Avertissement sur la tragédie du Cid
neille ne reste pas absolument fidèle à cette profession de foi orthodoxe. A mesure qu'il avance dans la carrière, sa croyance faiblit; il a des doutes, des velléités de résistance, des tentations de libre pensée. Il est embarrassé de mettre d'accord ses pièces avec les dogmes du maître. Car ses pièces, il les a faites en suivant son instinct et son inspiration de poète, bien plus qu'en obéissant docilement aux préceptes de la Poétique, Il s'en aperçoit après coup. Il en est troublé ; il a des remords ; et comme il tient absolument à rester fidèle à son culte pour Aristote, il cherche des accommodements avec le ciel. Il essaie de mettre sa conscience en repos, et de se prouver à lui-même et aux autres que ses actes, je veux dire ses pièces, ne sont point en opposition avec le texte de l'évangile aristotélicien. Il emploie toute sa finesse d'avocat et de Normand, à tourner habilement les règles, sans les violer ouvertement^ à les faire plier par toutes sortes d'ai*tifices et de compromis*.
Lessing, lui, n'a pas ces scrupules. Il prend Corneille durement à partie, à propos de ses hérésies et doses interprétations trop habiles. C'est que chez Lessing c'est le critique, le théoricien qui domine et qui absorbe le poète, tandis que chez Corneille, au contraire, c'est le poète qui, à certains moments, a conscience de son droit supérieur, et se révolte contre les arrêts absolus de la critique. Lessing a fait ses pièces pour donner raison à ses théories, qui à ses yeux priment tout. Il
1. Voy. aussi comment Corneille essaie d*accommoder à ses besoins les règles de Tunitô de temps et de lieu. {Discourt de la Tragédie.i — Jules Lemaitre [CorneilU et la Poétique d'ArUtote) fait à ce sujet des réflexions très spirituelles et Irôs justes.
n'admet pas qu'on cherche après coup à accommoder les règles aux œuvres qui s'en écartent. Il ne se demande pas si la définition que donne le philosophe grec de la tragédie, peut s'appliquer à toutes les formes de l'art dramatique, que le génie des poètes et des peuples, les conditions nouvelles de civilisation, les transformations du goût, ont pu produire depuis, et si, après avoir cherché à comprendre la vraie pensée d'Aristote, il ne serait pas utile d'en véri&er la valeur, en la mettant en présence des chefs-d'œuvre du théâtre moderne, au lieu de juger ces chefs-d'œuvre selon qu'ils sont conformes ou non à celte théorie.
Ce que Lessing n'a pas voulu faire, Corneille ne pouvait le faire. Corneille n'était pas critique de profession. Sa science littéraire et philologique était médiocre. Mais son instinct de poète, l'influence, toujours persistante chez lui, du théâtre espagnol, ime sorte de i*omantisme latent et inconscient, lui ont fait comprendre, en dépit de l'autorité et de la tradition, et contrairement à sa profession de foi aristotélicienne, que les prescriptions d'ailleurs obscures et tronquées, édictées il y a deux mille ans par un philosophe grec, ne pouvaient enchaîner à jamais l'inspiration créatrice de l'auteur dramatique.
Ainsi cette fameuse purgation, qu'il cherche tant bien que mal à ajuster au texte d'Aristote, lui inspire des doutes quant à ses effets pratiques. Il a peur « que le raisonnement d'Aristote ne soit qu'une belle idée qui n'ait jamais eu son effet dans la vérité». Il propose aussi plusieurs combinaisons dramatiques, < que peutêtre Aristote n'a pu prévoir parce qu'on n'en voyait pas d'exemple sur les théâtres de son temps ». Telle com-
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biiiaison qu'Âristole condamne^ Corneille la défend, et quelques-uns de ses arguments, quoi qu'en dise Lessing, sont excellents : car ce sont sespropi*es pièces qu'il met en avant. C'est le Cid, c'est Cimia, c'est Polyeucle. On ne peut que lui donner raison quand il dit : « Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe, de ^es divers degrés de perfection pour la tragédie, avait une entière justesse de son temps, en la présence de ses compatriotes. Je n'en veux point douter, mais aussi je ne puis m'empôcher de dire que le goût de notre siècle n'est pas celai du sien, sur celte préférence d'une espèce à l'autre, ou du moins, que ce qui plaisait au dernier point à des Athéniens, ne plaît pis également à nos Français* ».
Cette déclaration de notre vieux tragique est encore la meilleure réponse qu'on puisse faire aux critiques et aux objections trop subtiles de Lessing. Certes, et sans parler de la virtuosité dialectique qu'il déploie ici comme ailleurs, nous ne devons pas méconnaître les services que l'auteur de la Dramaturgie a rendus à l'esthétique dramatique, en apportant des lumières nouvelles à l'étude de la Poétique d'Aristote, eu rectifiant plus d'une erreur accréditée, en suscitant autour de cette question obscure, d'intéressantes et ingénieuses discussions.
Mais s'il s'agit non plus de l'interprétation philolo-
'gique d'Aristote, mais de l'art dramatique lui-même,
nous osons dire, dût l'ombre de Lessing en frémir
d'indignation, que de Corneille et de lui, c'est encore
Corneille qui a le mieux compris, dans quel esprit