aux flammes. Les sauvages y avaient trouvé plusieurs barils de liqueurs, et s'étaient enivrés de cette Eau-de-feu.

Toute la colonie fut brûlée, saccagée et massacrée : un charretier et un tailleur d'habits eurent seuls la vie sauve ; le premier devait servir à conduire les voitures chargées de butin, le second

à façonner pour les Indiens les vêtements qu'ils avaient pillés. Les femmes et les enfants avaient aussi été épargnés pour être réduits en capti-

vité.

Le premier soin du grand-chef fut d'expédier

de suite à son palais tout le butin, dont il se réservait de faire le partage. Ensuite l'ivresse devint

générale : enflammés par des excès de tout genre, les sauvages se livrèrent aux plus horribles et aux plus bruyants divertissements. Une danse générale couronna l'œuvre: « Avec des cris et des contorsions diaboliques, dit un historien, les Indiens dansèrent jusqu'à la nuit autour des têtes des Français, empilées comme les boulets de canon dans un arsenal. Au milieu de cette infernale orgie, surgissaient les plaintes des agonisauts, les clameurs des enfants, des femmes. vie-

« times auxquelles on avait refusé la grâce du « coup mortel pour les réserver à un sort plus « affreux. »

Rattlesnake et son compagnon faillirent s'entretuer sur le cadavre du négociant, pour se disputer ses dépouilles, surtout un anneau qu'il avait au doigt : ils conduisirent ensuite leurs prisonnières dans là rue. Quant au butin, comme le grand-chef, seul, avait le droit d'en faire le partage, Rattlesnalve fut obligé de déposer les effets

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de Marguerite dans le lot commun ; mais il avait eu la précaution de cacher dans ses vêtements la soie et les autres petits ustensiles de broderie, auxquels il attachait un prix infini.

L'autre sauvage attacha la veuve du négociant

à un poteau, en attendant que le sort lui donnât quelque autre maître. La pauvre mère, aidée de Marguerite, essaya d'allaiter son petit nourrisson : mais ce fut en vain, les sources de la vie étaient taries pour le pauvre être, il ne trouva qu'un sein ruisselant de sang et de larmes.

Les deux malheureuses femmes trouvaient quelque consolation à être ensemble ; iDientôi elle leur échappa ;. Rattlesnake donna à Marguerite l'ordre de le suivre.

— Non! répondit-il aux supplications de la jeune fille ; Yeux- Riants sera mieux dans le wmwam de son mari. Si elle restait dans la rue, d'autres guerriers pourraient convoiter la femme de Rattlesnake. Il ne faut pas qu'elle voie ce qui

va se passer; ma cabane sera plus tranquille et plus calme. Ma mère lui préparera de la nourriture et sècîiera ses pleurs. Allons.

Et il partit, la tirant par sa corde, sans lui laisser le temps d'embrasser sa malheureuse

compagne. La pauvre enfant fut contrainte de

marcher dans le sang, qui maculait sa robe blan-

che, au milieu des regards flamboyants de cette

horde hurlante ivre de liqueurs et de débauche, sous les ravons d'un soleil ardent.

Son ravisseur l'entraînait à grands pas, tout fier

de sa conquête, et orgueilleux de voir entre ses mains une fille aussi belle, aussi bien parée : qu'importait au sauvage que sa captive trébuchât sur les cadavres, et le suivit à grand'peine, folle de terreur et de désespoir ?... La joie. — joie de la bête fauve emportant sa proie, — l'absorbait tout entier.

A quelque distance du Fort, ils trouvèrent un cheval attaché à un arbre: Rattlesnake plaça

Marguerite sur son dos, saisit la corde et courut devant avec - une telle rapidité que le poney fut obligé de prendre le galop. La courte distance qui les séparait du village fut bientôt franchie. Pendant le trajet, mille visions échevelées de fuite, de mort, de misères, assaillirent Marguerite, rendant son désespoir plus amer lorsqu'elle revenait à la réalité.

Une seule pensée la calma un peu : dans son nécessaire à broderie, il y avait un poinçon en

forme de poignard ; elle demanda son nécessaire à l'indien, y prit furtivement ce stylet et le cacha dans son sein: avec cette arme improvisée, elle pouvait se tuer avant de subir les odieuses tenta-

tives de Rattlesnake.

Ce dernier ne soupçonnait même pas cette résolution désespérée : ses mœurs sauvages n'admettaient point une telle délicatesse de sentiments ; habitué à voir traiter ainsi les femmes de sa race, il traitait Marguerite comme elles, ne

■sachant mieux faire, ne' pensant pas qu'on pût faire mieux. Au fond, il éprouvait pour cette jeune fille un respect involontaire mêlé d'amour, et il s'efforçait à sa manière, de la consoler. d'adoucir sa captivité, de la disposer favorablement à son égard.

— Mère ! dit-il en arrivant auprès d'une grande et belle cabane, je vous amène une fille, traitez la bien .

Marguerite engourdie par ses liens et les secousses de la course rapide, chancela en mettant pied à terre.

La vieille femme la soutint en disant :

— Elle est la bien venue.

La jeune fille reconnut en son hôtesse, celle qui était, venue la demander en mariage.

L'attaque du Fort étant restée secrète, surtout pour les femmes Natchez, la mère de Rattlesnake

était extrêmement surprise de ce qui arrivait, mais elle n'en fit rien voir. Après une brève con-

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versation avec son ills, dans la langue Indienne

elle fut au courant de la situation, et instruite de

ce qu'elle avait à faire. Le jeune chef détacha les

mains de la captive qui était restée sur le seuil,

pâle et froide connue une statue de marbre:

ensuite il lui plaça les cordes aux pieds, les fixa

solidement à un tronc d'arbre servant de siège,

recommanda fortement à sa mère d'avoir bien

soin de « sa femme », et enfourchant le cheval

repartit au grand galop pour le Fort.

La vieille Indienne offrit aussitôt à Marguerite un breuvage, du gibier rôti, du grain cuit au four. La pauvre captive secoua la tête, en signe de refus ' il lui aurait été impossible de prendre une bouchée ; sa main droite resta convulsivement crispée sur le stylet qu'elle cachait dans sa poitrine, pendant que ses y eux parcouraient avec anxiété le, logement qui lui servait de prison.

Cette cabane, une des plus confortables du village, se composait de deux pièces, dont une por-

tiôn était isolée par une tenture moelleuse faite en roseaux tressés avec des plumes ; ce tissu élastique et d'une finesse incroyable était décoré de fourrures qui le divisaient en bandes symétriques : peu de salons civilisés possèdent des tapis aussi splendides. Derrière ces cloisons mouvantes étaient les lits de la famille. Dans une encoignure bâtie en troncs d'arbres liés par du mortier se trouvaient toutes sortes de provisions de bouche entassées avec ordre ; à côté, de nombreuses poteries, servant de vaisselle pour la cuisine, s'étalaient sur une espèce de dressoir* Partout régnaient un ordre et une propreté admirables il était aisé de voir que les Natchez, avec leur

goût naturel, avaient très bien su s'approprier les manières civilisées des Français leurs voisins.

La vieille femme ayant remis à leur place les vivres que Marguerite avait refusés, s'assit par terre, sur -le seuil de la porte, et entreprit de confectionner une paire de mocassins qu'elle cou-

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sait avec une énorme aiguille faite de l'os d'une

jambe de héron. Mais il y avait dans l'air, une émotion considérable causée par les grands événements de la journée : Les commères Indiennes survenaient sans cesse, et dérangeaient la vénérable matrone qui, du reste, ne demandait pas mieux.

Elles arrivaient, en groupes, causant et gesti-

culant avec animation ; quelques-unes s'arrêtaient pour regarder avec envie et curiosité la jolie captive dans sa blanche parure « douce comme le duvet des cygnes, transparente comme l'eau, > disaient-elles.

Il n'était pas difficile à Marguerite de deviner quelle joie animait cette peuplade sauvage ; l'es-

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pérance d'avoir une large part dans ces riches dépouilles faisait briller leurs yeux noirs ; elles interrogeaient curieusement chaque arrivant du Fort ; plusieurs même y allèrent en toute hâte ; d'autres se portèrent en foule au wigwam du

Grand-Soleil pour y admirer toutes les richesses dont elles convoitaient leur part.

La vieille femme était désolée de n'en pouvoir faire autant : mais la consigne donnée par son fils la retenait à son poste. Ce fut donc en murmurant et en grommelant qu'elle continua sonrôle de gardienne ; pour se dédommager, elle lança des regards féroces à Marguerite cliacrue fois crue celle-ci faisait, un mouvement- La triste prisonnière eut un moment d'espoir : dans la foule féminine cjui continuait à la dévorer des veux elle crut entendre une voix de connaissance : au même instant elle aperçut Tree-la-lu mêlée aux curieuses. Un flot de sang monta à son visage et rendit à ses joues leurs couleurs ; puis elles pâlirent de nouveau. La jeune Indienne avait passé sans annoncer par le moindre signe qu'elle l'avait reconnue.

— Ne pouvez- vous rien faire pour me sauver?., vous qui avez parue être mon amie!

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s'écria Marguerite en sejordànt les mains.

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Petit-Ôisèau passa avec ses compagnes, le

regard indifférent; le visage impassible, comme si elle n'avait rien entendu; Marguerite retomba

dans la nuit du désespoir.

Les lentes heures de là captivité s'écoulèrent, le soir approcha d'instant en instant, Rattlesnake

pouvait arriver... Marguerite pensa à mourir auparavant, pour se soustraire à une poursuite affreuse/ Une joie mélancolique s'empara d'elle en songeant qu'au moins Maurice était sauvé,

lui ■] S'ileut été au Fort, il aurait péri victime de

quelque lutte sanglante, et, comme le malheureux négociant, il n'aurait pu protéger celle qui].

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aimait.

— Àh'! Maurice ! Maurice ! murmura-t-élle, résignée, vous ne saurez jamais que votre pauvre

petite cousine vous a suivi à travers TOeéàn...

vous ne saurez pas son horrible sort. .r elle qui

vous aimait tant ! vous l'oublierez : Si vous allez

138 LES DRAMES DU NÔUy EAU -MONDE

en France, né l'y retrouvant plus^ vous direz « Elle est infidèle » et vous en épouserez une autre... et vous serez heureux...

 ces pensées, des larmes amëres Coulaient sur

ses joues pâles et jusque sur sa roue moins

d ■. i I-. il -i il -. •.*•.'•.•. ^ l ,^ ,. ',

blanche que sou pauvre visage désolé. ■ Quan cl le crépuscule fût venu, la vieille Inaienne

quitta son travail et s'apprâcha d'eUe pour llnvi-

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ter de nouveau à uiangeKpuak iioire. Sa voix et

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qu'une lueur d'espoir l'engagea à solliciter là

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l'épouse de votre fils,; ni pour, vivre parmi votre peuple^ Laissez^môi m'en aller et partir pour la

Nouvelle- Orléans par le -plus prochain navire.

serez tous deux ^généreusement récompen-;

ses. Le gouverneur Périer vous donnera pour

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moi une magnifique rançon^ J'àiùn parent 4ui est riche ; il vous donnera un monceau d'argent !

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des centaines de dollars ! Je vous en supplie persuadez votre fils.

— Il fera ce qu'il voudra $ repartit l'Indienne, malgré tous les conseils de sa mère ; sa fantaisie est aujourd'hui pour une Face-Pâle, il ne la changerait pas pour une montagne d'or. Pour moi, je serais contente du marché que vous me proposez. — Et la vieille femme se mit à rire.

— Eh bien ! laissez- moi fuir, s'écria Marguerite, croyant appuyer une secrète intention de sa gardienne; laissez-moi disparaître ce soir ! vous direz que je me suis échappée. Je vous jure, si je parviens à rejoindre mes amis, que je vous comnierai d'argent.

^ Impossible ! répondit froidement la vieille, si vous vous sauviez mon fils me tuerait; la nuit est proche, il ne lardera pas à être ici. Il est de noble race, pourquoi ne voudriez-vous pas l'épouser ? Les Français ont tous disparu maintenant, comme les feuilles que le vent emporte dans les

bois : Il n'y en aura aucun qui ose de nouveau traverser le grand lac d'eau salée, maintenant que les hommes-rouges ont fait connaître leur force.

Soyez clone contente d'être avec nous ; vous le verrez, il fait bon être Natchez.

En parlant ainsi, Tin dienne souleva Marguerite dans ses bras comme elle eût fait d'un enfant, puis la recoucha, en ajoutant :

— Yous n'êtes guère disposée à une noce : je vais vous composer avec des herbes un breuvage qui vous donnera des forces.

Marguerite, pour toute réponse, plongea, avec un gros soupir, sa tête dans le lit. La vieille se plaça hors de la cabane, en face de la porte, de manière à ne pas perdre de vue la prisonnière : là elle alluma un petit feu sur lequel elle fit bouillir des herbes sèches qu'elle avait prises aux provisions suspendues contre les murs de la maison.

Quand elle apporta son infusion, Marguerite

se sentit tentée de la boire pour ranimer un peu sa vigueur et conserver la force de se servir du stylet quand le moment serait venu. Une pensée

soudaine l'arrêta : si ce breuvage était empoi -

sonné !..; Mais non! il n'y avait pas à espérer un pareil bonheur. Ce devait être un narcotique destiné à abattre sa surexcitation nerveuse et à la plonger dans un profond sommeil. Habile, comme tous les sauvages, en connaissances médicinales, la vieille matrone, d'accord avec son fils, voulait réduire à l'inertie la malheureuse captive, pour

r même sa frêle résistance.

Marguerite frissonna à Pidéê de s'endormir dans l'antre du tigre ; inais, ne voulant pas irriter sa geôlière, elle usa de ruse. .

— Bonne mère, "dit elle, si Vous voulez,; Je .ïn'aû-' '

gérai quand j'aurai bu.

Satisfaite de ce premier symptôme de soumis- . sion, la vieille courut chercher de la nourriture ;

mais dès qu'elle eût le dostourhé/la jeune fille

^%<^u>4rita^

vida prestement derrière le lit le contenu du

verre ; quand l'Indienne revint, elle lui tendit le vase vide, en Ressuyant les lèvres comme quel-

qu'un qui vient de boire.

;-.."-« C'était bien non, dit-elle., je vais manger

volontiers^ v . -:V* '■■■/.: '-■,;■■ ■'-.•...

^ , __ i ■ kiiii __ i

La matrone se mitàrïrë d'un air de satisfaction : r-r Bien ! dit-elle ; Yeù^Biânts va devenir Kat-

citez tout à l'heure : la pierre qui l'écrase s'envolera, elle rêvera de la terre des Esprits; Ces dernières paroles confirmèrent Marguerite

- ■ ri'

dans l'idée qu ? on avait voulu luif aire prendre un nareotifjue. Pour mieux tromper la surveillance de sa gardienne, elle mangea avec une apparence d'appétit; ensuite, manifestant une ^invincible

dormir, elle s'étendit sur lé lit, ferma

les yeux et resta immobile; Maisau milieu de ce repus simulé, toutes ses fa-

siôri extrême ; ses oreilles saisissaient le moindre

bruit avec trae nerveuse sensibilité; savue, pnr rapides intervalles, sondai t fiévreusement l'obscu-

rite; le plus vague frisson dans l'air la faisait tressaillir : et, tout en serrant le poignard entre ses deux mains croisées sur sa poitrine, tout en conservant l'immobilité d'une fiancée froide et morte dans le lit nuptial, elle prenait sur elle de rendre sa respiration égale et douce.

Trois ou quatre fois la vieille Indienne vint, sur la pointe des pieds, examiner sa prisonnière : complètement dupe de l'innocente ruse, elle ne revint plus et s'assit sur le seuil de la porte, attendant le retour de Rattlesnake.

Marguerite aussi, l'attendait... pour s'enfoncer le stvlet dans le cœur.

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