Dramaturgie, n^ ss
S. Dans la PricUegirte Zeitang de Berlin, octobre 1761; voy. le chapitre : Critique littéraire.
8. N« 56. — Voy. le chapitre sur Corneille et la tragédie française. 4. N« 71.
Ce qui doit nous occuper plus que cet^ polémique, où Lessing dépense beaucoup de science el de dialec* tique inutilementi et qui, d'ailleups, n'intéresse pas rœuvre dramatique de Voltaire, c'est la critique également minutieuse parfois et chicanière, mais en somme sérieuse et approfondie, et, il faut le dire, le plus souvent juste, et non saus quelques réserves élogieuses, à laquelle il soumet les tragédies de Voltaire représentées sur le théâtre de Hambourg, et que son devoir de feuilletoniste l'amène à juger. Ces tragédies sont Sèmiramis, Zaïre et Mérope\ Lessing ne les avait pas choisies, car il ne paraît pas avoir eu une directe influence sur la composition du répertoire. Mais comme ces trois pièces montrent le talent de Voltaire sous trois aspects différents, et qu'elles représentent en quelque sorte trois formes, trois expériences dramatiques distinctes, le critique a été servi à souhait.
Commençons par Sèmiramis. Cette tragédie est de 1748 '. Elle marque, comme toutes celles de Voltaire qui furent composées depuis son retour de Londres, c'est-à-dire depuis 1730, im progi*ès, une manière nouvelle à certains égards. Voltaire, on le sait, se fait gloire d'imiter ses prédécesseurs. Corneille et Racine ; il est
I. Outre ces trois Irogédleg représentées, Lessing mentionne, mois on passant et exceptionnellement, plusieurs autres tragédies de Voltaire. En outre, trois comédies de Voltaire : Aanine, l'ÉcoêiaUet la Femme qui a raiton, représentées également à Hambourg, sont jugées par Lessing. Nous en parlerons dans un autre article.
S. Représentée à Hambourg le S9 avril et reprise le 11 juin 1767.
le partisan convaincu du système classique ; il en admet les principes^ les règles, les traditions. Seulement le disciple a l'ambition de surpasser ses mattres . 11 reconnait que ce qui manque à la tragédie française, malgré sa supériorité à Tégard du théâtre des autres nations et même de l'antiquité, c'est Faction. Il constate que « nous avons des discours, des conversations, mais trop peu de mouvement scénique ' ».
Pendant son séjour à Londres, si important et si décisif pour lui et pour la littérature française, Voltaire, entre autres nouveautés fécondes, avait étudié le théâtre de Shakespeare. S'il fut choqué, comme.devait l'être un bel esprit français, nourri des doctrines et des traditions classiques, par les audaces, les trivialités, les monstruosités du théâtre de Shakespeare, il ne fut pas insensible non plus aux puissants effets dramatiques, au pathétique profond , à la merveilleuse imagination du poète anglais. Les jugements qu'en différents endroits, notamment dans les Lettres anglaises, û porte sur le grand tragique, témoignent à la fois de ses répugnances et de son admiration'. Celle-ci l'emporta, en somme, et Voltaire se flatta d'enrichir notre théâtre, en Y introduisant quelques-unes des beautés du drame anglais. Mais son goût académique, son respect des bienséances et des traditions ; la crainte de choquer sou public par trop de hardiesse, réduisirent ces discrètes imiovations, à quelques jeux de scène, à des coups de théâtre, à des effets de mélodrame tout extérieurs.
Déjà d^s Éryphile, il essaye d'introduire sur la scène
1. Discours sur la tragédie (fi milord BoUngbroko). t. Lettres anglaises. (Lettre XVIII.)
française le merveilleux fantastique et terrible à'Hamlet. Dans Sémiramis, il reprend le môme motif et reproduit avec plus de succès le même effet.
On connaît le sujet de Sémiramis. On sait que la scène capitale, le coup de théâtre qui doit amener le dénoûment, c'est l'apparition du spectre du feu roi Ninus, assassiné par son épouse, de complicité avec Assur, et qui sort de son tombeau en présence de la reine et de toute la cour, pour dévoiler le crime qui l'a fait périr, pour demander vengeance, et prévenir le mariage incestueux de la reine et de son propre fils Ârsace.
C'est sur cette scène et sur le parti que Voltaire a su tirer du merveilleux, que poirte la critique de Lessing.
En thèse générale, il proscrit le merveilleux dans le drame, où tout doit s'enchaîner logiquement; où les événements, les résolutions et les actions des personnages doivent être produits par des causes naturelles et compréhensibles ; autrement le théâtre ne serait pas ce qu'il doit être, l'école de la vie morale*. C'est aussi pour cette raison que Lessing repousse la tragédie chrétienne, où, comme dans Polyeucte, intervient la grâce comme un deus ex machina ".
Néanmoins, il accepte le merveilleux, sinon comme ressort principal, du moins comme moyen auxiliaire; mais à condition que le poète sache s'en servir, et c'est à ce point de vue qu'il juge la tragédie de Sémiramis, en lui opposant l'^arn/et de Shakespeare, que Voltaire avait bien en vue en composant sa tragédie'.