Voir Critique dramaiique, cli. I
engage avec bonheur et le succès lui sourit. Mais voici que des bruits fâcheux, partis de Leipzig, arrivent jus» que dans Thumble presbytère de Gamenz. On apprend avec stupeur que le jeune Lessing déserte TUniversité et les études ; qu'au lieu de prendre ses grades en théo* logie et de se préparer sérieusement et dignement au ministère sacré, il fréquente le théâtre, vit dans la société des comédiens, et même fait jouer des pièces I On peut juger des alarmes et de la douleur de cette pieuse famille, aux yeux de laquelle le théâtre et tout ce qui y touche était un scandale et une abomination. Si Leip* zig pouvait être cité alors comme une exception, les mœurs théâtrales de l'époque ne justifiaient que trop cette sainte horreur. Le digne pasteur écrivit à son fils une longue lettre de reproches, d'exhortations et de bons conseils. La réponse de Lessing, mécontent, blessé de ces accusations qu'il savait ne pas mériter, mais décidé à ne pas renoncer à ses occupations et à ses projets, ne fit sans doute qu'augmenter les alarmes de ses parents. Le père aloi^ ne trouva rien de mieux, pour tirer son ûls au plus vite de cet antre de perdition et le faire revenir auprès de sa famille, que d'user d'un pieux stra* tagème. Il lui annonce que sa mère est dangereusement malade. Sans perdre un instant, Lessing se met en route par un froid des plus rigoureux, et, comme l'enfant prodigue, tombe dans les bras de ses parents bientôt rassurés sur le soil de leur âls, par sa bonne tenue, par son air de santé, et surtout par les explications et les assurances qu'il leur donne sur sa manière de vivre. Ils comprennent que le mal n'était pas si grand qu'on l'avait dit, et que leurs craintes étaient exagérées. On lui permet de retourner à Leipzig ; on l'auto-
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rise mâme à renoncer à la caiTÎère théologique, dont décidément il ne veut pas, et à choisir une autre étude, la médecine, pour assurer son ayenir. Lessing retourne donc à Leipzig, reprend sa vie, ses occupations dramatiques. De la médecine, il se soucie médiocrement. Il en prendra juste ce qull faut pour obtenir un grade et encore ce ne sera pas à l'Université de Leipzig. En revanche, il commence une tragédie en vers et ébauche plusieurs comédies.
Cependant la situation du théâtre de Leipzig devient de moins en moins prospère. Les recettes baissent et la troupe se désagrège. Les acteurs quittent et plusieurs vont à Vienne. Lessing, qui n'était pas riche, avait eu l'impiTidence de s'engager pour quelques-uns d'entre eux, qui naturellement oublièrent de s'acquitter. Le voilà endetté, n'ayant personne pour le tirer d'embarras. Ses parents n'étaient guère en état de lui venir en aide, et lui n'aiurait jamais osé s'adresser à eux pour une dette de ce genre, sans compter qu'il avait encore une fois trompé leurs espérances. Voyant ses projets dramatiques mis à néant, et ne se souciant pas de reprendre à Leipzig des études interrompues, il prend le parti à son tour de s'en aller et de rejoindre à Berlin son ami Mylius parti lui-même depuis un mois. On a dit, mais le fait n'est pas prouvé, qu'il avait Tintention d'aller à Vienne pour y continuer sa carrière dramatique, et aussi poiur y suivre une jeune actrice de Leipzig, une demoiselle Lorenz, dont il était fort épris. Mais, désireux sans doute de ne pas trop chagriner ses parents, sollicité peut-être par eux, en route pour Berlin, il s'arrête à Wittenberg, qui possédait alors ime université, berceau de la Réforine de Luther. Il y veut conti-
uuer ses études et prendre un gi*ade qui tranquillisera son père sur sou avenir.
Cependant le séjour de Wittenberg ne peut lui convenir. Malade dès son arrivée, il désespère de pouvoir y travailler avec succès. Un beau matin, comme à Leipzig, à l'étourdie, par un coup de tête, il s'échappe, part pour Berlin, laissant en gage ses effets et ses livres que son père sera obligé de dégager.
Le voilà à Berlin, sans grade académique, après*des études incomplètes, inachevées, sérieuses cependant dans certaines matières ; avec un mince bagage littéraire, sans perspective d'avenir, sans ressources, livré à lui-même, mais confiant dans son énergie, soutenu par Fimpérieuse sollicitation de sa vocation littéraire et dramatique. Il ne sera ni théologien^ ni médecin, ni professeur, ni fonctionnaire. Toute spécialité professionnelle, toute servitude officielle, répugne à cet esprit indépendant, qui ne veut relever que de lui-même, travailler à son heure, selon son goût et dans le sens où le pousseront sa curiosité et les besoins de la cause à laquelle il a voué sa vie.
Pour le moment, ses moyens d'existence sont précaires. Il n'a pas même de quoi acheter des vêtements neufs. Il sollicite ses parents de lui fournir les fonds nécessaires, qu'on finit par lui envoyer. Mais ces secours sont rares, car le pasteur de Camenz a peine à entretenir sa nombreuse famille. D'ailleiurs il n'est pas, il ne peut pas être satisfait de son fils. Il ne peut lui pardonner d'avoir trompé ses espérances et, au lieu de continuer des études qui lui assm^aient une position sûre et honorable, de s'être lancé dans l'inconnu et dans les hasards de la carrière théâtrale, pleine de
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pièges et de dangereuses séductiotis, iucompatlble, eo tout cas, avec la vie et les seutiments d'un bon chrétien. Aux reproches du père se joignent ceux de la mère, plus inquiète et plus alarmée encore. Voilà Lessing obligé de lutter non seulement conhre les difficultés matérielles de l'existence, mais encore contre les remontrances et les scrupules de sa famille. Mais il tient bon. Il est sûr de lui, de l'honnâteté da ses intentions. On 'verra bien qu'il est capable de se tirer d'affaire, de se suffire à lui même, et qu'il ne s'est pas trompé sur sa vraie vocation. Il prouvera aussi qu'on peut faire des comédies et être en mdme temps honiiéte homme et bon chrétien". Heureusement pour lui, il retrouve à Berlin le fidèle Mylius, dont l'amitié, toujours blâmée par se» parents, lui avait été déjà et lui sera encore très utile à Leipzig. Grâce 'aux relations que cet homme habile et débrouillard avait su rapidement se créer dans son nouveau séjour, il introduisit Lessiug luprès d'un des principaux libraires de Berlin, Riidiger, ]ui publiait alors le journal le plus important de Prusse, la Bfrlinisehe privilegirte Staatt und gelehru Zeiluntf , et dont Mylius était uu des rédacteurs. On propose ï Lessing de mettre en ordre la vaste bibliothèque du libraire. Ce travail lui assure le couvert dans la maison et convient aussi à ses goûts de bibliophile, qui nnt toujours persisté chez lui, et l'enrichit^de connaissances variées et utiles pour sa profession de critique. En outre, pour augmenter ses maigres ressources, il met à proQt ses connaissances linguistiques acquises à l'école de Sainte-Aira, et continuées à Leipzig. Il tra-
I. Ultra à «10 père (avril 114>). CEaorti. T. », I, Ed. Hempol.
^uil le CatUina de Crébillon, les Novellas exempUres de GervanteSi la Vie en Songe de Galdéron, deux volumes ^ de V Histoire ancienne de BoUin. Enfin, pour complaire à un désii" de son père, toujours préoccupé de Tavenir de son fils, il écrit une dissertation Bayante sur la Pantomime chez les Anciens, qui doit lui ouvrir Taccès de l'Université de Gôttingue. Mais il ne donne pas suite à ce projet, pas plus qu'à l'offre qu'on lui fera plus tard d'une chaire de littérature allemande à l'Université nouvellement créée de Moscou. Il tient à rester à Berlin et à persévérer dans la voie où il est entré. Ses besoins sont modestes, et, comme il l'écrit à son père, il c peut faire un solide repas pour un groschen et six pfennigs». Il n'en demande pas davantage. Cependant au milieu de ces travaux destinés' à le faire vivre, mais qui ne furent pas inutile^T non plus pour son développement intellectuel, sa grande préoccupation, son ambition suprême, c'est le théâtre. Le théâtre doit lui donner la renonunée, et justifier auprès de ses parents le choix toujours contesté par eux, de sa carrière. Aux deux comédies composées l'ime à l'école de Sainte-Âfra, l'autre achevée et représentée à Leipzig, il ajoute : le Misogyne, la Vieille Fille, le Libre Penseur, les Juifs, le Trésor, d'après Plante, en attendant des productions plus originales. En même temps, pour servir la cause dramatique, à la fois comme auteur et comme critique, la critique marchant toujours chez lui de pair avec la production, il publie avec Mylius une revue périodique : Matériaux pour servir à Vhisloire et à la connais^ sance du théâtre, dont panirent quatre livraisons' et qui
1. Une méflintelligence enlre lui ei Mylius mit Ûa à celte publica-
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fut remplacée plus tard par im recueil plus important > la Bibliothèque théâtrale, publiée par lui seul (1754- 1758).
Là ne se borne pas l'activité littéraire de Lessing. Son ami Mylius ayant quitté la rédaction du journal de Rûdiger, mort au commencement de 1751 , et le Journal ayant passé aux mains de son gendre Yoss qui lui donne son nom, celui-ci offre à Lessing la rédaction de la partie littéraire V Lessing accepte, et les articles publiés par lui dans le supplément du journal jusqu^en 1755 commencent sa réputation de critique^. A la fin de 17ôl, ime interruption d'une année à peu près se produit dans le séjour de Lessing à Berlin. Pour déférer au vœu de son père, qui ne peut toujours pas se consoler de voir son fils sans grade et sans diplôme académique, il se décide à retourner de nouveau à Wittenberg, où nous avons vu qu'il s'était fait inscrire comme étudiant en quittant Leipzig, mais sans s'y arrêter. Cette fois, il se remet pour tout de bon aux étu-
tion. Mylius, toujours enquête d'entreprises nouyelles, particuliôrement occupé de sciences, avait entrepris, pour le compte d*une société, un voyage scientifique en Amérique. Mais il mourut à Londres, où il s'était arrêté quelque temps (1754). La môme année, Lessing publia ses CEuvreê diverse» avec une préface en forme de lettres adreesées à un ami. Cette préface n*est pas tout à fait un éloge, comme on devait s\ -altendre. Mylius avait été Tami de la première heure, le compagnon <)évoué de Lessing. Il Tavait poussé à ses débuts à Leipzig. Â Berlin il lui avait procuré les moyens de vivre. Dans le jugement que Leasing porte sur les œuvres de Mylius, on voit trop le critique, et pas assex rami.
1. Dés son arrivée à Berlin, à la fin de 1748 déjà, plusieurs articles de Lessing parurent dans ce journal. F. Lestings Porschungen, v. B. A. Wagner, Berlin. 188 1.
2. La Votê'êche Zeitung, qui subsiste encore aujourd'hui, est un des organes importants du journalisme berlinois.
des universitaires, et à la fln de 1752, II obtient le titre de MagUter artiumy dont il ne se servira jamais, mais qui, en attendant, calme les appréhensions paternelles. Ce séjour à Wittenberg n'aurait aucune importance pour rhistoire de la vie et des œuvres de Lessing, si celui-ci s'était borné simplement à suivi'e, comme étudiant, les cours de TUniversité. Mais cette tâche qu'il s'était imposée absorbe la moindre partie de son temps. La bibliothèque de l'Université de Wittenberg était riche en ouvrages de théologie et d'histoire ecclésiastique, et l'antipathie de Lessing pour les fonctions officielles du pastorat ne lui avait pas enlevé le goût des questions théologiques et dé tout ce qui s'y rattache. Il s'enfonce dans ces études, recueille de précieux matériaux pour des écrits qui paraîtront bientôt après. Ce sont les Retlvngen^^ sorte de réhabilitations de théologiens méconnus et peraécutés de leur temps pour leurs opinions indépendantes, et par cela même sympathiques à Lessing, toujours prêt à défendre les victimes de l'intolérance. En outre, il étudie le dictionnaire de Bayle, cette mine riche et féconde, où tous les critiques philosophes et sceptiques ont puisé. Il lit Horace et Martial, et l'épigrammati&te latin lui inspire à son tour des épigrammes, le seul genre de poésie légère où il a excellé, et qui convient particulièrement à son esprit caustique et critique. Malheureusement, le départ de Lessing pour Wittenberg fut marqué par une aventure fâcheuse pour lui. On sait que, depuis 1750, Voltaire,
1. Ces Retiungen de Lemnius, de Coclilicus, de Tauteur inconnu de Ylnepti reiigioti, de Cardanus, furent publiées dans la S* partie des Œuvres de Lesiing, 1753. Nous en parlerons au chapitre de la Critique théologique.
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invité par le roi de Prusse, trônait à Berlin, entouré d'hommages et d'honneurs, représentant en quelque sorte officiellement la domination de Tesprit français en Allemagne. On sait aussi, qu'à la suite de spéculations sur les fonds saxons, Voltaire était engagé dans un procès avec un banquier juif, qu'il gagna devant les tribunaux, mais qu'il perdit devant l'opinion publique*. Lessing avait été introduit auprès de Voltaire, parl'entremise de son secrétaire Richier de Louvain, avec lequel il était lié, pour traduire en allemand plusieurs mémoires relatifs à ce procès. Admis dans la maison, et même à la table de Voltaire, le jeune littérateur était très flatté de pouvoir approcher de si près le grand homme (pi'il admirait en dépit de son patriotisme blessé, et dont il venait de traduire les Essais historiques^ précédés d'une préface laudative', où il vante à la fois les mérites de l'historien et de l'écrivain.
Dans le courant de 1751, après le procès en question. Voltaire avait achevé à Potsdam son Siècle de Louis XIV. Lessing vit chez Richier quelques exemplaires de l'ouvrage qui allait paraître et dont personne encore n'avait eu et ne devait avoir connaissance. Pressé par Lessing, Richier, quoiqu'à contre-cœur, lui permit d'emporter un exemplaire, mais pour quelques jours seulement. Malheureusement, Lessing, imprudemment, permit à son tour à un ami, gouverneur dans une famille noble
1. Oa peut lire Texposé délaillé de ce procôs dans Touvroge de M. Desnoires terres : Voltaire ei la iociété du xtiii« siérle, 4* vol.
2. Dans le Journal de Berlin, Lessing, en annonçant sa propre traduction, fait de nouveau Féloge de Voltaire quMl devait plus tard fort malmener dans sa Dramaturgie (voy. le chapitre : Critique drama-' tique).
et liée avec Voltaire, d'emporter cet exemplaire. On le sut, et on reprocha vivement à Voltaire d'avoir donné à un étranger la primeur de Touvrage, qui devait être réservée aux intimes. Voltaire, irrité, accable de violents reproches son négligent secrétaire, le somme d'avoir à faire restituer immédiatement le volume prêté. Malheureusement, Lessing, deux fois impiTident et étourdi, venait de partir pour Wittenberg, emportant les feuilles qu'il n'avait pas eu le temps de lire. Également prompt à s'alarmer et à s'irriter. Voltaire soupçonne un vol, un projet de contrefaçon ou de traduction clandestine. Il dicte à son secrétaire une lettre qui ne s'est pas retrouvée, mais qui dut être violente, et à laquelle Lessing s'empresse de répondre en français, un peu lourdement, et sur un ton d'ironie assez déplacé dans cette circonstance. Néanmoins il se défend avec véhémence contre les soupçons de Voltaire ; reconnaît ses torts ; se justifie par l'impatience naturelle de lire un ouvrage d'im si grand écrivain ; promet de le rendre sans retard et sollicite le pardon pour son ami, coupable seulement de trop d'amitié. Les biographes de Lessing ont vivement reproché à Voltaire ses colères et ses soupçons. Nous ne saurions partager leur indignation. Lessing évidemment était dans son tort, et les apparences le condamnaient. Voltaire le connaissait à peine et ne pouvait avoir de lui, à ce moment, Topinion qu'en ont eue plus tard ses amis et ses biographes, qui ont pu apprécier son caractère, par tout l'ensemble de ses actes et de sa vie. Les soupçons de Voltaire n'étaient pas d'ailleurs sans quelque fondement. La contrefaçon était fréquente alors. C'était la plaie de la littérature. Lessing lui-même devait plus tard en faire l'expérience
pour sa Dramaturgie^. Voltaire plus que personne avait des raisons de la redouter. Ses craintes étaient donc naturelles et sa colère excusable. Il faut dire, qu'avant même d'avoir reçu la réponse de Lessing, Voltaire lui écrivit une lettre conciliante, aimable même, et, soupçoimant toujours qu'il y avait un projet de traduction clandestine sous roche, il le prie de n'en rien faire pour le moment, d'attendre une nouvelle édition, etc. A cette lettre, Lessing, se défiant sans doute de son français, fit une réponse en latin, mais qui n'a pas été conservée.
L'affaire fit du biiiit et arriva aux oreilles du Roi, qui naturellement donna raison à Voltaire. Il se peut que l'impression défavorable qu'il reçut alors à lendroit de Lessing, l'ait peu disposé, dans la suite, à lui accorder ce que ses amis sollicitaient pour lui*.
A la fin de 1752, Lessing revient à Berlin, reprend sa besogne de journaliste et continue ses multiples travaux littéraires et dramatiques. Outre plusieurs traductions'.