‹ LessingChapitre 166 sur 233 · Acte s, 8c. III · texte numérisé non relu

Acte s, 8c. III

mand. C'est à la représentation surlout, pour laquelle elle. est faite, qu'il faut juger une pièce, et celles de Voltaire particulièrement, conune l'a fait remarquer un critique, perdent beaucoup à la lecture. Il est probable que ce soir-là, comme cela lui arrivait assez souvent, s'il faut en croire le reproche que lui ont adressé des amis, Lessing, au lieu d'Stre dans la salle, était au bufTet. Son jugement, ici comme en maint autre endroit de la Dramaturgie, n* est pas le compte rendu fidèle d'un spectateur, mais la dissertation d'un théoricien en chambre, d'avance prévenu contre l'auteur, et n'ayant d'yeux que pour ses défauts.

Certes, nous ne songeons pas à rétablir la balance en faveur de Voltaire, et à le faire remonter au niveau de Shakespeare, dont il n'a ni le génie dramatique ni le génie poétique. Mais eAt-il même eu le désir et la force de suivre Shakespeare dans ses audaces et de le transplanter tout entier sur la scène française, les principes, les traditions classiques, le goAt du siècle et la crainte d'un public rebelle à ces nouveautés, eussent arrêté Voltaire. Il n'a pas compris Shakespeare, c*est entendu. Mais qui donc, à cette époque, en Allemagne et même en Angleterre, comprenait Shakespeare? Les jugements de Voltaire étaient ceux de plus d'un critique bel esprit du siècle de la reine Anne. En Allemagne, on commençait à peine à le connaître. Aucune pièc« de lui n'a été représentée sur le théâtre de Hambourg, sans doute parce qu'on savait que le public n'était pas prêt, et Lessing dans sa Dramaturgie^ se

1. Auparavant ddjA dans les Lettra sur la lUtératHre (il*), Vuy. Critique UUéraire, ch. H.

borne à vanter le génie de Shakespeare, à Topposer à Voltaire et à Corneille, et à recommander la traduction, bien incomplète et bien infidèle encore, de Wieland. Lui-même, dans ses pièces, ne Ta guère imité. Il se contente de Tadmirer et de s'en servir pour démolir les tragiques français.

" Les emprunts trop timides que Voltaire a faits à Shakespeare, sont tout de même un hommage rendu au génie du grand poète, et attestent, outre le sentiment sympathique de certaines beautés nouvelles et étrangères, le désir d*en faire profiter et d'en enrichir la scène française. C'est assurément un mérite dont un critique plus préoccupé déjuger que de condamner, lui eût certainement tenu compte' '.

1. Lessîug constalo que nulle part Zaïre u*u trouvé do critiques plus sévères que chez les Hollandais. Un certain Duim a même eu Tidée (le refaire la pièce française pour on corriger les défauts. Le dénouement est changé. Orosmane triomphe de son amour, renvoie Zaïre dans sn patrie, chargée de présents, et le vieux Lusignan meurt de joie. Lessing ne loue pas cette pièce, tout en opprouvant les critiques du Hollandais au sujet de certaines scènes mal motivées et invraisemblables dans celle de Voltaire ; il la trouve froide, quoique fuite selon les règles. Mais son plus grand défaut est de n'être pas intéressante, et il ajoute : « Les Duim peuvent bien critiquer, niais qu'ils n'aient pas la prétention de tendre Tare d'Ulysse. • (N^ 16.) Il y a là certainemen:, de la part de Losaing, un hommage rendu au génie dramatique de Voltaire, en dépit de toutes les critiques qu'il lui adresse.

f. A la reprise de Sémiramig au théâtre de Hambourg (il juin 1767), Lessing consacre deux numéros de sa Dramaturgie (n^ 26 et v?) à des considérations intéressantes et approfondies sur les symphonies que des mnsiciens allemands, Scheibe, Hertel, avaient composées pour être jouées pondant les entr'actes do quelques tragédies (Caton, Drntus, MWtridtUe, Olint et Sopfironia), et particulièrement sur celle que le directenr de l'Opéra de Beilin, Agricola, avait composée pour Simiramii. Nous en parlons plus en détoil dans le cliapitre consacré aux idées esthétiques de Lessing. {Critique ettfiétique, ch. !•'.)

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Dans sa cntique de Sèmiramis et de Zalref Lessing s'est servi de Shakespeare pour écraser Voltaire. Dans sa critique de Mérape, il le met en présence de la tragé* die grecque, et lui prouve qu'il ne Fa pas mieux comprise que le drame anglais, et qu'eu se flattant de Tavoir surpassée, il n'a fait qu'en altérer la beauté et en affaiblir la puissance dramatique. Cette critique de Mérope, plus développée, plus approfondie que les précédentes, est aussi plus décisive et frappe plus juste. Il n'est pas possible de ne pas donner raison à Lessing sur les points essentiels, et personne, j'imagine, ne songe sérieusement à défendre Mérope, bien oubliée aujourd'hui, malgré l'enthousiasme qu'elle excita à sou apparition, malgré ime ou deux belles scènes et quelques beaux vers qui sont restés. Toutefois cette critique, très développée, trop développée (elle embrasse quatorze numéros de la Dramaturgie, de 36 à 50), encombrée de discussions inutiles sur des détails de peu d'importance, étrangers à la pièce elle-même, n'aurait qu'un médiocre intérêt pour nous, en dehors de la virtuosité dialectique de Lessing, qu'il faut toujours admirer, si, à celte occasion, et selon son habitude, l'auteur de la Dramaturgie ne trouvait le prétexte de discuter certaines questions importantes d'esthétique dramatique.

Le sujet de Mèrope est antique. Deux historiens grecs, Pausanias et ÂpoUodore, rapportent qu'un i-oi de Messène, Gresphonte, à la suite d'une révolte, fut assassiné, avec deux de ses fils, par Polyphoute, un des chefs de

rémeute, qui s'empara du pouvoir et contraignit la veuve de Gresphonle de l'épouser. Mais un des fils qui avait échappé à la mort, revint pour venger son père et sa mère. Il assassina l'usurpateur meurtrier et monta sur le trône.

Rien de particulièrement -di*amatique dans ce récit. Mais on le retrouve reproduit et enrichi de circonstances nouvelles dans le récit d'un compilateur romain, Hygimis. Le fils de Cresphonte, Téléphonte, qui avait échappé aux meurtriers et qu'un ami de la famille avait élevé en Ëtolie, apprend que l'usurpateur le sachant en vie, et tremblant pour sa couronne, avait mis sa tête à prix. Pour accomplir sa vengeance, car il connaît sa naissance et ses droits, il se rend à Messène, se présente à Polyphonte comme le ipeurtrier du jeune prince, et réclame la récompense promise. Polyphonte lui fait bon accueil et le garde à sa cour, en attendant qu'il puisse l'interroger à loisir. Mais la reine, qui appi'end l'arrivée de l'étranger et le motif qui l'amène, et qui en même temps apprend par le vieux serviteur qui sert d'intermédiaire secret entre elle et son fils, que ce fils a disparu, sans qu'on sache ce qu'il est devenu ; emportée par l'amour et la fureur maternelles, saisit une hache, se précipite dans la pièce où l'étranger s'était endormi, et aurait assassiné, dans la personne du prétendu meurtrier de son fils, son fils lui-même, s'il n'avait été reconnu, à ce moment même, par le vieillard, qui empêcha ainsi ce crime involontaire. La mère et le fils s'unissent alors et de concert préparent leur vengeance. La mère feint d'être d'accord avec son mari qui, heureux d'être délivré d'un prétendant dangereux, ordonne un sacriûce dans le temple pour remercier les

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dieiu ; et c'est aux pieds des autels que Téléphonte immole le meurtrier de son père et preud possession de son trône légitime.

Voilà, certes, un sujet éminemment tragique, et qui offre une situation des plus pathétiques : celle d'une mère qui reconnaît son ûls dans celui qu'elle allait immoler connue lemeurtiier de son fils.

Ce sujet à dû tenter, déjà dans l'antiquité, le génie de quelque poète. Il est question, en effet, d'une tragédie perdue, mais que certains indices, certains fragments de vers, permettent d'attribuer, avec quelque vraisemblance, à Euripide ; et comme les récits d'Hyginus ne sont, pour la plupart, autre chose que des arguments de tragédies antiques perdues, le récit que nous venons de citer a paru vraisemblablement être l'ai'gument de cette tragédie d'Euripide. Si l'on en croit certains témoignages, la scène capitale de cette tragédie, et qui devait en assurer le succès, était précisément celle que nous avons signalée, où la mère est sur le point de tuer son fils sans le connattre. Aristote, sans nommer l'auteur, cite cette scène comme une des combinaisons les plus propres à produire la terreur et la pitié, qui sont l'objet essentiel de la tragédie^; et Plutarque constate l'émotion angoissante du public d'AthèneSi à la représentation de cette pièce, quand arrivait cette scène.

Dans les temps modernes, au xvii* et au xviii* siècle, en France, en Angleterre, en Italie, déjà avant Voltaire, on rencontre plusieurs tragédies sur le même sujet. La plus importante de toutes est celle môme que Voltaire a prise pour modèle. Elle a pour auteur le marquis

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