I.SSSXVO
Qu'importe que Voltaire se soit caché sous un déguisement pour dire à son confrère en Mérope ce qu'il ayait sur le cœur; qu'importe encore, pour ce qui doit nous occuper ici, que lui, ainsi que le P. Toumemine et Dacier et Curtius, se soient trompés sur le sens d'un passage d'Aristote ; la tragédie de Voltaire n'en sera ni meilleure ni pire, et Lessing n'en aura ni plus ni moins raisoa dans sa critique. De même, nous faisons peu de cas des remarques ironiques de Lessing qui, obligé de constater le succès de la pièce qu'il se propose de démolir, l'enthousiasme du public et l'ovation faite à Voltaire, ne peut cacher sa mauvaise humeur. 11 blâme avec aigreur la sotte curiosité des spectateurs rappelant l'autenr, après la chute du rideau, pour contempler sa personne, au lieu de se contenter du plaisir artistique d'admirer son œuvre, et la vanité de l'auteiu- heureux de se livrer ainsi en spectacle et en pâture au public, « comme un animal curieux, comme une marmotte ». Nous sommes moins sévères aujourd'hui sm' ce chapitre.
Lessing dépense beaucoup de subtilité et d'esprit à ces hors-d'œuvre, et leur accoi*de beaucoup trop de place, au détriment des proportions de l'ensemble.
Hâtons-nous d'arriver à la critique môme qu'il fait de la tragédie de Mérope, Cette critique roule sur deux points : en quoi Voltaire a-t-il imité la pièce de Maffei, en quoi l'a-t-il modiûée? Ses imitations et ses modifia calions sont-elles également heureuses, et justifientelles sa prétention et celle de ses admirateurs d'avoir surpassé son modèle, et d'avoir donné une tragédie digne de remplacer celle d'Euripide qui est perdue?
Le plus sérieux reproche que fait Lessing à Voltaire, et qui touche également Maffei, c'est d'avoir modifié
sur un point essentiel le récit d'Hyginus, ou, si Ton veut, Targument probable de la tragédie grecque.
Dans cet argument, elsans doute aussi dans la pièce^ Egisthe (ou Téléphonte), fils de Cresphonte, échappé au massacre et élevé secrètement loin de Messène, connaît sa naissance, son rang, les événements qui Tout séparé de sa patrie et de sa mère. Il arrive à Messène expressément pour venger son père, et afin de mieux tromper l'usurpateur et assurer sa vengeance, il se donne pour le meurtrier d'Egisthe, dont la tête a été mise à prix, et réclame la récompense promise. Puis, lorsque sa mère, à laquelle il ne s'est pas fait reconnaître encore, apprend que le meurtrier de son fils est là près d'elle, endonni de fatigue, elle s'élance sur lui, une hache à la main, dans un mouvement de fureur bien natm*el, et sans l'intervention du vieux serviteur qui, lui, a reconnu le fils de ses maîtres, Mérope allait assassiner son propre enfant.
Voltaire, à l'exemple de Maffei (mais avec quelques modifications de détail que Lessing jugera d'ailleurs maladroites), a changé complètement la situation.
Pour augmenter l'intérêt, pour tenir en suspens le spectateur, et ajouter, croyaient-ils, à l'effet dramatique de la scène capitale, où Mérope reconnaît son fils, au moment même où elle allait l'immoler, les deux auteurs modernes supposent au contraire qu'Egisthe ignore sa naissance, son nom et les circonstances qui l'ont privé du trône et éloigné de Messène. Il y anive par hasard, en étranger, en voyageur. En route, il a été assailli par deux inconnus, et il en a tué un. La nouvelle de ce meurtre s'est répandue à Messène, et l'arrivée de cet étranger, les traces de sang sur ses vêtements en lam-
beaux, le désignent comme le meurtrier probable. De plus, un amieau qu'il porte sur lui (chez Voltaire c'est une armure, l'armure du feu roi') laisse soupçomier qu'il a dépouillé sa victime; et comme à ce moment môme, la reine apprend qu'Egisthe, son fils, a disparu et qu'on ne sait ce qu'il est devenu, elle ne doute pas un moment que c'est de la main de cet inconnu qu'il a péri. Dès lors, elle arrête, elle médite longuement sa vengeance . Elle guette le moment favorable, et, en attendant, elle combine en imagination les horribles supplices qu'elle fera endurer à sa victime. Quand elle croit l'occasion propice, le jeune étranger étant endormi dans le vestibule du palais, elle s'avance. la hache à la main, et alors, conune dans la pièce antique, a lieu la fameuse scène de la reconnaissance.
Ce changement est-il heureux? Âjoute-t-il à l'efiet dramatique, à l'émotion du spectateur? De ces deux scènes, de l'antique ou de la moderne, laquelle est la
1. Leasing plalBante splriluellement, quoique un peu longuement, au sujet de cette armure que Voltaire avait malencontreusement substituée à Panneau, qu'une plaisanterie de Boileau avait, croyait-ll, discrédité : « Pourquoi fallait-il que Voltaire choisit une vieille armnre? Quand Narbas emmena Tenfant, qu*est-ce qui le détermina à emporter aussi Tarmure de son père assassiné ? Sans doute, pour qu*Egisthe, devenu grand, n*ail pas besoin d*en acheter une neuve ! Le prudent vieillard ! Pourquoi ne s*esl-il pas fait donner aussi par la mère quelques vieux vêtements ! Sans doute, il n*y avait pas d'autre armure que celle-là ! C'était une armure de famille, que Vulcain avait lui-même fabriquée pour Taïeul..., ornée de belles figures symboliques, par lesquelles Euriclès et Mérope devaient le reconnaître de suite, après quinze ans. S'il en est ainsi, il fallait bien que le vieillard l'emportât, et M. de Voltaire doit lui savoir gré, au milieu du trouble sanglant pendant lequel un autre n'aurait pensé qu'à sauver l'enfant, d'avolr pensé en même temps d'emporter un meuble aussi utile. Si Bgisthe a perdu le royaume de son père, il ne doit pas du moins perdre encore l'armure qui pourra lui servir à le reconquérir. > (N« 44.)
plus pathétique ? Leasing n'hésite pas à se pi*ononcer pour la première. Il en donne d'excellentes raisons et nous sommes tout à fait de son avis.
Dans la pièce antique, où Egisthe sait qui il est et ce qu'il veut faire, le spectateur, averti dès le début, initié aux projets du jeune homme, s'intéresse à son sort; voit avec anxiété la teiTible méprise dont il est menacé d'être viclime. Il tremble depuis le début de la pièce pour Egisthe, et en même temps pour Mérope, pour cette mère qui, aveuglée par la haine et par l'amour maternel, va commettre le plus horrible des crimes V II n'est délivré de son anxiété qu'au moment décisif, où la mère reconnaît ce fils qu'elle allait frapper pendant son sommeil.
Mais les deux auteurs modernes n'en ont pas jugé ainsi. L'un et l'autre, il est vrai, ils se sont flattés de s'ôtre inspirés de l'esprit antique, en bannissant l'amour et la galanterie de leur pièce, conune l'avaient fait du reste plusieurs de leurs devanciers dans le même sujet. Néanmoins ils ont sacrifié au goût de leur public, amateur de surprises savamment ménagées et amenées. Ils ont imaginé un de ces imbroglios que l'influence espagnole avait mis à la mode. Mais Lessing n'admire pas ces ingénieuses combinaisons. Il les trouve indignes de la vraie tragédie, et par la comparaison de la Mérope antique avec la Mérope moderne, il montre ce que celleci a perdu en croyant surpasser celle-là.
Dans lapièce moderne, en effet, le spectateur tremble
1. SI le spectateur tremble pour Egisthe et pour Mérope, la crainte tragique n*a donc pas uniquement pour objet nous-mômes, mais aussi les personoages de la pièce, contrairement à la théorie d'Aristote que Lessing a adoptée.
peut-être pour la mère, mais non pour le fils, car il ignore qui est Egisthe, comme Ëgisthe Tignore loiméme. Tout au plus éprouve-t-il pour lui cette pitié g^ nérale, impersonnelle en quelque sorte, qu'inspire tout être humain menacé d'un danger mortel. C'est pour l'homme, ce n'est pas pour le fils qu'on tremble, ou plutôt on tremble pour lui, mais pendant ua instant seulement, quand on apprend qu'il est le fils de Mérope. Mais à ce moment même, sa mère le reconnaît et « la crainte cesse précisément quand elle allait commencer*. »
L'avantage ici est donc certainement du côté de la tmgédie grecque, et l'on comprend maintenant l'émotion qui devait étreindre les spectateurs d'Athènes, dès le début de la pièce ; émotion qui allait grandissant et atteignait son comble quand arrivait la terrible scène'.
Lessing fait si peu de cas des savantes combinaisons et des surprises ingénieuses du théâti^e moderne, qu'il va jusqu'à louer les prologues d'EuripidQ, qui naïvement, sans façon, mettent tout d'abord le spectateur au coiu^nt de l'action qui va se dérouler devant lui ; le laissent tout entier à l'intérêt que lui présentent le mouvement des passions et le développement des caractères.
Néanmoins, Lessing n'a pas tout à fait raison contre Voltaire, ni contre son devancier MafTei. Si l'un et Tautre ont modifié la donnée antique, c'est qu'ils ont voulu, dans la personne de Mérope, peindre l'amour