Dramaturgie, n
laquelle il faut toujours en reyenir, donae un démenti à Lessiug, qui se montre ici plus fervent aristotélicien que bon psychologue. Lui qui reproche à Corneille de n'avoir pas assez lu Âristote, mérite le reproche contraire : celui de l'avoir trop lu, et de n'avoir pas assez lu dans le cœur humain, la meilleure piérrë de touche de toutes les théories esthétiques.
Oui, sans doute, quand nous nous aimons plus qu'autrui, notre compassion, poiur nattre, a besoin d'être sollicitée par la crainte. Mais, dans le cas contraire, et qui oserait dire que ce n'est là qu'une exception négligeable? c^est la pitié qui refoule la crainte. Est-il nécessaire même d^aimer d'abord une personne pour s'apitoyer vivement sm* les malheurs qui la frappent? N'est-ce pas un mouvement instinctif, presque inconscient, qui à la vue du malheur d'un de nos semblables, quel qu'il soit, nous fait penser tout d'abord au malheureux qui souffre devant nous, avant de penser à nous, et souvent fait que nous nous oublions nous-mômes^?
S'il en est ainsi dans la vie réelle, il en sera de même au théâtre, qui est l'image de la vie. Là non plus, et c'est ce qu'il nous importe d'établir ici, cette corrélation nécessaire entre la pitié et la crainte n'existe pas, ou du moins ne saurait être imposée comme fiiie condition absolue dé la tragédie.
1. Âristote, selon Leasing^, admet biea une sort/s de pUié qui ne sérail pas accompagnée do crainte pour nous. Mais ce n*ttst alors qu une pitié vague, impersonnelle on quelque sorte, e( qui s*adre«se à Véirt humain en général et non à telle personne déterminée, f tUvf^cM» que Lcssing avec plusieurs autres traduit par philanthropie.. Mais, outre que psychologiquement rien ne justifie cette distinction tréa arbitraire, le sens que Lessing attribue au mot grec a été contesté de nos joun par d*omioenls philologues et interprètes d'Aristote, entre autres par Zoller qui le traduit par < le sens inné de la justice >.
La situation des liéros tragiques est presque toujours exceptionnelle. Leurs malheurs, lès catastrophes où ils. succombent, se roDContrent bien rarement dans la vie commune qui est la nôtre. Et cependant leurs malheui's nous touchent, notre sympîathie s'attache à eux ; ûôus souffrons avec eux, nous vivons de leur vie. S'il n'eii était pas ainsi, quel intérêt aurait pour nous une tragédie, et qu'irions-nous faire au théâtre ? Mais est-ce à dire que nous redoutons pouï* nous les malheurs qui excitent si vivement notre pitié ? Quel rapport y a-t-îl entre ma destinée et celle d'CEdipe, d'Oreste, de Mithridate, de Macbeth, de Wallenstein?Âi-jeàcraindrey moi, le sort d'Iphigénie, d'Ântigone, de Desdémone, d'Émilia Galotti, de Marguerite ? Et cependant je suis ému jusqu'aux larmes par leur douleur, leur désespoir, leurs remords. Je les suis avec anxiété jusqu'au dénouement fatal, et si j'éprouve de la crainte, ce n'est pas pour moi, c'est pour ces tristes victimes de la fatalité des passions et des cruautés du sort. Ceux qui soutiennent que la crainte, dout parle Aristote, doit s'entendre non de la crainte pour nous, mais de la crainte pour les personnages de la tragédie, au point de vue psychologique et dramatique au moins, paraissent bien être dans le vrai. En tout cas ils ont signalé un des effets naturels de toute œuvre dramatique, et les subtilités de Lessing n'y feront rien.
L'interprétation dont il s'est fait le défenseur^ s'appliquerait plutôt au drame bourgeois et moderne, qui nous présente des pei'sonnages de notre condition, des malheurs et des catastrophes domestiques. Lessing avait une prédilection particulière pour ce genre, et une admiration pour Diderot qui en est le mattre, et qu'il
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révère à Tégal d'Aristote. Lui- même, d'ailleurs, ti'a guère fait que des pièces qui se i*appi*och6ut de cette forme dramatique. Sans parler de Miss Sara Sampson, Minna de Barnhelm est une comédie sérieuse; Èmilia Galotli une tragédie bourgeoise, et Naihau le. Sage tient des deux.
- Dans ce cas, la théorie développée par Lessing ne serait plus celle de la tragédie, et les conclusions qu'il en tire contre Corneille et contre la tragédie française, n'auraient plus aucune valeur.
L'effort le plus sérieux de la polémique de Lessing porte sur la seconde pai-tie de la définition d'Aristote, (j[ui est aussi la plus importante, parce qu'elle énonce le but final, et par conséquent la condition essentielle de la tragédie. Ce but c'est d'opérer la purgation des passions, xàOapaiv toioutcov Tca^fxaTWv.
Cette question de la purgation est un des problèmes les plus obscurs de l'esthétique dramatique. Depuis la Renaissance, tous les commentateurs d'Aristote, tous les critiques, se sont épuisés à déterminer le véritable sens de cette énigmatique expression . Toutes les sohttions proposées ont trouvé des contradicteurs. Lesréfutations ont suscité des contre-réfutations, et.donné naissance à de nouvelles solutions, condamnées à leur tour.
1. Déjà au XVI* sièclo un commcnlatour d*Aristotc, Paul B(^ni, comptoit douze ou quiazu opinions divorsos sur cetlo question (Coroeille, Discourt de la tragédie, p. 5S). Voy. aussi E. Eggor : Histoire de la Critique chez les Grecs, ch. UI, { 7 (S* éd.). Aujourd*hui ce nombre s'appelle légion.
Depuis Lessing et particulièrement en Allemagne^ cette terre classique du commentaire et de Texégèse, la ca* </uir5i5 aristotélicienne est devenue unequestionà Tordre du jour, toujours pendante, toujours discutée. EUe a fait le tour du monde savant. Philologues^ historiens de la philosophie grec<iue, esthéticiens et poètes, tous ont tenu à dire leur mot, à proposer leur solution, sans qu'aucun ait pu trouver encore Texplication définitive.
La grande difficulté, c'est qu'Aristote ne dit nulle part ce qu'il faqt entendre par cette catharsis, par cette purgation, ou plutôt purification (ce dernier ternie serait préférable ; le premier sent trop la pharmacie). Il annonce bien en un endroit une explication, mais il ne la pas donnée*! ou bien le passage a été perdu; et c*est sur cette expression obscure comme un oracle, que se sont accumulés depuis trois siècles les commentaires les plus contradictoires, les hypothèses les plus bizarres et les plus invi*aisemblables.
S'agit-il, en prenant ce mot dans son acception médicale, transportée du corps à l'âme, d'une simple évacuation, d'une véritable: purgation, qui, en sollicitant fortement la pitié et la crainte qui nous oppressent, nous en délivre, nous soulage comme d'un poids incommode ? C'est le point de vue pathologique.
S'agit-il plutôt d'une simple transformation de ces mêmes sentiments, épurés, débarrassés de leurs éléments vicieux et morbides, i*étab1is dans leui* intégrité naturelle par le plaisir artistique que nous procure le spectacle tragique? C'est le point de vue esthétique.
Ou bien encore, cette transformation, cette épuration