Dramalttrgie, n
ment est aussi dramatique que le martyre subi par né- 'cessité, s'il ne Test pas davantage.
Lessing parle ici moins en critique, qu'en philosophe rationaliste du xviii" siècle, du siècle des lumières et de l'émancipation intellectuelle {Aufklârungsperiode)^ peu sympathique aux élans de l'enthousiasme religieux que condamne le hon sens ; hostile au zèle militant et conquérant de la foi chrétienne, qui lui inspire tout au plus la pitié dédaigneuse qu'on accorde aux troubles et aux aberrations maladives de la raison. Au xvii* siècle, c'est au nom de la foi qu'on repousse Polyeucte. Au xviii*, c'est au nom de la philosophie ^
Aujourd'hui nous sommes plus larges et plus tolérants. Nous avons la compréhension de tous les états d'âme, de toutes les formes par lesquelles se manifeste la vie intérieure, et, sans partager leur foi, nous nous intéressons à des personnages comme Polyeucte. < Nous voyons en lui, connue dit M. Jules Lemattre, le type accompli d'une espèce d'âme très singulière, le type dx\ croyant exalté et fanatique. Nous le comprenons, nous nous intéressons à lui ; s'il n'excite plus notre admiration, il excite du moins notre intérêt et notre sympathie*. »
1. Dans la réhabilitatioa (Retlung) du philosophe italien Canlao, Leasing, en le défendant contre l'accusation d'avoir trop faiblement plaidé la cause du christianisme, dans la comparaison qu*ii établit entre les différentes religions, lui reproche néanmoins d'avoir invoqué, comme argument en sa faveur, le sang des martyrs, c chose très équivoque ■, ajoute Lessing. « Cardan était trop versé dans leur hi^ loirc pour ne pas avoir constaté que beaucoup d'entre eux mésitent d'être appelés fous et furieux, plutôt que marlyrs. En outre, il connaissait trop bien le coeur humain pour ne pas savoir qu'une idée fixe dont on est féru, peut faire autant que la vérité, dans touts«n éclat. » Œuvres, vol. 14.
«. Imprettionê de ihéâlre, V série.
Dominé par ses préventions, Lessing n'a pas voulu comprendre cet intérêt sympathique qui s'attache au .caractère de Polyeucte, quoiqu'il reconnaisse « que celte tragédie plaira toujours par d'autres beautés », mais qu'il n'indique pas. (Il pense sans doute au personnage de Pauline et à celui de Sévère.) Mais dans cette soif du martyre, dans ce mépris hautain de la vie et du bonheur terrestre, il ne voit que vaines fanfaronnades, « ridicules gasconnades » ; il va jusqu'à assimiler Polyeucte à un saltimbanque et, avec une ironie toute voltairienne : « J'admire, dit-il, ce pieux enthousiasme ; mais je craindrais d'irriter son âme au sein de la béatitude éternelle, si j'éprouvais de la pitié pour lui. >
Lessing reproche encore à la tragédie chrétienne, de violer une règle essentielle du théâtre, en y introduisant le surnaturel, les miracles de la grâce et des conversions subites. Au théâtre, tout doit être naturel, logiquement enchaîné. Mais le sentiment religieux, quelle que soit la forme sous laquelle il apparaît, est \m fait naturel, qui a ses racines dans l'âme humaine, sa raison d'être psychologique. On n'a donc pas le droit de l'exclure, comme le demande Lessing, des motifs d'action que le drame met en œuvre. Les effets qu'il produit, les idées et les visions qu'il fait naître, les résolutions et les actes, même extrêmes, qu'il inspire, appartiennent au théâtre, au même titre que ceux que produisent l'amour, l'ambition, la jalousie. L'enthousiaste délire de Polyeucte s'explique logiquement, quoi qu'en dise Lesr sing, par le caractère du personnage. La fureur de destruction qui l'emporte à la suite des exhortations de Néarque, et même la conversion subite de Pauline, ne
sont pas plus extraordlnaireSi après tout, ni plus miraculeuses que Péclosion foudroyante de la jalousie dans rame d'Othello après les perfides insinuations d'Iago. Sans partager Texaltation de Polyeucte et sa soif du martyre, sans croire aux effets subits et miraculeux de la grâce, on peut être touché, ému vivement à la représentation d'une tragédie chrétienne, comme celle de Corneille. Lessing lui-même nous donne raison quand, dans sa critique de Voltaire, il oppose à la froide fantasmagorie de Sémiramis, l'apparition du spectre dans Hamlet, et nous montre comment Shakespeare a su, en vrai poète, nous émouvoir, nous spectateurs, qui ne croyons plus guère aux revenants, en faisant passer dans nos âmes la terreur des personnages du drame, qui eux y croient ^ Corneille n'a pas fait autre chose dans Polyeucte, et Lessing est ici réfuté par lui-même.
Mais Polyeucte a un autre tort que Lessing ne peut lui pardonner. Il est capable de provoquer l'admiration, et l'admiration n'est pas un ressort dramatique. Lessing la laûse à l'épopée', mais il la bannit du théâtre, oudn moins il ne lui accorde qu'un emploi secondaire et subalterne. C'est là un point capital de l'esthétique dramatique de Lessing*. Il n'en donne, il est vrai, d'autre