Dramaturgie
iComme il paraît le croire, ne fait que rembarrasser de nouvelles difficultés, et soulève de nombreuses etgraves objections? Et d'abord, en ne regai-dant que la forme, icette quadruple purgation paraît bien bizarre et compliquée, d'une symétrie trop artificielle, et qui rappelle un peu les combinaisons des ûgures du syllogisme inventées par la scolastique. Quant au fond, elle donne à .la tragédie un but exclusivement moralisateur et {>édagogique. Elle en exclut complètement Télément esthétique, que Lessing ailleurs (dans le Laocoon) regarde •cependant comme le but final des beaux-arts ^ Ainsi comprise, la tragédie n'est plus une œuvre d'art. Elle nous donne tout autre chose que ce que nous lui demandons, à savoir une émotion, un plaisir, une impression de beauté et de poésie. Et pourquoi la crainte et la pitié, plutôt que les autres passions, l'amour, l'ambition, la jalousie, ont-elles 7)esoin d'être transformées en dispositions vertueuses? Ont-elles plus d'importance, sontelles plus nécessaires à la vie morale ? Cette transformation peut-elle s'opérer par le simple spectacle d'une tragédie? N'exige-t-elle pas le concours de la volonté? N'y faut- il pas, pour qu'elle soit sérieuse et durable, un effort personnel et persévérant? Voilà le théâtre transformé en une sorte de maison de santé, où l'on traite tantôt l'anémie, tantôt la pléthore de crainte ou de pitié, dont nous pouvons être affligés. Quelle singulière mission confiée à l'art dramatique ! Quelle tâche imposée au spectateur, obligé pour se conformer aux
1. Voy. notre étude sar le Laocoon parue dans les Annalet de VEii (juillet 1892). Dans une lettre à Nicolaï (t avril 1757), Lessing constate 4iue I c*est uu grand avantage pour le poôte dramatique de ne pouvoir être utile ou agréable sans être Tun et Tautre à la fois >•
prétendues prescriptions d'Aristote^ de se demander sans cesse et avec inquiétude, pendant et après la représentation, si la tragédie a opéré, et s'il est purgé selon la foimule * ?
Et pms, combien de tragédies ne faudrait-il pas, pour que cette transformation de nos sentiments en habitudes vertueuses soit complète et définitive? La vie entière se passerait au théâtre, et on n'y serait pas pour sou plaisir. Précisément le théâtre antique, où les représentations étaient assez Tares et espacées, eût fourni Toccasion la moins favorable pour cette cure morale. Par conséquent, ce n'est pas Aristote qui aurait songé à assigner à la tragédie ce rôle ingrat, qu'il lui eût été biei^ difficile de remplir convenablement.
En outre, Aristote ne sépare pas le plaisir de l'actiou morale que doit produire sur nous la tragédie ', et Lessing Tesclut complètement de sa définition. Enfin, et ceci semble décisif, Aristote, quand il pai*le de la musique, des instruments et surtout des chants, et de leur rôle dans l'éducation % distingue la musique qui sert à l'instruction, à l'éducation morale de la jeunesse,
1. Voltaire, dont le bon sens spirituel voit plus juste que les plus profonds . commentateurs d*Aristote, dit à propos de cette question : « Pour la purgation des passions, je ne sais pas ce qiie c*est que celte médecine. Je n'entends pas comment la crainte et la pitië purgent selon Aristote. Mais j*entends fort bien comment la crainte et la pitié agitent notre âme pendant deux heures selon la nature, et comment il en résulte un plaisir très noble et très délicat qui n'est bien senti que des esprits cultivés. « (Remarques sur les Diicours de Corneille. OEuvret, t. 50.)
«. • C'est le poète qui doit produire, par Timitation, le plaisir provenant de la crainte e^ de la pitié. » {Poét,, chap. 14.)
S. PolUique, liv. VIII, cli. 7. Voy. E. Egger, ouvrage déjà cité, pages 274 et suiv. — Lieppert, ArisWteles u. der Zweck der Tragôdie. Passau, 186 2.
de celle qui sert à calmer, à soulager agréablement rame, à la purger des passions qui l'obsèdent {vol [jiXi], Ta xaOapnxi), en un mot à opérer la catharsis (xà^açai^ (jnrio' rfioYfiç) î ®* comme rien ne prouve que cette catharsis n'est pas identique à celle que doit opérer la tragédie, on peut en conclure que la- théorie de Lessing, qn'il oppose avec tant d'assurance à ses adyei*sâires, n'est pas conforme à la pensée d'Aristote.
Ce ne serait pas après tout un bien grand malheur, si au moins cette théorie était vraie en elle-même, si elle était d'accord avec l'expérience et la pratique de tous les mattres de l'art dramatiq[ue ; si elle répondait à ce que nous éprouvons nous-mêmes à la lecture ou à la représentation des chefs d'œuvre. Mais nous avons vu qu'elle ne peut tenir contre les difficultés et les objections qui s'accumulent contre elle. Si elle a trouvé quelques partisans, elle a rencontré encore plus d'adversaires.
Le grand tort de Lessing et qui étonne chez un esprit aussi sagace et aussi indépendant, c'est de croire a priori à l'infaillibilité d'Âristote; d'accepter cette défioition obscure et incomplète d'ailleurs, de la tragédie, comme un oracle indiscutable; de s'y enfermer en quelque sorte, et de ce point de vue étroit et arbitrairement choisi, de juger et de condamner toutes les opinions et toutes les œuvres qui ne sont pas conformes à ce texte sacré.
Ce respect pour Aristote est commun d'ailleurs à tous les théoriciens et poètes du théâtre classique depuis la Renaissance.
A ce moment, l'Aristote de la logique, l'Aristote de la scolastique et du moyen âge, tombé en discrédit, est
remplacé par l'Âristote de la Poétique, qui hérite de son autorité et de sou pi*estige. Ses doctrines et ses règles dramatiques sont acceptées avec le même respect et la même soumission. Il semblait qu'un esprit indépendant comme Lessing, libre de tout préjugé traditionnel, réfractaire aux admirations consacrées par Tautorité et la routine, dût apporter i l'étude des théories d'Aristote la uléme liberté de jugement, la même sagacité critique avec laquelle il examine et discute les textes de la Bible. Mais non. Aristote pour lui est au-dessus de la critique, au-dessus de la discussion. Il lui attribue, nous le savons, rinfaillibilité d'Euclide. Sans doute il ne croit pas aveuglément, il ne jure pas sur la parole du maître, parce que c'est le mattre, pas plus qu'on ne croit aux propositions d'Euclide parce que c'est Euclide qui les énonce. Lessing croit, parce qu'il est persuadé qu' Aristote a trouvé le vrai. Ce n'est pas l'autorité d' Aristote, ce sont ses raisons qui l'embarrassent ^ Néanmoins, il ne recherche pas ici, comme il le fait ailleurs, dans ses écrits théologiques, à propos de l'authenticité des Évangiles, sur quels fondements reposent ces raisons. Il paraît convaincu que les questions d'art et de poésie sont du même ordre que les vérités mathématiques, susceptibles de la même évidence, et pouvant être démontrées avec la même rigueur, à l'aide d'axiomes et de définitions '. Il ne se demande non plus, si Aristote a pu tout voir et surtout tout prévoir ; si sa définition n'est pas la conclusion tout empirique des observations qu'il
a. A. W. Schlegel adresse le môme reproche à Lessing : Vorlesun' gen ûber dramatUche u, Kun$t-LiUeralur (dritte Vorlesung),
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avait faites sur la tragédie grecque, la seule qu'il pût connaître * .
Non, Lessing est un croyant, un intransigeant, inébranlable dans sa foi, intolérant et intraitable à l'égard des dissidents.
En présence de cette certitude absolue, il est curieux d'observer l'attitude de Corneille vis-à-vis de leur maître commun. Corneille, comme tous les iK>ëtes et critiques du xvii* siècle, professe, lui aussi, le plus profond respect pour Âristote. « Ce grand honmie, dit-il, a traité la Poétique avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tous les peuples... Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans l'âme des auditeiu*s. Il a chercbé quelles conditions sont nécessaires et aux personnes qu'on introduit et aux événements qu'on représente pour les y faire nattre. Il en a laissé les moyens qui ainraient pi-oduit leur effet partout, dès la création du monde, et qui seront capables de les produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs ; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a négligé*. »
Lessing n'a pas mieux parlé d' Âristote. Mais Cor-
1. Schiller {Briefwechsel mit Gœlhe) s'exprime ainsi sur la théorie dramatique d* Aristote : t Toute sa théorie repose sur des raisons empiriques. Il avait sous les yeux une masse do tragédies que nous ne connaissons plus. C'est de cette expérience qu'il tire ses raisonnements.. . Presque jamais il ne part de Tidée, mais toi^jours du fait empirique de l'art, du poète et de la représentation, i Schiller ajoute, Il est yrai : ff Ses jugements, quant à l'essentiel, sont de yéritables lois esthétiques. Nous le devons à celte circonstance qu'il y avait alors des œuvres d'art qui, par le fait, représentaient dans un cas individuel l'espèce elle-même. >