Politique, liv. VIII, ch. VU
de noB senliments, doit-elle avoir pour effet de nous rendre meilleurs, plus aptes à la yeitu, en nous montrant dans la destinée des héros tragiques, notre jMt>pre destinée et les lois éternelles qui gouvernent le monde moral ? C'est le point de vue moral et philosophique ^. G-est à ces divera points de vue que peuvent se ramener dans leur généralité, abstraction faite des nuances et des solutions intermédiaires, les interprétations nombreuses qui prétendent saisir le plus fidèlement la pensée probable et présumée d'Âristote.
1. Nous ne pouvoDs, à cause de leur Irup grand nombre, énamérer môme les plus importauls parmi les auloun et les parlisuns des différentes solutions que nous avons indiquées. Disons seulement que le imint de vue médical, qui parait le moins conlestablerau point de vue uristoléllcieu, a dtë soutenu avec beaucoup de science et d'esprit cri- Uque ; en France par E. Egger, UUt. de la Critique chez Ut Gréa (!>« édition, 1849), par fi. Weil, Ueberdie Wirkung der Tragœdie mc* AriêUAeleê (Basel, 1848) ; en Allemagne par J. Beniays, Grundzûge der verlorenen Abhandlung des Âri$toteUe, etc. (Dre«lau, 1857) ; Brief an Spengel ûber die tragitche Cathartii ; Zur Calharêisfrage. Le point dt.* vue éthique, qui est celui de Corneille, de Dacier (Poétique, isst) et de Leasing, est aussi celui de M. de Raumer : Aàkandlungen der Berliner Académie, 1888 ; de A. Stahr : Arittolelet und die Wirkung der Tragbdie (Berlin, 1859), et de Spengel : Ahhandlungen der Kén, ^esi/r. Akademie (Mûncben, 1859). — Dôriog, Die KunsUehre des AriitoUle» (Jona, 1876), donne une liste très complète, avec analyse^ des principaux travaux publiés sur ce sujet depuis le xvi* siècle. — Nous devons mentionner aussi, à cause du nom do son auteur, la solution proposée par Gœthe, m:iis qui n*a guère trouvé de partisans. Pour lui, la catharn* se passe non pas dans Tàmo des speclatours, mais sur le théàlra, dans rame des personnages. Elle est produite par le dénoûment du dramo qui opère une sorte de conciliation {Autgleichung) entre les passions contraires qui se sont heurtées et combattues dans le cours de Taction. Goethe n'admet pas qu'Aristote ait pQ donner comm^ but à U trogédie, roffet produit sur les spectateurs. L*a9uvre d*art a sa raison d'être en elle-même ; elle subsiste tout entière par elle-même. Le véritable ariisle ne se préoccupe pas plus de l*effet extérieur de sou œuvre, que la nature quand elle produit un lion ou un colibri» (Voy. Nachltie su Aristoleles Poetik. — Briefwee/uel mit Zetter, voL V* p. 300.)
Nous n'aVons pas, bien entendu, l'intention de le» discuter et de décider entre elles. Ce serait faire une digression étrangère à notre sujet, et d'un médiocre intérêt. C'est affaii*e aux commentateurs d'Aris^^otè. Nous devons nous borner à examiner l'explication que propose Lessing, et qu'il oppose à celle de Corneille, à la fois comme la traduction exacte du texte d'Aristote, et comme la seule vraie et définitive définition de la tragédie.
- Corneille, comme Lessing, donne à la catharsis un sens moral, c La pitié d'un malheur où nous voyons tomber nos semblables, nous porte à la crainte d^iin pareil pour nous, cette crainte au désir de l'éviter, et ce désir, à purger,, modérer, rectifier et mômè déraciner en nous la passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur, les personnages que nous plaignons; par cette raison commune, mais naturelle et indubitable, que pour éviter l'effet il faut supprimer la cause '.
La purgation, selon Corneille, a donc pour objet les passions représentées sur la scène, les passions qui agitent Tàme des personnages, de la tragédie, et qtii peuvent nous troubler nous-mêmes et nous pei'dre. C'est ainsi qu'il entend le sens de xoio\)tqv iraOïiiiardiv, l'étendant à tous les sentiments en général, à toutes les formes de la passion. Mais Lessing lui fait observer que ToiouTcov TcaJ^yiAxùi» ne peut signifier que : ces passions du même genre, c'est-à-dire la pitié et la crante avec toutes leurs modifications, sous toutes leurs formes,
1. Diseaur$.dê la Tragédie, p. 63. Coraeiile ujouto av«c nn« naïve bonliomle : f Si la purgation des passions se fait dans la tragédie, je liens qu'elle doit se faire de la manière que je l*oxji1ique, mais je doute si elle s*y fait jamais. *
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màî8 seulement celles-là et point d'autres. L'objet de la purgatîon ce serait donc exclusivement la pitié et la crainte. Cette interprétation, au point de vue philologique, parait exacte. Elle est d'ailleurs adoptée parla plupart des commentateurs d'Aristote, modernes et con* temporains. Mais cela ne veut pas dire que celle de Cor* neille, au point de vue esthétique et psychologique, soit fausse et sans valeur. Elle est même partagée par un savant de nos jours, dont le nom fait autorité en Aile* magne\ Mais Lessing déclare que ni Corneille, ni Dacier, ni aucun des commentateurs d'Âristote avant lui, n'ont compris sa pensée. 11 oublie seulement que cette interprétation de Corneille, qu'il condamne si sévèrement, a été donnée par lui-même dix ans auparavant, quand il discutait la même théorie d'Aristote avec ses amis de Berlin. En effet, il écrit à Nicolaï (2 avril 1757) : « ••. Si la tragédie peut exciter la pitié, elle peut aussi exciter la crainte, et la résolution du spectateur de se préseiTer des excès des passions qui ont précipité le héros dans le malheur, est une suite très naturelle et nécessaire de la crainte. » C'est bien ce qu'à dit Corneille. Mais dans la Dramaturgie, les idées de Lessiug se sont modifiées, et voici maintenant l'explication qu'il propose ou plutôt qu'il donne comme la seule vraie, la seule conforme au texte du maître.
La purgation ou purification des sentiments de crainte et de pitié, provoqués en nous par le spectacle tragique, consistera, tantôt à les exciter quand elles sont trop faibles, tantôt à les modéi*er quand elles sont trop fortes ; à les ramener à une juste mesure, à une moyenne éga-