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Dramaturgie, a

S. Convenations d'Eekermann,

3. M. Ehrliard daus sa thôâo : les Comédiet de Molière en Allemagne» a indiqué tous lus empruiils quo Lessing a faits à Moliéro (ch. V.)

ment, plusieurs pièces de Molière, de Regnard, de Marivaux, de Gresset, de Favart, qui représenteat la comédie classique \ ensuite de Destouches de la Chaussée, de M"* de Graffigny, de Voltaire {Nanine et VÉ» cosscUse) et enfin de Diderot, qui représentent la comédie sérieuse et le drame bourgeois.

C'est V École des femmes qui fournit à Lessing la première occasion de parler de Molière*, et c'est pour le défendre contre la critique de Voltaire, qui prétend que cette pièce est d'un genre tout nouveau, où tout est récit, mais récit si habile, que tout paratt être action. Lessing n'est pas d3 cet avis. < Si c'est en cela que consiste ce genre uouveau, on a eu raison de le laisser tomber. Un récit plus ou moins habile est toujours un récit, et le théâtre veut des actions. Mais est-il bien exact de dire que tout dans cette pièce est récit, et parait seulement être action? » Il oppose à cet éloge équivoque de Voltaire, la réponse anticipée qu'y a faite Molière lui-même (critique de VÉcole des femmes, se. vu) et la fortifie encore par d'ingénieux arguments.

€ En effet, les récits dans cette pièce, grâce à son économie intérieure, sont de véritables actions. Us ont tout ce qui est nécessaire à une action comique, et c'est pure chicane de mot que de refuser de les regarder comme telles. Car il s'agit beaucoup moins de ce qu'on raconte que de l'impression que produisant ces récits, sur le vieux berné qui les écoute. C'est le ridicule de ce vieux que Molière voulait su]*tout peindre ; c'est son attitude, en présence de la mésaventm^e qui lui arrive; et nous ne l'aurions pas si bien vue, si le poète avait

mis SOUS nos yeux ce qu'il fait raconter, et fait raconter au contraire ce qu'il montre sur la scène. Le dépit d'Arnolphe, la peine qu'il se donne pour le cacher, le ton moqueur qu'il prend, lorsqu'il croit avoir empêché les desseins d'Horace ; son étonnement, sa rage silencieuse, quand il apprend qu'Horace, en dépit de tout, poursuit heureusement son entreprise : voilà de l'action et une action bien plus comique que tout ce qui se passe en dehors de la scène. Même lorsque Agnès raconte comment elle a fait la connaissance d'Horace, il y a dans son récit plus d'action que nous n'en trouverions, si la connaissanca se faisait sur la scène même. Ainsi au lieu de dire de VÉcole des femmes que tout y paratt être action, quoique tout n'y soit que récit, il serait plus juste de dire que tout y est action, quoique tout y paraisse seulement être récit \ »

Cette ingénieuse défense n'est pas le seul hommage rdndu par Lessing à Molière. Après l'avoir défendu contre Voltaire, il ti'ouve encore une fois l'occasion de le défendre contre un adversaire d'un autre genre, plus redoutable, contre Rousseau, à propos du Misanthrope. On connaît l'accusation formulée contre Molière par Rousseau dans sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles . A l'appui de sa thèse contre l'immoralité du théâtre, il cite le Misanthrope, et reproche à Molière d'avoir, dans Alceste, voulu tourner en ridicule la vertu. Ce n'est pas l'avis de Lessing. Mais ce n'est pas la pièce de Molière elle-même, qui ne fut pas représentée sur le théâtre de Hambourg, et dont par conséquent il n'avait pas à parler; c'est une comédie du répertoire, le Distrait de Re-

gtiard, qui l'amèue à prendre le parti de Molière contre ses détracteurs'. On a prétendu que le caractère du Distrait n'est pas un caractère propi-e à la comédie; la distraction n'étant pas un de ces défauts gui rendent un homme ridicule, mais un malheur, une maladie, comme la migraine, dont il n'est pas plus permis de rire, qu'il n'est possible de s'en corriger.

Lessing réfute cette double assertion. La distraction, d'abord, n'est pas nue infirmité, indépendante de notre volonté, et sur laquelle noua ne pouvons rien. C'est bien plutôt une mauvaise habitude, une mauvaise direction donnée à notre attention, et qu'il dépend de nous de diriger autrement. Le Distrait pense, mais ne pense pas à ce qu'il doit penser dans nu moment donné. Son intelligence n'est pas paralysée ; elle ne dort pas ; elle est seulement absente; elle est ailleurs. Mais aussi bien qu'elle est là, elle pourrait être ici, et s'il en a coûté pour la faire sortir de son rôle naturel, serait-il donc impossible de l'y faire rentrer?

Mais ce n'est là qu'un point secondaire. La question importante est de savoir si la comédie doit se moquer seulement des défauts de notre nature morale, des travers dont nous pouvons nous corriger. Tout ce qui est ahsurde, tout contras te entre ce qui n'est pas, et ce qui doit être, est ridicule. Mais rire et se moquer {iachen und verlttchm)^ sont deux choses bien différentes. Une personne peut nous faire rire ; nous donner l'occasion de rire, sans que pour cela nous nous moquions d'elle le s du monde. C'est pour n'avoir pas saisi cette difTé-

rence que Rousseau a chicané sur Tutilité de la co« médie.

Molière, dit-il, couvre de ridicule Alceste, qui est cependant rhonuéte homme de la pièce. Il se montre donc ennemi de la vertu, en rendant méprisable Thomme ver-* tueux.

Non pas, lui répond Lessing : Le misanthrope ne devient pas ridicule ; il reste ce qu'il est ; le rire qui naît des situations où le place le poète, n'enlève absolument rien à la haute estime où nous Tavons. De même pour le Distrait : Nous rions de lui, mats nous ne le méprisons pas pour cela. Nous estimons ses bonnes qualités, comme nous devons le faire. Sans cela, nous ne pourrions même pas rire de sa diçtràction. Qu'on prête cette distraction à im homme méchant et vil, et on verra si elle est encore ridicule ! Elle sera dégoûtante, rebutante, mais non pas ridicule. La comédie veut nous corriger par le rire, plutôt que par le ridicule. Elle ne veut pas coiTiger précisément les défauts dont elle nous fait rire, encore moins ceux, et ceux-là seuls qui en sont aflOigés. .

La vraie utilité de la comédie pour tous, consisté dans le rire lui-même , dans l'exercice de cette faculté que nous avons de saisir le ridicule, de le découvrir facilement et vite, là où il se couvre des dehors complaisants de^ la passion bu de là mode ; là où il se mêle à des défauts pires que lui, ou même à des qualités estimables; là encore, où il se dissimule sous une solennelle gra^ vite. Accordons que V Avare de Molière et le Joueur de Regnard n'ont jamais corrigé un avare et un joueiur ; accordons même que le rire est impuissant à les corriger; ce sera tant pis pour eux, mais non pour la

comédie elle-même. Il lui suffit, si elle ne peut guérir des maladies incurables, de fortifier la santé de ceui qui se portent bien. Même pour le prodigue, Tarare est d'un bon exemple. Même à celui qui ne joue pas, le joueur peut servir de leçon. Ces travera qu'il n'a pas, d'autres les ont, avec qui il est obligé de vivre. Il est utile de connatti*e ceux avec lesquels on peut se trouver en contact. Il est utile de se préserver de la contagion de l'exemple : « Un préservatif est aussi une médecine salutaire, et la morale n'en possède pas de plus énergique et de plus efficace que le ridicule ^ »

On s'est étonné que Lessing, après avoir si justement apprécié Molière, porte, à propos des comédies de Destouches, ce singulier jugement : « Destouches, dans ses pièces du Philosophe marié, du Glorieux, du Dissipateur, avait donné des modèles d'un comique plus délicat et plus haut que celui auquel on avait été habitué par Molière, même dans ses pièces sérieuses*. »

Il est regrettable que Lessing n'ait pas précisé davantage, et n'ait pas signalé dans les pièces qu'il cite, et il en avait plus d'une fois l'occasion, quelques échantillons de ce comique, où Destouches selon lui est supérieur à Molière. Nous les cherchons en vain.

Ajoutons que la critique de nos jours n'est pas de Tavis de Lessing.

Le Glorieux passe pour le chef-d'œuvre de Destouches, ce qui ne veut pas dire que ce soit un chef-d'œuvre. On l'estime une très bonne comédie ; on s'accorde à y trouver des traits d'excellent comique, une peinture variée

des mœurs du temps, mais à peine un caractère ^ Le mettre au-dessus de Molière, c'est faire injure à la fois à Molière et à Destouches. Du reste, ces méprises du goût et du jugement littéraire ne sont pas rares chez les étrangers, surtout en fait de comique. Ce gui nous fait rire ne fait pas nécessairement rire nos voisins et réciproquement. Il est vrai aussi qu'au dernier siècle, en France, le genre précieux qui domine, a fait moins goûter le comique ample, au rire largement épanoui, d'une franchise parfois brutale, débordant de sève gauloise, qui est celui de Molière. Le goût s'était affiné, mais rétréci. Le comique de Destouches, plus discret, pouvait paraître plus distingué, et supérieur à celui de Molière. La comédie se transformait. Elle devenait sérieuse, moralisante et sentimentale. Elle ne faisait plus rire en attendant qu'elle fît pleurer. Ce genre nouveau, très populaire en Allemagne', que Lessing avait adopté, préconisé, après l'avoir d'abord rejeté, est précisément celui dont Destouches avait donné le premier exemple \ Toutefois Lessing, rend d'un côté à Molière ce qu'il lui a enlevé de l'autre. Après l'avoir mis au-dessous de Destouches, il le met au-dessus. Il constate avec regret que la supériorité de Destouches dans le genre sérieux a fait tort à ses pièces vraiment comiques, froidement

1. Nis&rd, t. IV, p. 230. — Villemain, Tableau de la littérature du xTxn" tiède, t. I, 12" leçon.

9. Cette appréciation de Dostouckes n^est pas propre seuloiiiODt à Lessing. En Italie, Carlo Gozzi, en parlant des Français, soutenait que Destouches, Boissy, et tous ceux qui forment ce qu*il appelle ■ TÉcole de Molière >, ont produit des œuvres bien au-dessus de celles du maître, quoique le faux goût des Français persiste à leur préférer celui-ci. (Perrons, Histoire de la littérature italienne, p. 40i.)

S. Voy. le chapitre suivant.

accueillies par le public français, quoiqu'elles fassent rire franchement, et qu'elles eussent pu lui assurer un rang avantageux parmi les comiques de son pays. Mais, ici, Lessing fait une réserve : « Je ne veux pas dire que le comique inférieur de Destouches soit d'aussi bonne qualité que celui de Molière. Il est de beaucoup plus forcé. On y sent plus Thomme d'esprit que le peintre fidèle de la nature. Ses grotesques sont rarement de ces grotesques bien campés, tels (qu'ils sortent des mains de la nature. Ils ressemblent plutôt à ces bonshommes en bois, que l'art fabrique, pleins d'affectation, de gaucherie, de pédantisme*. »

Si l'on songe que Lessing admire Plaute, qui est pour lui le type de la comédie ; qu'il défend contre Gottsched les droits et les traditions du théâtre populaire ; qu'en définitive, le vrai comique, à ses yeux, est le comique qui fait rire; on 'trouvera que, malgré ce ierme de comique inférieur dont il se sert, sa comparaison sur ce point de Molière avec Destouches implique en réalité un éloge très flattem* de notre grand poète.

Nous ne discuterons pas avec Lessing, lorsqu'à l'occasion de la comédie d'un auteur allemand, Romanus, les Frères, imitée de Térence, il cite VÉede des maris de Molière, qu'il rapproche également de la pièce antique, et affirme que Térence est supérieur à Molière ! Lessing a-t-il raison, a-t-il tort ? La comparaison d'un moderne avec un ancien est toujours une question délicate et malaisée à trancher, à cause de la différence des temps, des milieux et de la conception d'une œuvre poétique, fût-ce dans le même genre.

- Mais nous ne laisserons pas passer un jugement sur V Avare de Molière dans la Dramaturgie, où Lessing, s'appropriant l'opinion d'un critique anglais, Hurd, reproche à Moliàre d'avoir tracé le portrait abstrait de l'ayarice et non de rhomme avare ; d'avoir réuni dans un même personnage, tous les traits d'avarice qu'il a pu imaginer, maïs qui ne s'accordent pas entre eux ; d'avoir donné une peinture simple et uniforme à laquelle manquent les oppositions d'ombre et de lumière, qui seules peuvent donner la vie et la vérité, et qui naissent du mélange de la passion maîtresse avec d'autres passions'.

Que certains traits, certaines particularités dans Harpagon, examinés isolément, s'accordent difficilement avec le caractère de l'avare tel qu'on se le figure, on peut l'accorder. Mais que le personnage lui-même ne soit qu'une abstraction, sans vie ; ceux-là seuls pourraient l'affii-mer qui n'ont pas lu, et surtout qui n'ont pas vu représenter la pièce. Autrement, ils am*aient bien reconnu que ce personnage, tout général et typique qu'il est, intéresse, amuse les spectateurs, provoque l'admiration et les applaudissements, précisément par l'intensité de vie et de réalité que le poète a su lui donner. U Avare de Molière est le type idéal de l'avare, ce qui n'est pas la môme chose que la figure abstraite de l'avarice. Et puis, Molière n'a-t-il pas fait Harpagon amoureux ? N'est-ce pas là une passion qui chez lui se mêle à l'avarice et qui par conséquent lui donne une physionomie individuelle et originale ?

A. W. Schlegel, dans l'appréciation peu équitable et

peu bienveillante qu'il fait de Molière ', critique précisément cette passion amoureuse chez un avare, comme une inconséquence ; comme si l'inconséquence n'était pas ici un trait de nature et de vérité humaine, de même que chez le Misanthrope, sa passion pour Gélimène. La critique de Schlegel réfute celle de Lessing et de Hurd. Le succès durable que V Avare de Molière a obtenu et obtient encore actuellement, même en Âllemaguë, sur les pi*emières scènes, prouve bien que la figure d'Harpagon est autre chose qu'une abstraction. Lessing lui-même, s'il revenait sur terre, pourrait s'en convaincre en assistant, à Berlin, dans le théâtre même qui porte son nom, à une des nombreuses représentations de V Avare, devant un public sympathique.

Tous ces jugements montrent que Lessing, sans être un admirateur fervent de Molière, n'est pas pom*taat un détracteur systématique et prévenu. Il est regi-eltable que le répertoire auquel sont subordonnés les jugements de l'auteur de la Dramaturgie, ne lui ait pas fourni l'occasion déjuger en détail d'autres chefs-d'œuvre de Molière, traduits et fréquemment représentés alors sur les théâtres d'Allemagne*. Aurions-nous eu dans ce cas, avec des observations critiques sans doute,

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