‹ LessingChapitre 173 sur 233 · No · texte numérisé non relu

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Ces règles, dont veut parler Lessiag, ce sont les règles des trois unités, un des dogmes fondamentaux de la tragédie française, et contre lesquelles il fait ici une charge à fond.

Bien que la question, entendue et jugée aujoiurd'hui, n'ait plus un grand intérêt pour nous, elle en avait un pour Lessing et pour son temps. Il n'est donc pas inutile de connaître là-dessus l'opinion de l'auteur de la Dramaturgie,

D'abord l'unité de lieu. Lessing n'en fait pas grand cas, d'autant moins qu'elle n'a jamais été expressément imposée au théâtre antique. Mais, puisque la tragédie française s'y soumet, Voltaire n'aurait pas dû placer la scène dans le palais de Mérope, tantôt dans une parUe, tantôt dans une autre, ce qui détruit Tunité de lieu. Car cette unité exige que l'action se passe dans un lieu déterminé, bien limité, qu'on puisse aisément embrasser du regard, dans une pièce, dans une cour, dans un vestibule et non dans un palais. Autrement, on pourrait tout aussi bien la placer dans une ville, comme le voulait Corneille. L'étendue ne fait rien à Taffaire. Que Voltaire s'autorise de l'exemple de Corneille, soit. Ce qui était peiTuis à Corneille doit l'être à Voltaire. Mais au moins que ce lieu, quel qu'il soit, comme le demande Corneille, soit conservé pendant tout l'acte et ne change pas d'une scène à l'autre, comme au 3* acte de Mérope, où Euriclès, le serviteur de la reine, conduit Egisthe dans le tombeau de Cresphonte, qui s'ouvre au fond de

la salle, et qu'il est obligé de fermer à Taide de ce fameux rideau dont se moque aussi Tabbé d'Âubignac ; ou bien encore au 5* acte, lorsqu'on voit s'ouvrir, au fond de la scène, le temple où Ëgisthe va immoler Polyphonte, et qu'on pourrait s'étonner de voir dans le palais même, si on ne supposait pas, comme le dit plaisamment Lessing ,• que ce temple , sans doute , n'est autre chose « que la chapelle de cour de Sa Majesté la reine, attenant à la salle du trône, pour que ladite Majesté puisse aller faire ses dévotions à pied sec*. »

Quant à l'unité de temps, elle condamne également Voltaire à bien des invraisemblances. Dans cet espace de vingt-quatre heures, dans lequel il enferme l'action, que de choses se passent I Au moment où commence la j)ièce, le peuple, après quinze ans d'anarchie, va choisir un roi, et Polyphonte, pour s'assurer le trône, se décide à épouser la reine. Il lui demande sa main. Elle refuse, étant toute à son flls et au souvenir de son époux. Cependant, le peuple proclame et acclame Polyphonte. Le voici rassuré et tranquille, ce semble. Il peut laisser venir les choses, attendre patiemment que la reine se décide; que ses scrupules s'évanouissent; qu'elle s'habitue à l'idée de cette union qui lui répugne. Mais non ! ce vieux soldat est un chaud soupirant (ein hitziger Freier). Dans son empressement presque comique pour un homme de son âge, il veut que, le même jour, avant le coucher du soleil, s'accomplisse, en dépit des résistances de Mérope, ce mariage inutile pour lui, odieux à la reine. Mais, qu'y faire? L'unité de temps le veut. « Sans doute, dit Lessing, il n'est pas matériellement

impossible que tout cela puisse se faire dans une journée. Mais aucun homme raisonnable n aura l'idée de le faire. Au-dessus de la possibilité matérielle, il y a la possibilité, la vraisemblance morale. Voltaire a obéi à la lettre, mais non à Tesprit de la règle. 11 a sacrifié run à Tautre, l'essentiel à l'accessoire. Son Polyphonie est un éphémère de i*oi qui ne mérite pas de régner deux jours, parce que, déjà le premier jour, il a engagé son affaire, si sottement, si ridiculement. >

11 n'y a trop rien à répondre à cela. Les conséquences d'une observation trop stricte de la règle de l'unité de temps sont visibles. Mais alors pourquoi Lessiug reproche-t-il à Voltaire d'avoir pris ses aises avec l'unité de lieu? S'il avait fait de même pour Tunité de temps, il ne serait pas tombé dans les défauts que le critique signale et détaille si minutieusement. S'il l'avait étendue au delà des limites prescrites, comme on lui reproche de l'avoir fait pour l'unité de lieu, il les aurait évités sans doute. Un reproche détruit l'autre. Lessing ne veut pas comprendre la situation de nos poètes classiques, ni tenir compte de leui*s efforts pour concilier le respect de la tradition et les nécessités que leur imposaient certains sujets dramatiques. Les anciens seuls, selon lui, ont vraiment compris et appliqué la règle des unités. L'unité de lieu et de temps n'était, pour eux, que la conséquence de l'unité d'action, la seule, la vraie loi essentielle du théâtre, et encore ne l'ont-ils appliquée si consciencieusement que parce que la présence du chœur la rendait nécessaire. Il n'était pas admissible, en efTet, que le chœur se déplaçât comme les acteurs, avec le lieu de la scène, et qu'il y demeurât au delà d'un temps relativement court. Cette néces-

site les amena à simplifier Taction, à la réduire à ses éléments essentiels, à en faire, en quelque sorte, Tidéal d'une action dramatique, qui fait la part la plus petite possible aux circonstances de temps et de lieu*. ».

L'explication est ingénieuse. Mais pourquoi Lessing n'a-t-il pas ajouté, ce qui est plus vrai encore, que cette idéalisation de l'action dramatique, qui réduit à leur minimum le temps et le lieu, résulte surtout de la conception même qu'ils avaient de la tragédie, et de cette beauté simple et sévère qui caractérise tous les produits de l'art grec.

Pourquoi maintenant, se demande Lessing, les Français ont-ils si mal imité les Anciens?

« Les Français, répond-il, qui n'ont pas goûté la vraie unité d'action, gâtés qu'ils étaient par les intrigues désordonnées des pièces espagnoles, avant d'avoir connu la simplicité grecque, ont considéré les unités de temps et de lieu, non comme une conséquence de cette unité supérieure, mais comme des conditions indispensables de toute représentation dramatique. Ils ont cru nécessaire de les adapter à leurs pièces plus complexes et plus compliquées, aussi rigoureusement que l'eût exigé l'usage du chœur auq[uel, cependant, ils avaient renoncé. Mais comme ils reconnurent la difficulté et l'impossibilité même d'une telle conciliation, ils ont cherché des compromis avec ces règles tyranniques, auxquelles ils n'avaient pas le courage de se soustraire*. »

En effet, cette tentative de concilier la règle des uni-

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