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tëres des personnages qui en sont les auteurs. Les caractères, voilà son véritable, son seul objectif, et voilà aussi la limite où s'arrêtent ses droits vis-à-vis de l'histoire. Il ne lui est pas permis d'altérer les faits qui touchent aux caractères, qui les constituent et les expliquent. « Les faits sont chose accidentelle; les caractères sont choçe essentielle (wesenhap) et spécifique {eigen-thundich). Tout fait qui serait en contradiction avec les caractères, tout ce qui détruirait l'idée que nous en avons doit être écarté. Tout ce qu'il est permis au poète d'ajouter du sien, sera pour leur donner plus de relief, pour les mettre dans leur meilleur jour. Mais le moindre changement qui altérerait le fond de leur caractère supprimerait la raison pour laquelle on leur a donné tel nom plutôt que tel autre, et rien ne nous choque davantage que ce que nous ne pouvons nous expliquer. Il nous semblerait qu'on leur a substitué des personnages étrangers, qui usurpent des noms qui ne leur appartiennent pas, et qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas'. »
Nous avons nous-méme trop insisté, au début de ce chapitre, sur l'importance des caractères, pour ne pas approuver Lessing, quand il regarde les caractères connue la partie essentielle du drame, dont les faits ne sont que l'occasion et le prétexte. Néanmoins nous trouvons qu'il sépare trop les faits des caractères, et ne voit pas assQz le lien et les rapports qui unissent les uns aux autres. Les caractères pour lui semblent avoir
1. Dramaturgie, n» 24. — 11 est à remarquer que celte même vérité iotrinséquo qui lui fait croire à la réalité des faits historiques, est aussi le fondement de Taulorité et de la confiance qu'il accorde aux témoignages des évangélistes. (Voy. le chapitre sur la Théologie, de Leasing. >
une existence propre, antérieure et supérieiure aux faits, comme la cause est antérieure et supérieure à ses effets, la substance à ses accidents. Au point de vue philosophique, cela est vrai sans doute, mais non pas au point de vue de Thistoire, et c'est d'elle qu'il s'agit ici. Les caractères n'ont pas de réalité concrète; ils ne sont pas donnés, « ils ne sont pas fixes et immuables, comme une propriété transmise de main en main' ». C'est nous qui les concevons, qui les formons, qui les créons en quelque sorte, à l'aide des faits, par une suite d'observations et d'inductions. Les pi-ogrès et les découvertes de la science historique les complètent, les modifient sans cesse, et sous ce rapport ils sont en quelque sorte dans la dépendance des faits. Les faits sont pour le poète comme pour l'historien, la seule réalité observable, le fondement solide sur lequel il peut construire ses caractères, sans préjudice de la transformation, par laquelle, sans les altérer dans leur fond, il les élève jusqu'à la généralité d'un type, et affirme ainsi son droit de poète et sa puissance créatrice*.
Donc, quand Lessing demande si ce sont les faits, ou si ce ne sont pas plutôt les caractères, par lesquels ces faits ont été accomplis, qui déterminent le poète dramatique à choisir tel sujet plutôt que tel autre, il renverse les termes de la question ; car ce ne sont que les faits observés qui ont pu donner au poète Tidée d'un caractère et qui, par conséquent, ont déterminé son choix.
1. G*e8t ainsi que a^ezprime un critique allemand au sujet de l'assertion de Lessing, quUl juge tout à fait insuGQsante. (Rùmelin, Shakes' pearsludien, p. 807.)
2. Mous voulons parler ici du drame ou de la tragédie qui emprunte ses sujets à l'histoire, et non à la légende, ou au roman, ou qui se contente de placer une fable inventée dans un cadre historique.
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En outre, il ne suffit pas pou? établir les conditions du drame historique, de n'attacher d'importance, conime le fait Lessing, qu'aux faits qui touchent au fond du caractère des personnages, et par là il entend les actions accomplies directement par eux, qui émanent de leur volonté, dont ils sont les autem*8 responsables. Contrairement à ce qu'il exige plus haut, il laisse ici trop de latitude au poète*.
Mais il est des circonstances, des faits qui, sans toucher à l'essence même d'un personnage historique, sans être constitutifs de son caractère, sont cependant inséparables de son nom, de son histoire, de son souvenir, et qu'il n'est pas permis au poète de modifier, d'altérer à son gré, même en vue du but supérieur de son art, et en vertu de son droit d'idéaliser ses héros. Ainsi la jnort de Jeanne d'Arc ne touche pas à l'essence de son caractère ; elle a été amenée pai* le hasard des circonstances; et cependant on a reproché avec raison à Schiller d'avoir, dans sa tragédie, péché gravement contre la vérité historique, en faisant monter son héroïne au ciel dans une apothéose, au lieu de nous la montrer périssant dans les flammes d'un bûcher.
Lessing ne se préoccupe que des caractères et non du milieu historique dans lequel ils évohient. Il ne
1. . . . Nous avons, il est vrai, formé le caractère des personnages historiques diaprés les faits réels de leur histoire. Mais il ne s'ensuit pas que leur caractère doive nous ramener nécessairement à ces (ails; il peut très souvent nous conduire plus vite et plus naturellement à d*aulres faits, qui n*onl de commun avec les premiers que d'être dérivés de la môme source, mais qui ont passé par toutes sortes de détours impossibles à suivre et par des contrées qui ont altéré leur pu. reté. Dans ce cas, le poète, indubitablement, préférera les faits inventés aux faits réels, mais laissera néanmoins aux pcrsoncages leurs véritables noms... {Dramalvrgie, n^ai.)
demande au poète que des portraits, et non pas un tableau.
Lui-même d'ailleurs a prouvé par son exemple, son indifférence à l'égard des circonstances historiques et locales, qui forment comme l'atmosphère ambiante des acteurs célèbres de Thistoire. C'est ainsi qu'il a détaché la Virginie romaine de son cadre naturel et antique, pour la transporter dans une cour moderne, sous le nom d^ÉmUia GaioUi\
Mais si dans la théorie de Lessing les faits sont trop sacrifiés aux caractères, les caractères non plus, quoique Lessing exige qu'ils soient sacrés pour le poète', ne sont pas respectés dans leur vérité et leur intégrité historiques ; car le poète ne s'y intéressé que parce qu'ils correspondent au caractère idéal qu'il a conçu. De même que les faits historiques sont subordonnés aux caractères des personnages qui en sont les auteurs, ces caractères eux - mêmes sont subordonnés à l'idée du poète, à une conception de son esprit. Avant d'aborder l'histoire, Lessing le suppose du moins, il a ébauché dans son imagination, un caractère représentatif d'une passion, d'un aspect de la nature humaine, d'une thèse
1. LessiDg avait également le projet d^ moderniser, d'après le mémo procédé, le sujet antique de VHereule furieux, trailé par Sénéque, el do le transformer en celui de Masaniello, le pécheur et héros révolutionnaire napolitain. {Dramatiêcke Entwurfe und Plane Leasings, herausgegeben von R. Boxberger, édition Hempel, 1876.
9. C*est ce qu*a fait Gœthe dans sa tragédie û^Egmont, et il 9*en explique lui-même : ... «Si j*avais voulu présenter Bgmont tel que riiistoire le donne, comme père d'une douzaine d*onfuuts, sa conduite icgèer aurait paru tout à fait absurde. Il me fallait donc un autre Egmont, pins concordant avec sa conduite et avec mes vues nrlisliquos. t A ce sujet, Goethe développe son idée sur les droits du poète à regard de Thistoire, conforme à celle de Lessing. (Eckermann's Gespràehe, I, S86.)
morale. Trouve- t-il dans l'histoire un caractère analogue à celui qu'il a conçu, il le choisira, il lui empruntera son nom, sa figure, les traits de son caractère pour les adapter au personnage idéal qu'il porte en lui. C'est celui-là qu'il veut mettre sur la scène; c'est lui et non pas son sosie de l'histoire, qui sera le héros de la pièce. Et le plus souvent il arrivera, l'analogie n'étant jamais complète entre le personnage réel et le personnage rêvé, que le poète qui tient avant tout à sa propre création, modifiera les traits du personnage historique, non pas toujours conformément à la vérité historique, non pas toujours pour l'idéaliser, le transformer dans le sens de son caractère réel, mais pour l'accommoder au caractère qu'il a lui-même conçu.
En somme, Lessing fait bon marché de l'histoii-e. Elle est pour lui comme un vestiaire où le poète choisit un costume et un masque pour habiller les personnages de son imagination, poiu* leur donner une date, un nom, un état civil.
Sa théorie que nous venons d'exposer, en réunissant en un ensemble, des réflexions, des jugements épars, et qui ne s'accordent pas toujours parfaitement (Lessing, nous le savons, n'y prétend pas), sauf exceptions et déviations partielles, est celle de la tragédie classique et idéaliste. Ce n'est pas celle du drame historiq[ue à la façon de Shakespeare*. Chose curieuse ! Lessing, l'admirateur, l'introducteur de Shakespeare dans la littérature allemande, et dont il se sert pour accabler Cor-
1. Il faul copondaQt être juste pour Schiller et reconnaUre qu'il apportait beaucoup de soia et de scrupule daus Télude des sources et des documents historiques qui se rapportoient à ses tragédies, notanimeut pour Wallenstein.
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neille et Voltaire ; sur la question de remploi de rhistoli*e au théâtre, est partisan de la vieille école. Cetle théorie est celle qu'ont pratiquée plus ou moins fidèlement nos tragiques français, contre lesquels il part en guerre. Même elle n'a pas été sans influence sur Goethe et sur Schiller, qui après avoir, dans leurs œuvres de jeunesse, imité fidèlement les ^is(on>5 de Shakespeare, l'un dans Gôlz de Berlichingen, l'autre dans Fiesco, se sont dans la seconde période de leur vie rapprochés des modèles classiques.
Certes, ces tragédies, où l'histoire est très souvent altérée et sacrifiée à l'imagination du poète, n'oiit rien perdu pour nous de leur beauté et de leur valeiu* poétiques. Ce sont d'admirables œuvres d'art et de puissance dramatique, qu'il ne faut pas juger l'histoire et la chronologie en main.
Lessing, esprit logicien et abstrait, manquait, comme son époque du reste, du sens historique, qui ne s'est développé et n'est entré dans la littérature qu'à la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre, grâce aux progrès de l'érudition et de la connaissance plus complète et plus exacte du passé. Nous sommes aujourd'hui à la fois plus curieux et plus difficiles en matière de vérité historique.
Aujourd'hui, le poète dramatique, affranchi de bien des règles et de bien des conventions, jouit d'une très grande liberté quant à la conception et à l'exécution de son œuvre. Mais, d'autre part, le développement de la science et du sens historiques restreint davantage sa * liberté à l'égard du passé, lorsqu'il lui emprunte ses sujets. Tout en concevant l'histoire d'une façon plus large, le poète dramatique est plus soucieux d'exactitude et de
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vérité locale. Il ne se propose plus, seulemeut de produire sur là scèue tel ou tel personnage illustre, telle ou telle figure héroïque. 11 veut ressusciter toute une époque, avec sa physionomie pi'opre, avec le détail de ses mœurs, avec tous ses acteurs et ses comparses. 11 n'impose pas à Thisloire ses propres conceptions ; il ne l'emploie pas comme une sorte d'accessoire. Il l'étudié en elle-même et pour elle-même; il l'interroge-, il cherche à en deviner le sens, à en faire jaillir la poésie cachée; il est l'interprète de l'àme de l'histoire, comme d'autres sont les interprètes de l'âme de la nature. II fait à la fois œuvre d'historien et d'artiste. A l'historien il emprunte ses procédés d'investigation scrupuleuse, sa curiosité documentaire, mais sans violer les lois du théâtre, sans sacrifier les droits de la poésie, saiu» renoncer au souci de la beauté et de la vérité idéales.