Aphorismen ùber dat Theaier, Berlin
spirituellement humoristique, tout à fait voltairienne : « LiB drame selon les trois unités est aux autres formes du drame ce que Tesprit-de-vin est au vin, Tessence de café au café '. »
Mais il n'en est pas de même, et cette théorie n*est plus applicable, lorsq[ue le sujet du drame est emprunté à rhistoire. Toute action historique de quelque importance — et Tauteur dramatique n'en choisit guère d'autres — est complexe de sa nature, féconde en incidents et en péripéties. Elle a une durée variable, déterminée par les circonstances. Elle se passe rarement dans un lieu unique. Elle oblige alors le poète à la suivre dans ses développements et ses déplacements successifs. Celui-ci ne peut, sans invraisemblance choquante, sans faire violence à la vérité et au bon sens, la plier de force à l'unité de temps et de lieu, qui devient alors une gêne et une entrave pour lui, nuisible à l'effet qu'il veut produire*. En effet, il en coûte bien plus au spectateur d'admettre que des événements séparés par le temps et par l'espace, ont pu se passer dans le même lieu et dans l'intervalle d'une journée, que d'admettre une fois pour toutes, qu'au théâtre, le temps et le lieu ne sont pas le temps et le lieu réel où nous vivons. Il n'est donc pas nécessaire, il est même illogique, de vouloir accommoder à cette unité de convention, arbi-
1. Voy. aussi Topinion de M. Nisard sur les unités, dans sa magistrale HUtoire de la littérature française, t. III, p. 67 el suiv.
S. Un des prédécesseurs de Lessingdans la critique drama'.lque, qui a émis plus d^une idée originale dont Leasing a fait son proQt, Elins Schlegel (ronde des frères Schlegei, les chefs de l*écoIe romantique), demande que le poôte conduise ses personnat^es là où ils ont afTairi', plutôt que de les forcer, pour nous plaire, à venir là où ils n*ont que Caire.
traire et uniforme^ Taction, idéale aussi quoique historiquement vraie, qui se passe sur la scène. Si le spectateur peut se figurer que pendant les quatra heures qu'il est assis dans sa stalle, vingt-quatre heures se sont passées sur la scène, poui*quoi ne se figurerait-il pas que des jours et des semaines ont pu s'y passer? L'important est que cette extension du temps et du lieu soit motivée, amenée par le développement naturel de l'action, sans en détruire Tunité, qui, elle, s'impose toujours comme la loi essentielle et primordiale de toute œuvre d'art. L'action dramatique d'ailleurs a ses limites. Lorsqu'elle s'étend sur un trop long espace de temps et de lieu, elle perd sa vraisemblance dramatique, et l'imagination du spectateur résiste au poète, qui lui demande trop. C'est dans ce sens que Boileau a pu rejeter, avec raison, telle pièce où le héros
Enfant au premier acte, est barbon an dernier *.
Nous avons voulu suivre, dans tous ses détoiurs et ses digressions, cette appréciation de l'œuvre dramatique de Voltaire, parce qu'elle nous montre, siur un sujet important, les procédés de la critique de Lessing, la vigueur et la sagacité pénétrante de sa critique, sa profonde connaissance de l'antiquité, et aussi ses défauts, ses préventions injustes, l'importance excessive qu'il
1. Art poétique, chap. III. Avanl lui déjà, Cervantes, en Espagne, et Chapelaia, en France, avalent émis la môme opinion. Voy. Bniuetièrc {Évolution des genres, 8« leçon).
Diderot, dans le l«r Entretien du Fils naturel, dit aussi son mol sur la question des unités, mais sans se prononcer catégoriquement pour ou contre. (Voy. le chapitre sur Diderot et la Comédie bourgeoise.)
donne à des détails, à des minuties d'érudition, sans se soucier de les proportionnera l'ensemble.
La critique de Lessing, ici comme ailleurs, est surtout négative. Il excelle à découvrir les points faibles et y porte tout l'effort de sa science et de sa logique. Mais souvent aussi, comme ici, l'ensemble de l'œuvre paratt lui échapper. Surtout il ne tient pas compte de l'effet d'une pièce, à la représentation, devant le public. Il étudie dans son cabinet, avec la loupe, en critique, en théoricien pur. Il ne la suit pas avec la curiosité sympathique du spectateiur, qui se laisse entraîner bon gré mal gré par l'intérêt, le mouvement de l'action, le pathétique des situations, l'éloquence du style. Il ne laisse pas agir sur lui d'abord l'œuvre vivante qu'il va juger, et son émotion, son plaisir, n'entrent pour rien dans son jugement. Sa critique est celle d'un adversaire et non d'un juge, et peut-être étant donnés l'intention et le but de la Dramaturgie, serait-il injuste de lui demander autre chose \ Il faut reconnaître, toutefois, qu'il rend justice à Voltaire, au moins sur un point. Il admire la scène où Mérope, craignant que Polyphonte, pour lui plaire, ne fasse périr celui qu'elle a reconnu pour son ûls, mais qui, pour Polyphonte, n'est encore
1. A. W. Sehlegol, qui est d*une sévériti) injuste à I*ûgard de outre théâtre classique, et surtout do Moliôre, que Lessing traite assez bien, est, en revanclie, plus bienveillant que lui pour Voltaire. Ainsi, précisément à propos de Mérope, il dit : « Lessing a rolové, peut-être avec trop de sévérité, les autres défauts de itirope. Il est impossible de nier que cette pièce, bien jouée, ne produise un grand effet. Une mère passionnée, prôs de perdre le fils qu'elle vient de retrouver; un fils qui réussit, par sa valeur, à tirer de péril sa mère et lui-même, sont des objets si touchants et qui s'adressent si directement à nos afTeclions les plus naturelles qu*aucun sentiment pénible ne peut troubler le vif intérêt qu'ils excitent. > {Coun de liUJreUure drama' 'ique, n* Leçon.)
que le meurtrier d'Egisthe, lui révèle le secret qu'ellemême vient de découvrir. Il veut bien reconnaître là Tinspiration d'un vrai poète; mais il aurait pu la reconnaître ailleurs encore, dans la peinture de l'amour maternel, de ses regrets, de ses espérances, de ses craintes et même de ses transports de légitime fureur, suivis de transports de joie, et où Voltaire sait trouver des accents éinus et pathétiques, des traits de nature et de vérité '.
La critique contemporaine, en France, placée à un autre point de vue que Lessing, a été à la fois plus juste et plus sévère que lui, pour Voltaire. Elle a été plus avant que Tauteur de la Dramaturgie dans la critique de ses défauts. Mais elle a reconnu, en même temps que les qualités et les beautés partielles de ses œuvres, ses tentatives de réforme et de renouvellement du théâtre français. L'Allemagne non plus, moins intéressée cependant que nous, à défendre, même dans la partie la plus caduque de l'œuvre de Voltaire, ce qui peut être défendu, l'Allemagne n'a pas adopté sans réserves, comme nous l'avons montré plus haut, les jugements que Lessing poi*te siur Voltaire. 8a réputation dramatique n'a pas été entièrement dé tniite par les âpres critiques de la Dramaturgie, Lorsque Gœthe, directeur du théâtre de Weimar, crut nécessaire, au nom de l'art tragique, de réagir contre le succès inquiétant du drame naturaliste de Kotzebue et consorts, entre autres tenta-
1. Ed juguaul la tragédie religieuse de Cronfgk, OUnl ei Sopkronin, Lessing parle en gëuiSral de la couversatinn religieuse au ihéitre at blAme celle de Polyeucie, muis approuve une situaUon analogue dans It tragédie à'Alzire do Vollalre, « qui mieux que personne a compris jusqu'où l'on pouvait aller au théâlre dans uuo situation paroiUo •. {Dramaturgie, n» i.)
tives, il traduisit Tanerède et remit à la scène Mahomet. Depuis, Voltaire n'a jamais complètement disparu du répertoire et tout récemment encore, une reprise heureuse de Mahomet sur un des principaux théâtres de TAllemagne prouve que Voltaire, même comme poète dramatique, n'est pas encore rayé complètement du nombre des vivants < .
Mais nous savons tous que le théâtre est la partie la moins solide et là moins durable de la gloire de Voltaire. Son vrai génie est ailleurs. Lessing semble l'avoir compris, car sa critique, si sévère, n'atteint que le poète et le théoricien dramatique. Ce qu'il enlève à celui-ci, il l'accorde à l'écrivain, au penseur, au philosophe, en dépit des fâcheux démêlés qu'il a eus avec l'homme. De sa part, c'eût été d'ailleurs de l'ingratitude, car l'influence de Voltaire sur Lessing pendant ses années dé début et d'apprentissage littéraire est incontestable et à laissé des traces visibles dans son esprit et son talent.. Il avait lu, étudié, traduit les Essais historiques de Voltaire, et le compte rendu élogieux qu'il en fit dans le journal littéraire qu'il rédigeait alors, témoigne de l'admiration que lui inspirait l'écrivain et l'histo-
1. A propos de eelle reprise sur le théâtre royal de Dresde, un journal littéraire, orgaue de la jeune école littéraire et dramatique de rAliemagno (ce qui donne plus do valeur encore à son opprëcialion ), s*ezprime ainsi : « On a émis à cette occasion divers jugements sur les déliiuts du tlié&lre classique français. Mais ceux qui s'intéressent au fond et à la valeur intrinsèque des œuvres n'ont pu s*empâcher d*admiror de nouveau le génie de Voltaire et la peinture vraiment originale du fanatisme dans ce drame, ainsi que la puissante composition de Tœuvre entière, et le large sentimenl de noble humanité qui se moQire dans cette satire tragique. Ce n'est sans doute pas Thisloire que Voltaire nous présente, tnais T&me de Thistoire. Cette tragédie a produit nne puissante impression sur les spectateurs, v (Magazin fur LUeratur, numéro du 24 mars 1894.)
rien*. L* Essai sur les croisades l'iatéressa particulièrement, et le portrait du sultan Saladin, dont Yoltaire fait ressortir les nobles qualités de cœur et de caractère, est resté fixé dans sa mémoire, et plus d*un trait ae retrouve dans le Saladin de son Nathan le Sage. Il est certain aussi que la première initiation de Leasing à Ja littérature et au théâtre anglais lui Tient des Lettres anglaises^ de Voltaire. En outre, un des écrits de Voltaire que Lessing a étudié avec le plus d*intérét, ce sont les Conseils à un journaliste, dont il a tiré grand profit pour le métier qu'il exerça toute sa Tie sous des formes différentes. Enfin, les qualités de style de Lessing, et qui l'ont mis hors de pair parmi ses contemporains, la précision logique, la brièveté et la transparence lumineuse, dons innés sans doute chez lui, ont cei>endant été cultivées, développées, fortifiées à l'école de ce maître incomparable, vers lequel l'attiraient certaines affilDÛtés de nature'. Toutefois, l'influence du penseur et du philosophe a été plus profonde encore sur Lessing. L'esprit même de Voltaire, sa philosophie (sauf cependant son scepticisme et ses moqueries antireligieuses et antichrétiennes, qui n'ont jamais eu de prise sérieuse snr les esprits allemands), sa propagande infatigable en
1. Dans ce même journal {Berliniêch primlegirte Zeilung, I76t), Lae> •ing loue également et avec emphase une tragédie de Voltaire, une dus moins remarquables : Amélie ou le due de Paise, {CBu9ru, t. V, Éd. Munker.) — Voy. Critique littéraire, ch. I*^
S. La traduction do ces lettres a paru dans les BeUrâge zw hiumi» undAvfnahme deê Thealer$.{Er$Ut Stûck) i750.(CKttoreff.Éd. Ifunker, 7,4.)
3. Un des derniers et des plus distingués biographes de Leasiag, que nous avons eu déjà Toccasion de citer ailleurs. If. Brich Schmldt, a longuement détaillé les rapports de Lessing avec Voltaire, et la prolit qu*il en a relire. [Letsing, Gesehietue seineê Lebens und $einer Schrifien, vol. l, ch. IV.)
faveur de la tolérance, de rhumanité, de l'affranchissèment des consciences, ont trouvé dans Lessing un admirateur et un disciple tout préparé. Il a travaillé à la même œuvre, il a défendu la même cause, à sa manière, dans son sens, avec des armes moins brillantes, moins finement aiguisées, mais plus solidement trempées peut-être. L'épitaphe anticipée qu'il a composée pour Voltaire, plus tard (1779), au plus fort de ses luttes religieuses, exprime assez bien, dans sa concision lapidaire et sa brièveté épigrammatique, le sentiment de Lessing et aussi, je crois, celui du plus grand nombre sur la faiblesse et sur là grandeur de Voltaire:
« Ci-gît, s'il fallait vous en croire, pieux personnages, celui qui devrait être là depuis longtemps.
« Que le bon l)ieu lui pardonne en grâce sa Henriadey ses tragédies et beaucoup de ses petits vers ; car pour le reste, ce qu'il a mis au jour, n'est pas trop mal réussi ^ »