heatraliscfie LiblioUiek, Œuvreâ, l. VI. Éd. M
S. I La comédie peut doDC 9o possionoer, s'emporter, attendrir, pourvu qu'ensuite elle fasse rire les honnôlea gens. SI elle manquait de comique, si elle n'était que larmoyante, c'est alors quelle serait ud genre très vicieux et très dJsagréable. • (Préface do Nanine.)
verlus que nous devons imiter. Elle agit sui' nous par le ridicule qui nous fait rougir de nous-mêmes, et par Témotion admirative qui stimule notre volonté pour le bien.
Rien à dire à cela. Seulement, que devient, dans cette nouvelle classification du genre comique, la comédie classique et traditionnelle, celle de Molière et de ses successeurs? La voilà confondue avec la farce. Mais alors bien des chefs-d^œuvre de notre théâtre, pour ne parler que de ceux-là : les Précieuses, le Bourgeois genlUlvomme, le Joueur, le Distrait, etc., etc., ne seraient à ce titre que des formes inférieures et imparfaites?
Il nous semble qu'il eût été plus sage, plus juste comme le demande Gellert, de laisser les choses en leur place, et de se borner à réclamer pour la comédie sentimentale le droit de vivre et de faire ses preuves à côté de ses sœurs atnées. Mais si les distinctions établies par Lessing peuvent être contestées, il faut reconnaître aussi qu'en donnant la préférence sur toutes les formes de la comédie à celle où se mêlent le sérieux et le comique, à celle qui nous émeut et nous divertit à la fois, il semble avoir deviné que cette forme serait, comme elle l'est en effet, la forme dramatique aujourd'hui adoptée et préférée par nos autem*s, comme offrant la représentation la plus complète et la plus fidèle de la vie, dans la vaiîété et la complexité des éléments qui la constituent.
Telles sont les idées de Lessing sm* la nouvelle comédie en 1754. Treize ans plus tard, dans la Dramaturgie, ces idées se sont modifiées. Cette comédie larmoyante qu'il avait si maltraitée, ne lui inspire plus le même dé-
daiu. La MUanide de La Chaussée^, la Cenie de M"* de GrafTigny, le Sidney de Gresset, trouvent maintenant grâce à ses yeux, tandis que la Nanine de Yoltaiie, conforme cependant à la théorie que nous avons mentionnée plus haut, car elle est à la fois touchante et gaie, lui inspire des doutes. Il cite au long les réflexions que Voltaire développe dans la préface de cette comédie'. Il lui demande si, en condamnant, comme il le fait, la comédie sentimentale, au nom de l'expérience, il ne méconnaît pas, lui aussi, Texpérience, quand il regarde cette comédie comme un genre défectueux et ennuyeux, c Peut-être, ajoute Lessing, en était-il ainsi au moment où Voltaire écrivait sa préface, car alors ni la Cerne, ni le Père de famille n'existaient ; et il faut que le génie réalise certaines choses, pour que nous les regardions comme possibles *. »
En excusant ainsi Voltaire de s'ôtre trompé, faute d*avoir connu les vrais modèles de oe genre nouveau qu'il condamne, Lessing évidenmient s'excuse lui-même de l'avoir calomnié, et l'explication qu'il donne, s'applique encore mieux à lui-mâme qu'à Voltaire. En effet, dans l'intervalle de la BibUoUùque théâtrale et de ]a Dramaturgie, Lessing avait eu l'occasion de faire plus ample connaissance avec cette nouvelle forme dramatique. Il avait pu apprécier des œuvres, supérieures à celles qu'il avait d'abord eues sous les yeux. Lui-même, séduit par les modèles anglais, en avait, en 1755, donné un spé-
1. U coostate que si Mélanide n'est pas un chef-d*Œuvre, on la revoit cependant toi:0our9 avec piatsir. U va jusqu'à dire que rien qa*i cjuse d'une scàne (la s* du 8« acte) il souhaiterait iul-mdme avoir fait une Mélanide, (Dramaturgie, n* 8.)
s. Voy. plus haut.
a. Dramaturgie, n« li.
cimendans Miss Sara Sampson, et subi l'influence, toutepuissante sur lui, des pièces et des théories de Diderot '.
Diderot tient une grande place dans Tœuvre de Lessing. Il a été pour beaucoup dans l'éducation de son esprit, dans l'élaboration de ses théories sur la littérature, l'art, le théâtre, la philosophie religieuse. De tous les écrivains français du zyiii* siècle, c'est à lui qu'il a le plus emprunté, à qui il doit le plus, comme aussi de son côté, Diderot doit à Lessing sa fortune et son influence en Allemagne*. Malgré les différences notables qui séparent ces deux esprits, et qui tiennent à leur génie personnel, à leur nationalité, au milieu où ils ont vécu, aux conditions de leur existence, une sorte de parenté intellectuelle les rapproche et devait attirer vers Diderot, venu plus tôt en possession de sa renommée, Lessing, plus jeune, en quête de modèles, fort attentif, comme toute l'Allemagne alors, au mouvement littéraire français, et dont le génie moins spontané avait besoin d'excitations extérieures pour développer et afflrmer son originalité.
Tous deux ont travaillé à l'œuvre d'émancipation intellectuelle du xviii' siècle. La même passion de liberté et de vérité les anime; le même besoin d'indépendance personnelle leur fait dédaigner toute attache officielle, tout ce qui pourrait entraver la libre allure de leur pensée et de leurs habitudes .
La même curiosité infatigable, la même ardeur de critique et de polémique, les pousse vers toutes les
S. Voy. Touvrage do K. Rosenknuiz : Dideroti Leben und Werke (1867). Voy. 0U881 dans le s* vol. des Neue Studien du môme auteur, un article : Noch einmal Diderot.
questions où. sont intéressés les droits de la raison; où il s'agit de lutter contre les erreurs et les préjugés traditionnels, despotiquement imposés, et de rendre à la nature et à la conscience tout ce que lui ont enlevé les tyrannies officielles, les artifices de la mode et des conventions sociales.
Mais Diderot est plus universel que Lessing. Il n'embrasse pas seulement la littérature, la philosophie, les beaux-arls, avec leurs dépendances, mais encore les sciences de la nature avec leurs applications pratiques et professionnelles. Diderot est vraiment à lui seul, TEncyclopédie du xvifi* siècle. Plus universel que Lessing, qui est resté étranger aux sciences physiques et naturelles, Diderot est aussi plus complet, en ce sens qu'il apporte à son œuvre, à la fois la puissance de son intelligence, Télan de son imagination, l'ardeur de son tempérament passionné. Il doit à ce concours de toutes ses facultés, un don d'invention et d'Intuition divinatoire qui lui suggère sur toutes les questions, des vérités fécondes, d'ingénieuses et brillantes hypothèses, mais aussi par une conséquence inévitable, des utopies, des pai*adoxes, des affirmations contradictoii*es, avec toutes les erreurs et les exagérations d'un naturalisme outré.
Lessing avec moins de spontanéité inventive et Imaginative possède ime puissance de raisonnement, une vigueur logique supérieures. Avec une hardiesse et une indépendance de pensée égale à celle de Diderot, il a plus de mesure et de circonspection, une méthode plus sAre, une plus grande fermeté de principes moraux et religieux, plusd'unité et de suite dans les idées, comme aussi plus d'ordœ et de régularité dans la conduite de sa vie.
I<a tâche de Lessing était aussi plus difSçile à accomplir que celle de Diderot. Pour la réforme littéraire et di*amatique qu'il avait entreprise, il ne trouvait pas dans Topinion publique, indifférente et mal préparée, un point d'appui solide. 11 ne bénéficiait pas des avantages qu'offraient à Diderot une société cultivée, éprise des jouissances de l'esprit, une littérature à son apogée, centralisée dans une brillante capitale. Malgré ces conditions ingrates, dont Lessing a su triompher, son œuvre a plus de puissance et d'unité que celle de Diderot. Son influence aussi a été plus féconde et plus durable.
Dès ces débuts daus la critique littéraire, Lessing a fait connaissance a/ec Diderot. Dans le recueil littéraire qu'il rédigeait à Berlin {Das Neueste aus dem Reiche des Witzes, juin 1751) nous trouvons une analyse détaillée de la LeUre sur les Sourds et Muets ^ avec une appréciation du talent de Diderot, reproduite dans une série de Lettres sur des sujets littéraires (1753) et qui vise assez justement le fort et le faible de Diderot'.
L'influence de Diderot parait très visible et directe dans le Laocoon, comme nous le montrerons', quoique Lessing n'en fasse pas mention. Mais c'est dans le domaine dramatique qu'il reconnaît et proclame Diderot son maître. Diderot comme lui est l'ennemi des conventions traditionnelles et des règles arbitraires, sur lesquelles repose, à son sens, le système de la tragédie classique du xvii® siècle. Il veut réformer le théâtre, le ramener à la natiu*e et à la vérité, en faire une école de morale et de vertu. Il a donné de son système, des