Troisième Entretien. Œuvres, t. VII, p
iëre yraiment rare, exceptionnel et même invraisem* tdable, comme le témoigne le récit qu'il fait lui-méoie •de sa vie et de ses malheurs? Ne pas connattre ses parents, ses frères et sœurs, cela n'est pas trop extraordinaire. Mais passer trente années de sa vie, errant dans le monde, sans avoir rencontré nulle part une &me compatissante, une affection, voilà ce qui est bien invraisemblable, bien étrange*! Diderot a donc lui-même péché et très gravement contre Tobligation qu'il impose il la comédie, de ne présenter que des caractères généraux, des espèces.
Il pourrait, il est vrai, comme le remarque Lessing, échapper à ce reproche d'inconséquence, en alléguant que Dorval n'est pas, à vrai dire, un caractère comique. Le genre sérieux auquel appartient le Fils naturel, et 4ont Diderot se proclame l'inventeur, n'est ni tragédie, ni comédie ; il tient le milieu entre les deux. Les caractères qu'il produit sur la scène doivent donc aussi tenir le milieu entre l'individuaLité des caractères tragiques et la généralité des caractères comiques. Dorval, quoique plus individuel qu'un personnage de comédie, ne l'est pas autant que le personnage historique 4'une tragédie.
Mais la question est précisément de savoir si la théorie de Diderot est vraie, si la tragédie doit nous montrer des individus et la comédie des types. Au premier abord il parait bien qu'il en est ainsi. La tragédie repose sur des événements historiques, vrais ou supposés vi*ais, et ses personnages sont des êtres réels qui ont reçu, et qui portent un nom connu : c'est César, c'est
1. Lo FiU naturel, acle IV, se. III. Œuvre* de Diderot, t. VII.
Briitus, c'est Brltannicus; tandis que les personnages de la comédie sont des personnages inventés, actifs, qui représentent toute une classe d'individus t c'est Tavare, le misanthrope, le tartufe, le glorieux, le méchant, etc. Et cependant cette théorie paraît fausse à Lessing; c'est-à-dire que, selon lui, la généralité typique n'appartient pas seulement aux personnages de la comédie, mais également à ceux de la tragédie, malgré leur physionomie individuelle, malgré leur personnalité et leur nom historiques. C'est encore à Aristote qu'il s'en rapporte, et auquel il demande des arguments pour réfuter la théorie de Diderot. Aristote, en effet, dans le 9** chapitre de la Poétique y fait consister la tâche du poète, non pas à représenter ce qui est arrivé réellement, mais ce qui pourrait arriver, ce qui est possible selon les lois de la vérité et de la nécessité ; et en cela consiste précisément la différence entre l'historien et le poète : l'historien représente ce qui est arrivé réellement, tandis que le poète montre comment quelque chose peut arriver. La poésie est donc plus philosophique, plus élevée que l'histoire, car elle représente le général (to xaOoXou), l'histoire, le particulier. Or, le général est ce que tel ou tel, suivant son caractère, aura dit ou fait selon la vraisemblance ou la nécessité \ »
Cette conformité des actions à la vraisemblance et à la nécessité, c'est-à-dire aux lois, aux conditions, qui régissent la nature humaine, voilà ce qui donne aux créations du poète, et surtout du poète dramatique, cette généralité humaine typique que Diderot revendique pour la comédie, mais qu'il refuse à la tragédie.