Poétique, cliap. VI
s. Nous reproduisons tant bien que mal Texpressioa aUenuinde itcn unterm Sdirot und Korn) qu'emploie Leasing.
avec lui, et nous craindrons non seulement pour lui, mais aussi pour nous-mêmes V
Cette crainte dont nous sommes nous-mêmes l'objet, doit être soigneusement distinguée de celle qui s'attache au héros de la tragédie. Si Âristote, le grand économe de mots (der grosse Wortsparer)^ Ta mentionnée à part, c'est qu'il entendait bien qu'il ne faut pas la confondre avec cette autre crainte qui est déjà contenue dans la pitié'. En même temps que notre pitié s'attache aux malheurs, aux souffrances du héros, nous faisons un retour sur nous-mêmes; nous appréhendons que ces souffrances et C3s malheurs ne viennent un jour nous frapper nous-mêmes, précisément parce qu'il y a mie certaine analogie de nature et de condition entre lui et nous ; et il faut que cette analogie existe, pour que celte crainte puisse naître à la suite de la pitié.
Que ce soit là le vrai sens des paroles d'Aristote, Lessing en trouve la preuve dans Aristote lui-même*.
1. Leasing reproche aux commentateurs d'Ârislote (Curtius, Docior, Corneille) d'avoir traduit fô9o< par terreur et non par crainte, la terreur étant un violent ébranlement de tout notre être, mais non Témotion que doit nous donner la tragédie. Mais d'abord, Dacier a quelquefois traduit par crainte et Corneille toujours. Ensuite il s'agit ici d'une simple diflTérence de degré qui dépend de l'impressionnabillté du spectateur. Ce qui causu do la crainte à l'un, peut causer de la terreur à l'autre dont les nerfs sont plus faibles. Telle tragédie d'Eschyle, ou tel drame de Shakespeore, provoquent chez tout le monde la terreur plutôt que la crainte.
s. En 1750, Lessing croit que « la seule passion que la tragédie puisse éveiller, c'est la pitié... Quant à la terreur et rudmiration, ce ne sont pas des passions. La terreur n'est que la surprise subite de la pillé, et l'admiration c'est la pitié devenue inutile ». (Lettre à Nicolaï 18 novembre.)
3. < Aristote veut partout être expliqué par lui môme. A celui qui voudra nous donner un nouveau commentaire sur sa Poétique, je conseillerai ayant tout de lire les œuvres. du .philosophe d'un bout à Tautre. Il
Dans le second livre de la Rhèiarique, chapitres YetYIIL où Aristote donne une analyse étendne des sentiments Que l'orateur doit étudier pour les faire nattre à l'occasion, il consacre un chapitre à la crainte, un autre à la pitié. Il définit la crainte : ime peine ou im tronble. naissant de l'idée que nous nous faisons d'un mal i Te* nir, qui peut nous perdre ou n'être que pénible... « La pitié est la douleur que nous ressentons à la vue d'un malheur qui semble capable de perdre ou d'afiliger une personne qui ne le mérite pas, et qui pourrait nous atteindre nous-mêmes ou quelques-uns des nôtres..., car évidemment il faut absolument, pour que notre pitié s'émeuve, que nous pensions qu'un malheur de ce genre pourrait aussi nous frapper... Ce qui cause l'eflroi est tout autre chose que la pitié ; l'efTroi chasse la pitié ei fait souvent nattre un sentiment tout contraire. Nous éprouvons de la pitié pour ceux qui nous ressemblent par rftge, le caractère, par les aptitudes, par la situation, par la naissance ; car en eux nous voyons que le malheur pourrait aussi nous atteindre. En un mot, on doit comprendre par tout ceci que les malheurs qu'on redoute pour soi émeuvent notre compassion quand on les voit arriver à d'autres*. »
y trouvera des Indicalions sur la poésie lA où M s'y attendra le moins. Surtout il lui faudra étudier les livres de la Bhélorique et de la Morale, > (Dramaturgie, n« 76.) — Antérieurement déjé, dans one lettre à Kicolaï (8 avril 1757), Leasing insiste sur le vmi sens de f«u« dont il trouve Texplication dans le deuxième livre de la Rhétorique et ^oiate : • Lisez, je vous prie, le cinquième et le huitième chapitre du deuxième livre de la Rhétorique d' Aristote; car, je dois vous le dire en passant : je ne puis m'imaginer que celui qui n*a pas lu ce deuxième livre ci toute la Morale à Nieomaque, puisse comprendre la Poétique ce pbUosophe. •
1. Rhétorique d'ÂrUtote, ch. V et VIII. Trad. Barthélémy Saint-Hilaire.
Il ressort donc clairement pour Lessing, de cette citation d'Âristote, que la pitié et la crainte sont les deux sentiments que la tragédie doit exciter en nous, et qu'elle ne peut exciter que si le héros n'est ni trop en dehoi*s, ni trop au-dessus ou trop au-dessous de la moyenne humaine ; ensuite , que la crainte tragique , distincte de la pitié, se rapporte à nous-mêmes, et que ces deux sentiments sont non seulement distincts, mais solidaires, corrélatifs entre eux, inséparables Tun de l'autre, l'un étant la conséquence nécessaire de l'autre.
Cette théorie d'Âristote est, selon Lessing, la condamnation absolue du système dramatique de Corneille.
Corneille, dit-il, a mis sur la scène Polyeucte, Phocas, Prusias, Cléopâtre, qui provoquent le premier, l'admiration, les autres, la terreur. 'Mais comme il se pique d'être fidèle et soumis à Arîstote, il entend 9660^ par peur ou terreur et non par crainte*. De plus, comme il a mis sur la scène des personnages qui provoquent la pitié, comme leCid, mais non la crainte; ou la crainte et çon la pitié, il essaye, pour se mettra en règle avec Aristote, de prouver qu'Aristote n'exige pas que les deux sentiments soient inséparables, mais qu'il admet qu'on puisse exciter l'un sans exciter l'autre : « Cependant, quelque difficulté qu'il y ait à trouver cette purgation effective et sensible des passions par le moyen de la pitié et de la crainte, il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons qu'à dire que par cette façon de s'énoncer, il n'a pas entendu que ces deux moyens y seiTissent toujoura ensemble, et qu'il suffit,
1. Lessing se trompe. Corneille n*a pas commis cette erreur, si c'en est une. Il se sert du mot crainte,
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selon lui, de Tua des deui pour faire cette purgation, avec cette diffôreuce toutefois^ que la pitié n'y peut arriver sans la crainte, et que la crainte peut y parvenir sans lapitiô\ »
. Corneille avait ses raisons pour vouloir s'acconimoder avec Aristote. 11 s'agissait pour lui de justifier et le Cid, et Cinna, et Rodogune. Il croit trouver dans Aristote même, un appui à sa thèse. Il allègue qu' Aristote, lorsqu'il exclut de la tragédie certains sujets, « les rebute parce qu'ils n'excitent ni pitié, ni crainte, o^jts iXeov O'JTS 9o^ov, et nous donne ainsi à connaître qoe c'est par le manque de l'une et de l'autre qu'ils ne lui plaisent pas, et que s'ils produisaient l'une des deux, il ne lui refuserait pas son sutTmge' ». Mais Lessing ne l'entend pas ainsi. Il ferme encore cette issue à son adversaire, en lui prouvant que la particule disjonctive ouTs ne permet pas .de séparer et de considérer isolément les deux termes qui sont en présence, lorsqu'ils ne sont pas séparés dans la réalité. Ainsi quand on dit, par exemple, d'une femme, qu'elle n'est ni belle ni spirituelle, on peut considérer l'une de ces qualités à l'exclusion dé l'autre, car on sous-entend qu'à défaut de beauté elle pourrait avoir de l'esprit. «Mais quand on dit : Cet homme ne croit ni à Dieu ni au diable, on ne
1. Schiller {Veber die iragUche KujmI) dit que i Tart qui a pour bu. «pécial de provoquer en nous le plaisir de la pitié, c'est Tari tragique dans son acception la plus générale ». Il donne .donc raison à Corneille, puisqu'il ne parle pas de la crainte. Il croit également comme Corneille, et contrairement à Aristote, qu*un scélérat peut devenir Tobjet de la tragédie, pour\'u que le poète soit assez habile pour nous inspirer de la pitié pour lui.
S. Discours de la tragédie, GEuvret de CorneilU, Éd. Régnier, t. I, p. 60.
veut pas dire qu'il pourrait croire à Dieu saus croiœ au diable \ La négation de l'un des deux termes impliqué la négation de l'autre. Il en est ainsi de la crainte et de la pitié chez Ârlstote. L'une ne va pas sans l'autre; elles s'impliquent et se commandent réciproquement*. Lessingy trop préoccupé de trouver dans la Poétique d'Aristote, la rigueur et l'évidence des propositions d'Euclide, auxquelles il l'assimile*, force ici la pensée du maître, qui n'est pas aussi absolue. Dans le chapitre de la Rhék)rique (Liv. II, ch. VIII) où il définit la pitié, Aristote dit que nous éprouvons de la pitié pour les malheurs, que nous pourrions craindre, voir arriver à nous ou à quelqu'un de nos proches*. S'il ajoute ensuite : « Il est évident que pour être ému de pitié, il faut que nous pensions que nous, ou quelqu'un des nôtres, nous pourrions souffrir un malheur tel que celui dont nous avons parlé », il me semble qu'il veut dire seulement que le malheur du héros tragique doit être dans l'ordre des choses humaines et possibles, et que nous puissions par l'imagination nous metti*e à sa place, considérer que sa destinée, abstraction faite des circonstances particulières et prise dans sa généralité, pourrait être la nôtre. Mais il ne s'ensuit pas que nous devions nécessairement craindre pour nous ce qui arrive aux personnages de la tragédie. Tout au plus Aristote a-t-il voulu parler de la crainte vague du Destin (avayxiq).