Dramaturgie, n
9. Nous avons préfëriS traduire ainsi le mol allemand Siûtnper qui
signifie proprement gàehjBur, bouslUeur. Mais comme Leasing associe
i ce mot celui de WHz, qui signifie esprit et implique Tidée d*un
certain snvoir-fiiire, nous avons pensJ que le terme choisi par nous,
rendait mieux le sons qu*il y attache.
choqué de cette sévère coadamnation. Mais infliger cette qualiflcalion méprisante à Goraeille, sans réaerre et sans restriction aucune ; avoir l'air d'ignorer que Tau* teur de Rodogune est aussi l'auteur du Cid, de Cinna, de Poly'eûeUy ceci n'est plus d'une critique sérieuse et de bonne foi. Sans compter que Leasing aurait pu, aurait dû constater, que cette tragédie si défectueuse, ce mélodrame si touffu et si confus, dans plus d'un endroit, trahit le génie du maître ; que quelques scènes pathétiques, un cinquième acte très dramatique, et pas mal de beaux vers, portent la marque cornélienne, et que le caractère de Cléopâtrë,' malgré l'horreur qu'elle nous inspire, ne manque pas d'une certaine grandeur tragique. Elle a ce que Corneille, croyant interpréter le passage de la Paèiique où Aristote définit les mœurs de la tragédie, appelle « le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle * », ou ce que nous appellerons avec M. Jules Lemaître, « de l'allure et de la race ' ». De célèbres actrices ont trouvé dans ce rôle de beaux succès \ La représentation même de cette tragédie sur le théâtre de Hambourg, où l'on ne voulait donner que des œuvres de choix, prouve qu'elle était en faveur auprès du public allemand \ car on ne peut supposer que la direction Tait mise à la scène uniquement pour fournir à Lessing l'occasion d'éreinter Corneille. Ajoutons encore que Rodogune fût représentée en pré» sence du roi de Danemark, comme Lessing le constate en tête de son compte rendu. C'était donc une représen-
1. Coraellle, Discourt de la tragédie, p. SI. 1. J. Lemailre, Corneille et la Poétique d' Aristote, p. ta. s. Voy. la notice placée en tôfe de Rodogune, CEuffres de Corneille^ édit. Rôgaior, p. 4.
talion extraordinaire, de gala, où l'on ne produit d'o^dinaire que les meilleures pièces dû répertoire.
Mais pour tout ce qui regarde la tragédie française, l'auteur de la Dramaturgie n'est pas un juge, mais un adversaire. Il remplit à l'égard de nos poêles, le rôle du ministère public, chargé de soutenir l'accusation et d'obtenir un verdict de culpabilité. Il a intérêt à ne montrer que les défauts de ceux qu'il est appelé à juger. Il croirait trabir la cause qu'il défend, s'il se montrait équitable \
Yraiment on aurait beau jeu à tracer, comme pendant ' au parallèle ingénieux qu'il établit entre le poète de génie et lé mauvais faiseur, le parallèle entre le vrai et le faux critique: l'un uniquement préoccupé de justice et de vérité, attentif aux beautés aussi bien qu'aux défauis, les pesant scrupûreusément dans sa balance sans faux poids, cherchant à se dégager de toute prévention, de tout parti pris, — et l'autre, ne s'attachant qu'aux défauts, fermant l'œil aux beautés, subordonnant ses jugements à ses antipathies, à ses idées systématiques, passionné sous ses dehors de froid logicien.
Ce parallèle appliqué à Lessing ne serait pas plus juste que celui qu'il applique lui-même à Corneille, précisément parce qu'il ne vise que le côté défectueux,
• 1. Uo émipent critique ollemaad, M. Ericli Schipidt, dont nous' o^vons déjà eu l'occoaion de citer et de louer le remarquable ouvrage sur Lessing, a eu le mérite et l*honneur de défendre Rodogune contre son impitoyable adversaire. Tout en acceptant, comme nous Favons fait nous-môme, la critique que fait Lessing des défauts de la pièce, il en fait ressortir fortement les beautés. « Quel puissant dénouement que celui du quatrième acte ! Quel merveilleux agencement que celui du cinquième et jusqu^à quelles hauteurs de Thorreur tragique le génie de Corneille ne nous transporle-tril pas? » {Leaing, 2^** Bqnd, S. 104.)
la partie faible et ¥u]néra})le de son talcnU, négligeant le reste g^i est te principal et resseptieli la partie durable et de bpaucçup dominaute,- MaUs ce serait tout de même de bonne guerre. •■■'•.
. . Cette critique acerbe de Bodogune, au surplus, n'est qu'une escarmouche. C'est le hasard du répertoire qui . l'a mis en face de cette tragédie. 1} a saisi l'occasion qui s'offi-ait».
La véritable campagne, l'action décisive, est celle qu'il dirige contre le système dramatique de Corneille, exposé dans son Discours sur le Poème dramatique eid^us son Discours, de lu Tragédie. Là, il espèi*e triompher. La dialectique, son arme favoiite, est plus 4 Taise en présence des théories absti*aites que des œuvres vivantes, plus complexes, et qui veulent être jugées par le goût
et le sentiment esthétique, plutôt que par le raison* nement.
Dans cette lutte, son puissant auxiliaire sera Aristote, dont en plusieurs occasions déjà, suilout contre Vol*
taire, il a invoqué l'autorité*. Lessing commença à étudier Aristote pendant son séjour à Leipzig, en 1756, à l'époque où un voyage projeté en Italie avait été arrêté par la guerre de Sept ans. Forcé de rentrer à Leipzig; toujours préoccupé de théâtre et de théorie dramatique ;
1. Il ne raut pas oublier que Voltaire, dans son commentaire sur Corneille, avait devancé Lessing el ne lui a pas laissé gmnd'cbose à faire.
* S. Voir pins liaul le chapitre consacré à Vollairo.
désireux d'étendre et d'approfondir ses connaissances dans ces matières, il se met sérieusement à Tétude de la. Poétique d'Aristote, quUl ne connaissait encore que superficiellement, par les traductions de Dacier et de Curtius.
: Mais une cause plus directe conduisit Lessing à Aris* tote. Ce fut la dissertation de son ami Nicolaï sur la tragédie^ qui inaugura la Bibliotheii dvr tchonen Kunste %md freien Wissenschafien, qu'il venait de fonder *.
Cette dissertation et toutes les questions qu'elle soù* levait donnèrent lieu à ime correspondance active entre Lessing, Nicolaï et Mendeissohn (de décembre 1705 jusqu'en avril 1758). Cette correspondance roule, pour la plup grande partie, suc la tragédie et sui* les passions qu'elle doit et peut exciter en nous, et c'est dans Aristote que Lessing trouvera les. arguments pour soutenir la discussion avec ses amis,
Lessing s'était pris d'une belle passion pour Aristote, e( cela ne doit pas nous étonner. Il trouvait en lui comme un modèle idéal de ses propi*es qualités : la ri* gueur et la précision logiques, l'art du raisonnement, la puissance d'analyse et d'abstraction.' A mesure qu'il avancera dans ses études théoriques sur le théâtre, cette adipiratipn pour. Aristote. croîtra, et dix ans plus tard, en 1767, dans la Dramaturgie*, il n'hésitera pa^ à déclarer c qu'il regarde la Poétique d'Aristote comme une œuvre aussi infaillible que les Éléments d'Ëuclide » et il se fera fort de prouver € que la tragédie ne saurait s'éloigner d'un pas de la Ligne que lui a tracée
1. Abhandlunj vom Tratierspiele. Bibliolhek, ele. i**' Slùrk. ». Dramaturgie, n^a ioi-lC4. j^
Aristote, sans s^éloigner d'autant de son point de perfection'».
Toutefois, pendant la période de 1755-1757, il ne s'est pas encore complètement identifié avec Aristole. Sa théorie sur les passions que doit exciter la tragédie, n'est pas absolument conforme i celle de la Poétique, Il affirme même qu'Aristote, selon lui, se fait une fausse idée de la pitié', et il accorde une place, très secondaire, il est vrai, à Tadmiration, dont Aristote ne parie pas. ' C'est dans la Dramaturgie que nous trouverons les idées de Lessing sur la tragédie, complètes et définitives.
Cette fois il s'appuiera particulièrement sur la célèbre définition qu' Aristote doune de la tragédie, et qui, selon lui, est la seule vraie. Seulement, il prouvera que cette définition acceptée, invoquée également par Corneille et les tragiques français, a été mal comprise, mal interprétée par eux. A ce faux Aristote des Français, il opposera le sien, le vrai, interpi-été par lui ; et il établira par raison démonstrative, que la tragédie française, conçue d'après cette définition mal entendue, n'est pas, ne peut pas être la vraie tragédie, et que par conséquent les Français, qui se flattent de posséder entre toutes les nations modernes le premier théâtre, se trompent et sont dupes de leur propre vanité.
Nous suivrons pas à pas, en la concentrant le plus possible, cette longue et laborieuse discussion. C'est la paitie la plus importante de la Dramatargiey la plus in-
1. Il aanonce à Mondclssolm qu*ll se propose d*écrire ud eommeotaire sur la PoHiquc. Co projet ne Tut pas exjcutJ, mais nous en trou* voas les ôiémoiils dans la Dramaturgie.