AH poétique, chant HT
fait Lessing, comme le font les fanatiques d'Aiistote, les condenser tous en une fonnule inflexible et absolue , qui prétend réglementer tyranniquement les inspiralions et les conceptions du poète, aussi bien que les émotions du ^spectateur, c'est tenter l'impossible et se mettre en opposition avec la raison et avec l'expérience. Il faut renoncer à donner une définition complète^ je ne dis pas de la tragédie eile-môme, mais de ses effets, car aucune ne les épuise; ou bien il faut les accepter toutes, car chacune à son tour nous fait connaître un des côtés par où la tragédie agit sur notre âme.
Celle d'Âristote, sur laquelle roule tout ce débat, entendue ainsi, contient certainement une part de Térité ; car il est impossible qu'un esprit aussi profond qu'Anstote ait pu ne pas saisir quelques-uns des effets que doit produire, sinon la tragédie en général, du moins les tragédies de son temps, encore que cette définition ne s'applique pas à toutes. Il serait difficile, par exemple, d'y faire rentrer certaines pièces d'Eschyle. Elle peut même trouver son application au théâtre moderne, à condition toutefois qu'on ne s'en tienne pas trop minutieusement à la lettre, comme le fait Lessing, mais qu'on la prenne dans son sens le plus large, dans son sens philosophique.
Ainsi l'ont compris plusieurs critiques contemporains, philosophes, esthéticiens, littérateurs, qui ont fait pom* ce dogme aristotélicien, oe qu'on fait pour certains dogmes religieux. Ils ont voulu le sauver, lui conserver l'autorité et le respect, en essayant de le mettre en harmonie avec les idées modernes, avec les formes nouvelles de l'art dramatique ; en l'élargissant assez pour que toutes les grandes œuvres du théâtre
puissent y trouver place : la tragédie de Sophocle, aussi bien que celle de Corneille, le drame de Shakespeare aussi bien que celui de Schiller et de Victor Hugo * .
Cette méthode d'interprétation qui essaie de concilier la liberté du génie avec le respect de la tradition, que Lessing a cependant recommandée et pratiquée ailleurSi il n'en veut pas ici. Sa dévotion aristotélicienne, jointe à ses préventions contre la tragédie française, le pousse dans un sens tout opposé. Les théories de Corneille sont fausses, parce qu'elles ne sont pas conformes à celles d'Aristote ; donc ses tragédies qui sont le fruit de ces théories, ne sont pas des tragédies, et comme toutes les tragédies françaises sont conçues dans* le même esprit, et d'après le même système, elles ne méritent pas davantage le nom de tragédies. La
1. Kous citeroQB comme exemple de celte interprétation large et philosophique de lu définition d'Âristote, celle de rémloent historien do la philosophie grecque, Ë. Zeller : « L*art épure ot calme les pa8> sions parce qu*il les soumet à sa loi, et les rattache non pas à ce qui nous est personnel, mais à Thumanilé en générai ; qu'il règle leur cours par une mesure fixe, et contient leur puissance. • (Philosophie der Grieehen, II*»' Theil, %*• Abtheilung.)
Un délicat moraliste contemporain a également émis sur ce sujet une opinion ingénieuse et juste ; « La vue des passions d*autrui nous éclaire sur les nôtres. Quand on dit que les passions sont aveugles, -on entend par là qu*elles ne se voient pas elles-mêmes. Il est bon qu*elles se voient sur la scène. Sans doute la vue dos sentiments fictifs peut enflammer nos propres senlimonls. Mais le plus souvent, on provoquant la réflexion, elle les rectifie, les calme ou les adoucit, et c'est peut-être dans ce sens qu'il faut entendre le mot si célèbre et si controversé d'Aristote, disant que les passions sont purifiées par la tragédie. > (G. Martba, De la Délicatetse dans l'art, p. I70.)
Fraaoe qui se vante de posséder le premier théâtre du monde, en réalité n'a pas de théâtre.
Yoilà la conclusion finale de tout ce débat : la condamnation définitive, et la proscription sans appel, de la tragédie française.
Lessing veut bien convenir que ces prétendues tragédies ne sont pas sans offrir certaines beautés ; que « ce sont des œuvres très fines, très instructives, dignes de tout éloge » . Il reconnaît que leurs auteurs sont gens d'esprit et de talent, dont plusieurs méritent de tenir un rang distingué parmi les poètes. « Seulement ce ne sont pas des poètes tragiques et leurs œuvres ne sont pas des tragédies... Corneille et Racine, Crébillon et Voltaire n'ont rien de ce qui fait que Sophocle est Sophocle, Euripide Euripide et Shakespeare Shakespeare. Ceux-ci sont rarement en opposition avec les exigences principales d'Aristote, ceux-là le sont presfjue loujours\ » Mais quoi ! si ces œuvres ont charmé, remué le public en France et à l'étranger; s'ils ont fait battre les cœui's, fait couler des larmes ; si les personnages que le poète a mis sur la scène, vivent dans l'imagination des hommes, de la vie étemelle des créations du génie, — et qui saiurait le nier — que vous faut-il de plus ? Ceux qui ont admiré et qui admirent encore ces œuvi'es, est-ce parce qu'ils les jugent conformes aux règles de la Poétique ? Interrogent-ils Aristote pour savoir s'ils ont le droit d'admirer et d'être émus? Ce n'est là en définitive qu'une querelle de mots, et nous sommes ici en présence d'une variété de pédantisme scolastique et aristotélicien, que Molière n'avait pas prévue,