CHAPITRE IV
La Dramaturgie. — La comédie sérieuse et sentimenlale. Le drame bourgeois. — Diderot.
La comédie sérieuse, comédie sentimentale, comédie lannoyante, drame bourgeois (tels sont les noms difféi*ents qu'on lui donne, mais gui ne représentent que des variétés et des nuances peu d'importantes), est un produit du XVI II* siècle^ en tant qu'elle se constitue et s'affirme comme un genre distinct, ayant sa forme, sa dénomination propres, ses principes, sa théorie.
Diverses causes ont contribué à la faire naître. Jusqu'à ce moment, la critique officielle et traditioanelle, en France notamment, ne connaissait, ne reconnaissait que deux formes dramatiques, littérairement qualifiées: la tragédie et la comédie. Cette distinction, consacrée par l'exemple de l'antiquité, était acceptée comme un dogme, et quelques exceptions qu'on peut signaler déjà au xvii*' siècle, ne sont que des tentatives isolées qui confirment et ne détruisent pas la règle établie. Mais cette distinction entre la tragédie et la comédie n'a pas seulement la valeur d'une tradition, transmise et acceptée sur la foi et l'autorité des anciens. Elle peut se justifier par l'objet même et le but de la tragédie et de la comédie, par la nature et la qualité des personnages que l'une et l'autre mettent en scène.
Si la tragédie € représente les gi'ands événements
qui excitent les violentes passions », et si la comédie se borne à < représenter les mœurs des hommes dans une condition privée' », il est certain que la comédie ne saurait empiéter sur le domaine de la tragédie, ni réciproquement. Montrer les ridicules, les faiblesses, les défectuosités morales des princes, des héros, qui sont les personnages obligés de la tragédie ; faire rire à leurs dépens serait les rabaisser'; ce serait affaiblir le prestige des grands noms, insulter à la majesté de l'histoire. Ce ne serait pas d'ailleurs répondre à Tintention de la comédie qui veut nous corriger, par le spectacle, des défauts et des travers d'autrui. Il n'y a que nos semblables qui puissent, à cause de la confoimité de leur condition avec la nôtre, nous donner d'utiles leçons. Le comique trop éloigné de nous, trop au-dessus de nous^ nous divertit médiocrement et nous corrige difficilement.
Gomme. la vie commune et bourgeoise ne comporte pas, ce semble, les grands événements, les grandes catastrophes dont s'alimente la tragédie, elle sera le domaine national et consacré de la comédie, tandis que la tragédie se développera dans les hautes sphères de l'histoire et de la politique.
La distinction des deux genres, telle que la consacrait la poétique classique, a donc sa raison d'être et. les frontières qui les séparent sont naturelles.
Mais cette distinction n'est pas absolue cependant, et ces frontières ne sont pas immuables.
Il devait arriver et il arriva en effet, par le concours de causes et d'influences diverses, et aussi par suite de révolution naturelle des genres, que la tragédie et la
t. Fjnûlon, Lot Ire & TAcaiMniio.
comédie se modifièrent et, en se modifiant, se rapprochèrent Tune de l'autre ; qu'elles se mêlèrent en partie, et qu'on vit naître alors une forme nouvelle, un genre nouveau, participant à la fois de l'une et de l'autre, sans se confondre avec aucune.
A mesm'e que la bourgeoisie grandit, s'enrichit, prit plus d'importance dans la société moderne, à mesure aussi que sous l'influence des idées philosophiques d'humanité, de progi*ès, de tolérance, les classes autrefois séparées tendirent à se rapprocher, et que les barrières qui les séparaient autrefois s'abaissaient peu à peu, on commença à comprendre que les princes et les grands n'étaient pas seuls susceptibles d'éprouver de violentes passions et de tragiques douleurs ; que la vie bourgeoise, elle aussi, pouvait offrir des catastrophes aussi émouvantes, des situations aussi pathétiques que le monde des personnages officiels et attitrés de la tragédie. Si celle-ci descendit d'im degré et s'embourgeoisa, la comédie, de son côté, se transforma et se haussa. Elle ne voulut plus seulement faire rire; elle voulut émouvoir^ en mêlant à l'intrigue le sentiment et la passion. Elle ne prétend plus maintenant nous corriger par le ridicule, mais nous enseigner nos devoira, nous prêcher la vei*tu. En un mot, la comédie devient sentimentale et moralisante, et cette transformation est due également à l'esprit de l'époque.
La philosophie était descendue du ciel sur la terre; de spéculative et métaphysique qu'elle avait été au siècle de Descartes, de Malebranche et de Spinoza, elle était devenue morale, pratique et utilitaire. Elle enrôlait à son service la littérature et le théàti'e, et de la scène faisait ime tribune, une chaire laïque ; et quel enseigne-
ment saurait être plus vivant, plus efficace que celui que nous donnent des gens de notre condition?
Avec la tendance moralisante, la sensibilité aussi se développe dans la littérature du xviii' siècle. Elle s'affine et dégénère volontiers en sentimentalité et en sensiblerie. L'émotion est devenue un besoin, une mode, l'assaisonnement obligé de tout plaisir littéraire. Du roman, où déjà elle régnait, ell& envahit le théâtre, et rémotion bientôt en chasse le rire. Ces diverses causes, auxquelles il faut ajouter l'affaiblissement du théâtre classique, qui dépérissait entre les mains de trop fidèles disciples, par l'imitation constante des mêmes formes et des mômes modèles, expliquent suffisamment cette évolution dramatique ainsi qae l'éclosion d'une forme nouvelle, intermédiaire entre la tragédie et la comédie et qui, suivant qu'elle se rapproche davantage de Tune ou de l'autre, s'appellera drame bourgeois, comédie sérieuse ou sentimentale .
L'Angleterre en avait donné les premiers modèles. La Révolution de 1668 avait assuré à la boiirgeoisie anglaise l'influence et la prépondérance politiques. L'essor puissant des affaires commerciales et industrielles avait augmenté sa richesse et son importance. La littérature suivit ce mouvement et prit son point d'appui dans la classe moyenne. Les romans de Richardson firent jaillir des événements et des catastrophes de la vie bourgeoise, des sources nouvelles d'émotion et d'enseignement moral. Le théâtre entra dans la voie ouverte par le roman : le Joueur de Moore, le George Bamwell {Merchant of London) de Lillo (1731), mirent en scène des sujets et des personnages pris dans le même milieu.
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En France, la philosophie, les progrès de l'esprii public, avaient fait ce que la politique avait fait en Angleterre. Le terrain était préparé. La littérature anglaise était fort en faveur. Les romans de Richardson furent bien vite populaires', et le théâtre se transforma dans le même sens. Ce ne fut d'abord que dans la comédie que cette transformation eut lieu. Destouches, attaché à l'ambassade française de Londres, de retour à Paris, donna son Glorieux et son Philosophe marié, qui ne sont plus, ni l'un ni l'autre, rancienne et classique comédie, celle de Molière et de Regnard. Yoltaii'e, qui avait rappo}*té d'Angleterre des impressions théâtrales nouvelles, écrivit Nanine. Avec Nivelle de La Chaussée, la comédie fit la part plus large encore à l'émotion et aux larmes, et dans Mélanide elle inclina de plus en plus vers le drame. Mais le vrai créateur et promoteur du genre nouveau, celui qui en donna, en même temps que des exemples, la théorie et les principes, et qvd l'établit véritablement dans la littérature, c'est Diderot, qui se flatta d'avoir ainsi réformé et régénéré le théâtre en France.
Toutefois, ce n'est ni en Angleterre, ni en France, que cette nouveauté eut la plus grande fortune, mais en Allemagne. C'est là que la comédie sérieuse et sentimentale s'implanta et se développa avec succès, car elle répondait, mieux encore qu'en Angleterre, et surtout mieux qu'en France, aux mœurs, aux goûts du public auquel elle s'adressait. La famille avec ses émotions, ses joies et ses devoirs ; tout ce qui se rattache à la vie morale et intime, voilà le vrai champ d'expérience et