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juge la tragédie fiauçaise uniquement d'après sa confoimité avec le code aristotélicien. Le théâtre national qu'il rêve, est celui qui en réaliserait le plus fidèlement les prescriptions. Il condamne Corneille, non parce qu'il est Français, mais parce qu'il pèche contre les règles qu'il juge absolues et immuables. La passion patriotique, il faut le reconnaître, malgré l'opinion courante, n'a qu'une assez faible part dans cette polémique. On a parlé, à propos de la Dramaturgie, de la défaite de Rossbach. On a comparé Lessing à Ârminius, déliyrant sa patrie en massacrant les légions de Yarus dans la forêt de Teutobourg. Il y a là bien de l'exagération. Lessing n'est pas un de ces patriotes à tous crins, de ces farouches Teutons, hostiles à toute influence étrangère, et qui retiendraient volontiers leur nation dans les forêts de l'antique Germanie plutôt, que de voir sa pureté native souillée au contact de la corruption latine et française. Lessing n'est pas de ceux-là. Lessing est un philosophe du xv!!!*" siècle, cosmopolite et humanitaire. Sans doute il aime son pays, mais sens passion étroite et, qu'on nous passe cette expression, sans chauvinisme'. II ambitiomie pour lui un développement littéraire et
1. Lessing s'est toujours tenu au-dessus des partis qui, au moment de la guerre de Sept ans, divisaient 1* Allemagne en deux camps, celui (les Saxons et celui des Prussiens. Il ne pouvait se mettre à runisson (1(3 renlbousiasme guerrier et patriotique de ses amia de Beiiin, tout 611 admirant le génie militaire de Frédéric II, ce qui lui attira même (lu vifs désagréments pendant son séjour à.Leipxig. Dans une lettre à Giuim, le Tyrtée de la guerre de Sept ans, il reproche à une do ses poûsies patriotiques, que le patriote y étouffe trop le poète, c Peut-être, ajoiitc-t-ii, le patriote en mol n*est-il pas (oui à fait étouffé, quoique l'clogo d'ôtre un zélé patriote soit la dernière chose que j*ambitioaoe ; j'entends un patriote qui me ferait oublier que je dois être un citoyen du monde. ■ (A Glelra, 16 déc. 1758. Éd. Hempel, V, JO, p. 170.)
dramatique, original et national ; mais il ne cherche nullement à le soustraire aux influences du dehors, à lui interdire Timitation des modèles étrangers, et s'il veut substituer Shakespeare à Corneille, c^est parce que Shakespeare lui paraît réaliser, plus complètement que Corneille, la vraie conception de la tragédie.
Ce n'est qu'à notre tragédie, et non à notre théâtre en général qu'il en veut. La comédie française, il l'accepte. Il prend aisément son parti de la voir occuper la place d'honneur dans le répertoire du théâtre allemand. Il donne même aux comédies françaises l'avantage sur celles des Anglais. Il juge nos auteurs comiques non pas sans réserves, mais san^ prévention, sans parti pris de dénigrement, très souvent même avec éloge et sympathie.
En plus d'un endroit, il loue Molière ; il le défend contre d'injustes critiques ; il fait grand cas de Destouches ; il goûte fort Marivaux et Regnard. Quant à Diderot, on connaît son admiration pour ses théones et poiur ses œuvres, qu'il a traduites, acclimatées sur la scène allemande. Ce sont là ses maîtres, ses modèles, et l'on retrouve dans ses écrits plus d'une trace de leur influence. Voltaire môme, à qui il cherche querelle quand et où il en trouve l'occasion, est attaqué par lui surtout comme auteur tragique. Mais comme philosophe, comme écrivain, il l'estime, et dans sa polémique contre la tragédie française, c'est à lui, c'est à Saint- Évremond, à Diderot, c'est-à-dire à des Français, qu'il emprunte ses meilleurs arguments. Singulier libérateur de son pays, qui va chercher ses auxiliaires dans la nation ennemie elle-même ! C'est comme si Arminius, dont on a mal à propos évoqué le souvenir, avait, pour
combattre les Romainsi enrôlé dans son année, des généraux et des officiers romains I
Si Leasing avait uniquement voulu, conune de trop ardents patriotes ont essayé de le faire avant lui et après lui, fermer la littérature allemande i l'invasion étrangère, ce n'est pas seulement à la tragédie, mais encore et surtout à la comédie française qu'il aurait dû déclarer la guerre.
La comédie n'est-elle pas par excellence le genre national, qui représente la vie intime et domestique, les mœurs actuelles et contemporaines d'une société? La contagion de l'esprit étranger se communique plus sûrement par la comédie que par la tragédie, qui prend ses sujets le plus souvent au dehors, ou dans le passé, et qui toujours plus ou moins transforme et idéalise ses personnages.
Supposons, ce qui n'est* pas inadmissible, que Corneille ait compris Aristote comme l'a compris Lessing. et que ses tragédies aient été faites selon la formule ; la polémique de Lessing n'avait plus d'objet, et la campagne qu'il a menée, plus de raison d'être. La tragédie française gardait à ses yeux son influence et sou prestige. Il n'y avait plus aucun motif pour la repousser.
Lessing n'a donc pas choisi pour combattre en faveur du théâtre allemand et contre le théâtre français, le seul terrain où il était inattaquable et invincible, celui de la nationalité.
Ce n'est pas qu'il n'ait compris, au moins ime fois, quel était le véritable obstacle qui s'opposait au développement original et national du théâtre allemand.
Dans les dernières pages de la Dramaturgie, quand il constate avec tristesse et dépit que l'entreprise à laquelle
il s'était voué, avait échoué, en grande partie, deyant l'indifFérence du public, il s'écrie d'un ton d^amère ironie * : « Oh I la bonne idée de vouloir donner aux Allemands un théâtre national, quand nous autres Allemands nous ne sommes pas encore une nation! et, ajonte-t-il aussitôt, comme s'il craignait d'insister sur cette délicate question, je ne parle pas de constitution politique, mais seulement de caractère moral. On dii*ait presque que ce caractère consiste à vouloir n'en pas avoir. Nous sommes toujours les imitateurs jurés de ce qui est exotique, et surtout les humbles admirateurs de ces Français, qu'on croit ne jamais assez admirer. »
Ici, il se livre à une violente diatribe contre notre littérature, mais sans préciser, sans distinguer, enveloppant tous nos auteurs dans un môme anathème, comme s'ils n'avaient à offrir que les pires défauts à l'imitation des Allemands*.
Que cette imitation trop fidèle du théâtre français, utile au début, ait pu devenir plus tard nuisible au dé-
1. Sous ce rapport Leasing est bien obligé do reconnaître la supériorité des Français. Le succès patriotique obtenu par uoo tragédie de Du Bellay, le Siège de Calait, lui suggère les réQexions suivantes : K Si celte pièce ne mérite pas le bruit qu*on en a fait, ce bruit même fait honneur aux Français. Ils se montrent comme un peuple jaloux de sa gloire et toujours sensible aux actions héroïques de ses ancêtres, comme un peuple qui sait apprécier la valeur d*un poète et Pinfluence du thé&tre sur la vertu et les mœurs, et qui ne regarde pas le poète comme un être inutile, ni le théâtre comme digne seulement d'occuper les oisifs affairés. Que nous sommes, nous autres Allemands, inférieurs sous ce rapport aux Français! Disons-le franchement : en comparaison d^eux, nous sommes de vrais barbares, et plus barbares encore que nos ancêtres, qui estimaient fort un barde et qui, tout indilTérenls qu'ils étaient aux arts et aux sciences, auraient regardé comme fou, celui qui aurait soulevé la question de savoir lequel des deux, d'un barde ou d*un marchand d*ambre, était lo plus utile à la société. » N<» 18.