CHAPITRE VIII
Corneille, Aristote et la tragédie française.
La critique très détaillée à laquelle Lessing soumet la Sémiramis, la Zaïre et surtout la Mèrope de Voltaire ^ n'est cependant pas la partie la plus importante de la polémique dirigée contre notre théâtre. Cette critique vise l'œuvre personnelle de Voltaire, plutôt que la tragédie française elle-même ; bien que Lessing ait profité de roccasion que lui oflrait Mèrope^ pour discuter une des règles fondamentales de notre système* dramatique : la règle des trois unités. Mais l'attaque principale, l'assaut définitif qu'il livre à la citadelle ennemie, c'est la discussion longue et approfondie qu'il institue au sujet des théories dramatiques de Corneille.
Corneille est pour Lessing le véritable représentant, la personnification même de la tragédie française. « Des deux grands poètes tragiques du xvii' siècle, Corneille et Racine, c'est Corneille qui a fait le plus de mal et a exercé l'influence la plus pernicieuse sur les auteurs. Racine lésa égarés par ses œuvres seulement, Corneille à la fois par ses œuvres et par ses théories* », et comme pour Lessing les théories ont plus d'importance et d'ijitérôt que les œuvres, il s'attaquera de préférence à Corneille.
C'est donc à l'absence de théories et de dissertations
]. Dramaturgie, n^ lo, li« 15, 36-'iO.
sur la tragédie, que Racine doit de n'avoir pas ôté trop malmené par Lèssing. Il est vrai qu'aucune de ses pièces n'a été représentée sur le théâtre de Hambourg pendant Tannée 1767-1768. Mais ce n'eût pas été une raison pour l'auteur de la Dramaturtjie, de n'en pas parler. Les digressions ne l'arrêtaient pas quand l'envie lui en prenait. C'est ainsi qu'il a consacré quatorze numéros (de 54-68) à une longue analyse de deux pièces, Tune anglaise, le Comte Essex de Ranks, l'autre espagnole sur le même sujet, qui ni l'une ni l'autre ne furent représentées. Mais Racine n'offrait qu'une prise insuffisante à la critique dogmatique et raisonneuse de Lessing. Aussi ne le mentionne-t-il qu'en passant, une fois même avec éloge, à l'occasion de la pièce de Ranks et du personnage de lord Gecil, qu'il trouve mal réussi. < Pour peindre, dit-il, ces sortes de flatteurs rampants, il faut avoir en son pouvoir les couleurs avec lesquelles Racine a peint Narcisse dans son Bf'itannieus\ » Racine cependant ne pouvait pas être quitte à si bon compte. A défaut de discussions théoriques dont .Racine ne lui fournissait pas le prétexte, il s'en prend à son style. Il lui reproche ironiquement son élégance, sa coiTéction*, son respect des convenances, choses essentiellement françaises, et très antipathiques à Lessing, qui enrage de voir ces qualités, qui sont pour lui les pii*es défauts, admirées par les critiques et les prétendus connaisseurs de son propre pays. 11 se moque du langage tantôt précieux, tantôt pompeux qu'il prête à ses reines et à ses princesses et
t. Dramaturgie, n» 24. — Lellrea tur la lUtéralure (61 ). a. Idem.
qui n'est pas selon lui celui de la nature. Séduit parles fausses théories de Diderot sur la vérité et le naturel au théâtre, il ne veut pas que les reines parlent autrement que les simples bourgeoises, causant de leurs affaires dans leur intérieur. .La cour lui paraît être l'endroit le moins propre pour étudier la nature ; comme si la faculté d'observer la nature et de la deviner sous les dehors qui la recouvrent, n'était pas un don du génie qu'il porte partout avec lui, et comme si à travers les formes du langage que la mode et les mœurs de la cour de Louis XIY imposaient au poète, on n'entendait pas les accents de la vraie passion, la voix de réternelle nature humaine.
Tout l'efTort de la critique de Lessing se portera sur Corneille : c'est à lui et à ses théories, plus qu'à ses œuvres qu'il fera les honneurs de sa Dramaturgie.
Il semblerait cependant que pour rendre sa victoire plus éclalaoïte, pour achever de démolir cette idole trop longtemps adorée, le criXique dût compléter la discussion des théories par l'examen détaillé des œuvres. Car ce sont les œuvres et non les théories de .Corneille que le public applaudissait; ce sont les œuvres de nos poètes qui ont établi et consacré le dangereux prestige du théâtre français en Allemagne. Lessing, si nous en croyons le dernier morceau de sa Dramaturgie, en avait bien l'intention*; mais il n'en a rien fait. Il ne s'est occupé que de deux tragédies de Corneille, de Pdyeucte et de Rodogune, et encore c'est la dernière seulement qui a été l'objet d'un examen un peu détaillé. De Polyeucte il n'a parlé dans la Dramaturgie qu'en passant, à