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des acteui*s, est mise eu parallèle avec la simplicité de Taction, le naturel du discours de la tragédie antique.

Il cite encore à l'appui de sa thèse, l'opinion de Saint- Évremond qui reproche à la tragédie française de prov^oquer l'émotion tendre au lieu de la pitié, l'attendrissement au lieu de la crainte et de l'étonnement, et qui attribue cette décadence à ce mesquin esprit de galanterie mis à la mode par le Cyi^s et la Clélie ; à ces longues tirades politiques qui gâtent les tmgédies de Corneille, et enfin à l'exiguïté du théâtre et à la pauvreté des décors, qui ne peimettent pas au poète de développer une grande action tragique.

Il va sans dire que Lessing applaudit des deux msiins à ce réquisitoire contre la tragédie française. Il ne cherche pas à discerner ce qui dans ces critiques peut s'appliquer aux productions médiocres, d'ordre inférieur, mais non aux œuvres des maîtres. Appuyé sur ces autorités pour lui indiscutables, il n'en affirme qu'avec plus de conviction la conclusion dernière de sa polémique : les Français n'ont pas de théâtre tragique, pas plus du reste que les Allemands, qui ne vivent que sur les Français. Mais au moins, eux reconnaissent et avouent leur indigence, tandis que les Français s'imaginent dans l'illusion de leur orgueil national, posséder le premier théâtre du monde.

On peut s'étonner et regretter que Lessing n'ait pas apporté dans sa critique et dans sa polémique dramatiques, cette largeur de vue, cette indépendance de jugement, ce haut esprit de tolérance, qu'il montre dans sa ci*i tique et dans sa polémique théologiques.

Lui qui fait dire au sultan Saladin, dans le drame de Nathan le Sage, ce magnifique plaidoyer en faveur de la

tolérance religieuse : < Je n'ai jamais demandé que tous les arbres se revêtent de la même écorce ^ » ; lui qui rappelle à rorthodoxe pasteur Gôze, qui veut le chasser de l'Église chrétienne, ces paroles de TÉvangile de saint Jean : c II y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père * », comment n'a-t-il pas voulu admettre que dans le domaine de la poésie il y a place aussi pour plus d'un système ; qu'il y a plusieurs manières également belles de réaliser le même idéal ; que, de même qu'on peut, dans chaque religion, donner l'exemple et le modèle de toutes les vertus, on peut être un grand, un vrai poète tragique, sans adopter à la lettre le Credo aristotélicien ? Lessing agit à l'égard de Corneille comme le fanatique pasteur luthérien devait, un peu plus tard, agir à son égard. Lessing est le 6ôze de la tragédie.

Si Lessing avait étudié dans cet esprit de justice et de tolérance les chefs-d'œuvre de notre scène (la Dramaturgie du moins ne nous montre pas qu'il l'a fait), au lieu de raisonner sur des théores abstraites, ou de s'en tenir à des productions notoirement inférieures, avec lesquelles il confond l'œuvre des maîtres ; si surtout il avait eu, ce qui fait défaut du reste à son temps, le sens historique, l'intelligence des milieux et des époques, il aurait autrement jugé la tragédie française et, ce qui est plus important, il aurait donné une autre conclusion à sa polémique. Il aurait non seulement, ce qu'il a fait avec sagacité, signalé et critiqué les défauts; mais il aurait aussi, ce qu'il n'a pas fait, indiqué au

1. Ich hahe nie verlangt, dast allen Bàumen eine Rinde wachse. {Ifaihan le Sage, aet. IV, se. 4.) 9. AntirGôze, 8.

moins les beautés réelles et impérissables de ces œuvres qu'il traite si dédaigneusement, et qu'il condamne si sommairement ^ . Il aurait compris que ces défauts, aussi bien que ces qualités, tiennent au milieu social d'où est sortie la tragédie française, et dont elle est l'image fidèle ; qu'elle n'est nullement, comme on l'a trop longtemps cru, une pure imitation de la tragédie antique ; mais qu'elle est, malgré son costume antique, une création originale et moderne, où la tradition et rimitation classiques s'unissent avec l'esprit de la société du xni* siècle, et qui offre en même temps ce caractère de vérité et de généralité humaine qui explique son succès auprès des étrangers*. Cette appréciation plus vraie et plus juste de notre théâtre classique, si l'auteur de la Dramaturgie, trop attaché encore au* dogmatisme littéraire de la vieille école, avait su la faire, loin de nuire à la cause de l'indépendance et de l'autonomie du théâtre allemand, dont il s'est constitué le défensear, eût été au contraire le meilleur argument qu'il pût exposer' en sa faveur. C'est précisément parce qu'il eût

1. Du vivant déjà de Leasing, Éli&s Schlegel, un de ses prédécesseurs dans la critique dramatique, avait reconnu que chaque nation a son thé&tre à elle, obéissant à des régies différentes, mais également légitimes. Il cite comme exemple le théâtre français et le théâtre anglais qui, c Tun et l'autre sont très beaux, et cependant une pièce anglaise ne plaira pas facilement sur la scène française, ni sur la scène anglaise une pièce française •. — Gedanken zur Aufnahme de* dànise/ien ThecUert (i747).

s. Ce caractère original de la tragédie française trop méconnue, a été mis très heureusement en lumière par un des maîtres de la philosophie contemporaine, M. Paul Janot, qui a appliqué à la critique littéraire ses rares facultés d*analyse psychologique. Voy. son livre : Problémet du dix-neuvième iiècle ; La Liltérature, p. I6t. (Paris, 187 s.)

8. La critique allemande, fidèle à Tesprit de la méthode historique, a depuis longtemps donné tort à Leasing, et reconnu les qualités et

constaté que les tragédies de Racine et de Corneille ont un caractère spécifique, vraiment français et national, qu'il devait en déconseiller Timitation, et en empêcher Tacclimatation sur le sol allemand. Lessing avait Tambition très légitime de doter l'Allemagne d'un théâtre original, de travailler du moins à le faire naître. C'a été le but de tous ses travaux, de toutes ses œuvres dramatiques. C'est aussi l'intention qui a inspiré la Dramaturgie. Il était naturel, il était juste que l'Allemagne, refusant de se tratner éternellement à la remorque de la France, voulût avoir une littérature à elle, qui ne fût pas une importation étrangère, mais un produit indigène de son génie. Et c'est parce que la tragédie de Racine et de Corneille est essentiellement fi*ançaise, qu'elle porte la marqua de son origine et de sa nationalité étrangère, que Lessing devait la repousser ou plutôt la reconduire au delà de la frontière en la couronnant de fleurs, comme Platon avait fait pour les poètes. 11 aurait ainsi concilié les devoirs du critique avec les devoirs du patriote . <

Mais Lessing ne raisonne ni en historien, ni en pa* triote, mais en critique dogmatique et théoricien. Il

les beautés de la tragédie française du xvii* siècle ; nous aurions rembarras du choix si nous voulions en donner les preuves. Nous nous bornons à citer Topinion d*un célèbre écrivain, Varnhagen d'Ënse, qui, 80 trouvant à Paris, en 1810, à la suite de Tembassade autrichienne, écrit à propos d*une représentation donnée à Sainl-Gloud, avec Talma, en présence de TEmpereur et de la Cour : t Le théâtre français est un être d*uue espèce particulière, une création sortie des qualités intimes de la nation, formée par le travail pénible de deux siècles. Elle est l'orgueil et la joie du peuple français.

« Tout repose ici sar des données indiscutables, sur une convention tacite. Celui-là seul qui Taccepte a le droit de juger. > — Denkwûrdigkeilen, vol. 8, p. 108. Voy. aussi Danzel et Guhrauer : G. B. Lessing, vol. 1, p. 484.

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