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d'auteur dramatique, et lui fait cet aveu ingénu : « Si on pouvait un jour m'accorder à juste titi'e le nom de Molière allemand, je serais assuré d'un ]*enom éternel... A dire la vérité, j'ai grande envie de le mériter. Mais sa gi-andeur et ma faiblesse sont deux choses qui pourraient étouffer même la plus forte envie. » (2 avril 1749.) Dans une Étude sur la vie et les œuvres de Plaute\ en mentionnant les imitations modernes de ses pièces, il arrive à VAmpMtryon et à la pièce similaire de Molière. Tout en revendiquant pour Plaute le mérite supérieur de l'invention, il ne conteste pas celui de Molière : « Si un maître comme Molière, a pour prédécesseur uu Plaute, il n'est pas étonnant qu'il le surpasse. » Dans un long article d'un autre recueil, la Theatralisehe Bibliothek, consacré à l'analyse des plans inédits du théâtre italien de Paris, Lessing constate que, d'après l'opinioa générale, Molière a beaucoup emprunté au théàti*e italien, et qae si on pouvait le contraindre à restituer tous ses larcins, il ne serait peut-être plus ce grand génie comique qu'il passe pour être aux yeux de tous. Il convient que l'accusation n'est pas sans fondement ; mais il ajoute aussitôt qu'il ne faut pas croire qu'elle soit déshonorante pour Molière. Un poète comme Molière ne peut absolument pas tout tirer de lui-même. D'autres poètes, peut-être aussi d'autres poètes comiques, le peuvent. Mais on voit aussi que tous ces personnages sont sortis du même cerveau. Et, après tout, qu'impoite au public d'où Molière prend ses sujets pour l'amuser? « Si cela s'appelle voler, dit le public, nous

1. Beitràge zur Historié und Âufnahme dtt Theater$ (n* 1, 1750).

voudrions bien inviter poliment tous les poètes comiques à voler aussi. »

Lessing pense donc, avec les meilleurs juges en fait d'art, que ce n'est pas le sujet, mais la forme que lui donne le poète, la vie dont il Tanirne, qui constituent le génie *.

Il était réservé au plus grand poète de l'Allemagne, à Gœthe, dont la haute et sereine impartialité savait comprendre toutes les manifestations du génie, toutes les formes de l'art et de la poésie, de juger et de louer Molière comme Molière mérite d'être jugé et loué. Tout le monde connaît le célèbre passage des dmversa" lions d'Eckermann*. Il faut reconnaître, il est vrai, que Gœthe était affranchi des préoccupations de réforme et des ardeurs de polémique qui toiurmentaient Lessing. Mais si Lessing n'est pas allé, dans l'admiration de Molière, aussi loin que Gœthe, sachons-lui gré du moins de n'être pas allé non plus, en sens contraire, jusqu'au mesquin dénigrement dont le romantique A. W. Schlegel s'est rendu coupable envers Molière*.

1. A tous C08 tômolgnages de lahauto opinion de Lessing à Tendroit de Molière, ajoutons encore deux passages en vers. Le premier, d*une de ses premières poésies (1747) — il avait dix-neuf ans — intitulée : Ceux à qui je ne cherche pas à plaire. Il cite parmi ces derniers : les vieilles femmes, les poètes qui n*aiment ni le vin, ni Tamour, et enfin I les hommes qui prêchent les mœurs et qui ne l'aiment pas, ô Molière ». Parmi ses épigrammes (Sinngedichte) il y en a une adressée à un mauvais poète comique, qui, a dans son sot orgueil, s'imaginait qu'il ferait rougir Piaule et qu'un Molière ne lui serait pas comparable ».

2. Eckermann's Gespràche^ vol. I, p. 151 et 1 67. Plusieurs autres passages encore ont trait à Molière.

s. Heine a cruellement fait expier à A. W. Schlegel ses attaques contre Molière {Zur Getchichle der Religion und Philosophie in Deutêchland). De nos jours le culte de Molière s'est propagé parmi les littérateurs allemands. Il partage avec Shakespeare les honneurs de la scène

Pour bien comprendre cette attitude assez réservée de Lessing vis-à-vis de Molière, il ne faut pas oublier que Lessing s'était imposé la tâche d'émanciper le théâtre allemand de Tiniluence humiliante et surtout nuisible de notre théâtre classique. Sans doute, il n'en veut qu'à la tragédie. C'est elle qu'il veut démolir. La comédie ne lui inspire pas les mêmes préventions. Elle ne heurte pas ses principes et ses théories. Il n'y a pas entre elle et lui la Poétique d'Âristote. Néanmoins, la comédie de Molière pour lui, c'est la comédie régulière et classique, issue de la mâme origine que la tragédie. Elle est de la même famille; et s'il l'accepte sans la discuter dans son principe, il ne peut s'empêcher cependant d'éprouver pour elle un peu de cette antipathie que lui inspire sa sœur, la tragédie. Leasing ne veut pas voir nou plus les services considérables rendus par Molière à la scène allemande, qu'il a aidée à sortir de sa grossièreté ordurière, qu'il a initiée au véritable art comique*. Il semblerait, au contraire, que

et du livre. 11 y a des moliéristes en Allemagne (Mahrenboli, Maogold, Humbert). Il y en a mdme trop, au gré de certains patriotes, qu*indlgne comme un crime Thommage trop fervent rendu A une gloire étrangôre et surtout française. En 1887 a paru, à Berlin, un pamphlet sous forme de farce : Molière et toujour$ Molière (MoUère und kein Ende). Molière y parait sous le costume de Scapin, entouré des moliéristes français et allemands, ceux-ci déguisés par de transparents anagrammes, et débitant et entendant débiter toutes sortes d'insanités. Il ue manque à cette farce, pour être drôle, qu'un peu du l)on sens et de l'esprit de Molière.

3. De bonne beure, déjà en 1670, Molière était connu en Allemagne par une traduction informe parue dans un volume : Sckaubûhne engliseher und franzôsischer Çoinôdianlen, Un des plus intelligents et des plus lettrés directeurs de troupe, le magister Velthen, incorpora Molière à son répertoire et en publia une traduction complète : Biitrio Gallicut comico'tatirieut, en 8 vol. Nuremberg, 1694. • Avec Molièie, a dit Texcelient historien du UiéAtre allemand, 0. Devrient, commence

Lessing, sans s'expliquer du reste sur ce point, en veut à Molière et à la comédie classiq[ue qu'il représente, d'avoir contribué à chasser du théâtre allemand la farce populaire et son protagoniste Hanswurst, ou Arlequin, qu'affectionnait Lessing et dont il espérait sans doute voir sortir un art original et national.

En cherchant, connue nous venons de le faire, à for-> mer de pièces et de morceaux l'opinion de Lessing sur Molière, nous pensons rendre hommage non seulement à Molière, mais encore à Lessing. Nous tenons à montrer que si sa théorie sur la tragédie le met en opposition et en lutte avec nos poètes tragiques, le même antagonisme n'existant pas à l'égard de la comédie, il s'est montré plus juste, — nous pourrions presque dire sympathique, — à l'égard de notre grand poète comique.

Ce jugement d'ensemble, cette appréciation définitive du génie de Molière, que nous re.grettons que Lessing n'ait pas faite, il l'a faite pour un autre de nos auteurs comiques, inférieur assurément à Molière, et surtout bien plus étranger que lui à l'esprit et au goût al\pmand ; nous voulons parler de Marivaux. C'est la représentation des Fausses confidences qui lui suggère un portrait de Marivaux qui, sans être complet et sans reproduire tout ce que renferme l'original, en fait ressortir cependant avec justesse et finesse les traits essentiels : « Les pièces de Marivaux, si riches qu'elles soient en caractères divers et en complications variées, se ressemblent beaucoup. Dans toutes, le même esprit cha-

en Allemagne la représentation artistique de la vie humaine. » {Ge- Mchiehle der devtsehen Schauspielkuntt.) — Voy. également la thèse de M. Erhard : Molitre en Allemagne,

toyantet souvent trop cherché; dans toutes, la même analyse métaphysique des passions; dans toutes, la même langue fleurie, chargée de néologismes. Ses plans sont d'ime très médiocre étendue. Mais, comme un vrai Gallipides^ de son art, il parcourt cet espace restreint en faisant des pas nombreux, mais si petits et cependant si nettement marqués, que nous croyons à la fin avoir fait avec lui un très long chemin *. »

Mais ce n'est pas seulement le talent de Marivaux et le mérite de ses pièces qui le rendent sympathique à Lessing. C'est pour une autre raison encore, croyons* nous ; la même, sans doute, qui Ta indisposé un peu contre Molière et très fort contre Gottsched. Marivaux représente la comédie italienne, et la comédie italienne c'est Arlequin, et Arlequin est le favori, le protégé de Lessing, qui regi'ette de le voir expulsé de la scène et qui voudrait l'y voir revenir.

~ Suivant son habitude de pousser à l'extrême son idée, et sans se préoccuper de la réalisation possible, il demande qu'on revise le procès d'Arlequin ; qu'on revienne sm* cette condamnation injuste ; qu'on réhabilite et rétablisse dans ses droits, cette victime du pédantisme et

1. Collipides, odeur célèbre d*Alhône8, compatriote d*Âlcîblode, pa rait avoir excellé dans rimltation grotesque de la réalité, ce qui lui avait valu le surnom de singe. On ne voit pas bien quel rapport peut exister entre le (aient de ce mime et celui de Marivaux.

2. Un jugement sur Marivaux par une fjmme d 'esprit a quelque aoftlogie avec celui de Lessing. ■ C'est un bomme qui so fatigue et qui me fatigue moi-mémo, en me faisant faire cent lieues avec lui sur use feuille do parquet. » Cité par M. Laroumet (Marivaux, ta vie et se* œuvres) qui ogoute : ■ Mais il faut observer que si Tauteur fait tant de chemin dans ce petit espace, ce n'est pas précisément en repassant sur la même roule ; c'est en traçant des lignes très procbes les unes des autres, et cependant très distinctes pour qui sait les démêler. •

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d'une fausse délicatesse, « bannie par la directrice de Leipzig, M*"* Neuber, sub auspiciis de Sa Magnificence le professeur Gottsched, et chassée depuis de toutes les scènes allemandes^ ».

« Chassée d'ailleurs pour la forme seulement, car on ne lui a enlevé que son costume bariolé, qu'on a remplacé par une jaquet!e blanche, et son nom, auquel on a substitué celui de Jeannot (Hànschen). Mais le personnage est resté. Aujourd'hui que la Neuber est morte, que Gottsched est mort, si on lui rendait son costume et son nom! » Lessing, une fols lancé, ne s'arrête plus ; il s'obstine à réfuter une à une toutes les objections qu'on pourrait faire au rétablissement de son Arlequin chéri, c C'est une création étrangère! dit-on. Qu'est-ce que cela fait? Plût au ciel que tous les fous chez nous fussent étrangers! — 11 n'est habillé comme personne ne l'est parmi nous ! — Alors il n'a pas non plus besoin de nous apprendre longuement qui il est. — Il est absurde de voir le même personnage chaque jour dans une autre pièce ! — Il ne faut pas le regarder comme un individu, mais comme une espèce. Ce n'est pas Arlequin que nous voyons aujourd'hui dans Timoî/, demain dans le Faucon, après-demain dans les Fausses confidences, comme on rencontre un vrai Jean-Jean dans

1. Déjà dans les Lettres sur la Littérature contemporaine (I7d9^, Leasing atlaquo vivement GoUsclied, et nie catégoriquement ses prétendus mérites comme réformateur du théâtre allemand, qu'il avait cependant reconnus antérieurement, il est vrai, comme. historien du théâtre ailemand. Maintenant il lui reproche d*avoir poussé le théâtre dans une voie fausse, et il fait allusion à celte expulsion solennelle d*Ar1equiD • qui est elle-même la plus grande arlequinade qui ait jamais été jouée ». (Lettre 17«, Œuvres, t. 7, éd. M.) — Nous avons déjà relaté cet épisofle dans notre Histoire des doctrines littéraires et esthétiques (chapitre sur Gottsched).

toutes les rues ; ce sont des arlequins : l'espèce contient mille variétés. Celui du Timon n'est pas celui du Faucon: Tun vivait en Grèce, l'autre en France. On leur a donné le même nom, parce que leur caractère offre les mêmes traits généraux. Pourquoi serions-nous plus difficiles pour nos plaisirs, plus accessibles à de froides arguties, je ne dis pas que ne le sont les Français et les Italiens, mais que ne Tétaient les Grecs et les Romains? Leur parasite, qu'était-il autre chose qu'un arlequin? N'avait-il pas son costume original, dans lequel il paraissait successivement dans beaucoup de pièces? Les Grecs n*avaient-ils pas un drame spécial, où devaient toujours figurer des satyres, qu'ils convinssent ou non à l'action de la pièce * ? »

Le plaidoyer est ingénieux, c'est pourquoi nous le reproduisons. Mais la cause n'est pas défendable', malgré le talent de l'avocat. Au fond, Lessing ne se faisait pas illusion. 11 lui arrive ici ce qui lui arrive bien souvent : de se laisser aller à son humeur de contradiction

1. N® 18. — Ailleurs encore dans la Dramaturgie (n0 69), à ToccaMon du Ihdàlre espagnol et du" mélauge do conii(|uo et de tragique qui ea* raclérise les pièces de ce théâtre, Lessing cite au long le (daidoyer de Wieland, qui, dans son roman AgaUton, défend ce mdiango et justifie Arlequin.

S. Un contemporain de Lessing, un dos meilleurs prosateurs du siècle, journaliste, publiciste, Justus Mœsor, publia, en 1761, une dissartalion {Arlequin ou la Dé fente du comique grotesque) où U prend également la dérense de ce personnage, tout en ne réclamant pour lui qu*une place très modeste « une hdure de la journée du sage, un simple cabinet dans le temple de Tart •. Lessing est désigné dans cet article « comme Técrivain qui a assez de jugement pour devenir uo jour Papologiste d*Arlequin, mais aussi pour protester, dans rinlérét du théâtre, contre l'exagération des caractères comiques. Lessing, dans le plaidoyer que nous citons, accepte le rôle qu'on lui assigne, mats se défend d'avoir exprimé ropinion qu'on lui prête.

et d'opposition vis-à-vis d'un adversaire, et au plaisir qu'il éprouve à faire jouer sa dialectique \

L'auteur de la Dramaturgie et de Minna de Bamhelm savait aussi bien que personne que le masque immobile et le costume immuable du bouffon antique ne sont pas à leur place et n'ont plus leur raison d'être dans la comédie moderne, où tous les personnages doivent tenir à l'action, faire corps avec elle et recevoir d'elle leur caractère et leur physionomie propres. Lui-même eût été, j'imagine, médiocrement satisfait, s'il avait vu jouer à Vienne, en 1760, une adaptation de sa Sara Sampson, où le rôle du fidèle serviteur de Mellefont était rempli par Arlequin (Hanswursl). ^

Ce n'est pas de la résurrection de ce fantoche, mort avec la vieille farce populaire, qu'il pouvait espérer le relèvement et le développement original de la comédie, et surtout de la haute comédie en Allemagne. Les causes de son infériorité sont ailleurs, et lui-môme en a indiqué plusieurs. C'est dans une nouvelle forme dramatique, qui avait fait son apparition en France : la comédie sérieuse avec ses variétés, et qu'il s'efforce, par la théorie et par l'exemple, d'acclimater en Allemagne, que Lessing espère trouver le point d appui et le secours pour la réforme et la régénération du théâtre national.

1. C*ost ainsi que, dans sa crlliquo de Mérope^ il approuve et loue les prologues d'Euripide pour bien marquer le déplaisir que lui cause le coup de théâtre par lequel Voltaire a voulu corriger la simplicité do la pièce antique. (Voy. troisième partie, ch. V.) Ainsi encore 11 regrette Tusage du masque antique, pour répondre &■ une observation de Voltaire qui blâme le soufflet du Citt, parce que Tacteur qui le reçoit no sait quelle expression donnera sa physionomie. {DramcUurgie, n^ 66.)

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