‹ LessingChapitre 20 sur 233 · L.U8IHO. A · texte numérisé non relu

L.U8IHO. A

Lessing soutient contre eux, que si Klopstock n'est pas un grand poète, il est au moins un excellent défenseiu* de notre religion, bien supérieur aux pieux auteurs de gros traités de théologie, aux savants apologistes du christianisme.

La poésie, leur dit-il, est une arme puissante aussi, contre les railleries auxquelles la religion est exposée, surtout de nos jours. « Si d'un côté on cherche à rendi-e la religion méprisable, qu'on cherche d'un autre côté à la présenter avec tout le prestige qui peut commander notre respect. » Seulement le service que Lessing demande à la poésie n'est pas pour satisfaire les âmes vraiment religieuses et croyantes. « Le poète doit présenter le plus sublime mystère de telle sorte qu'en se laissant aller à Tadmiration, on oublie volontiers qu^il est incompréhensible. Il doit provoquer dans ses lecteurs le désir que le christianisme fAt vrai, en supposant que le malheur voulût qu'il ne le soit pas. Notre jugement se porte toujours du côté de notre sentiment, qui, lorsqu'il occupe notre imagination, ne lui laisse pas le temps de s'abandonner aux subtilités du doute. » On sent déjà percer ici cette pointe de scepticisme à l'endroit des dogmes et des mystères de la religion, que nous retrouverons chez lui plus d'une fois encore, mais qui n'exclut nullement l'intérêt sérieux que lui inspire la religion, considérée du côté de nos devoirs, comme force morale, comme puissance directrice de la vie. Au contraire l'irréligion, dans le sens voltairien, n'aura jamais son approbation ni sa sympathie, c C'est une erreur de croire que c'est une conséquence nécessaire de notre époque éclairée, de regarder les devoirs de la religion comme des rêves de docteurs mélancoliques,

CRITIQUE LITTÉRAIRE. '5t

comme des préceptes d'ime habile politique. Si Tirréligioii était nécessairement liée à une vaste science, le pieux Newton eût été un plus libre penseur que Diderotf et Leibnitz un plus grand ennemi de la religion qu'Edelmann. »

En revanche les prétentions à Tinfaillibilité dogma* tique des orthodoxes luthériens sont antipathiques à Lessing, partisan convaincu et militant de la tolérance et du respect qu'on doit à toutes les convictions sérieuses. Aussi, rendant compte d'une réfutation de la doctrine des frères Moraves, sans défendre leurs erreurs, il les met sur le compte de Texaltation religieuse, qui les empêche de raisonner juste et de s'exprimer de même, et il reproche au dignitaire ecclésiastique, auteui* de cette réfutation, de chercher à nuire matériellement à cette secte et de montrer trop peu d'esprit évangélique. Lui-même, pins tard, soumettra, dans ses Gedanken ûber die Herrenhuter, cette secte à un intéressant et impartial examen.

Au même moment où Ellopstock étonnait et enthousiasmait le public allemand par les premiers chants du Messie et par ses Odes religieuses, un autre écrivain, dont la gloire devait égaler celle de Klopstock, mais dont le génie est tout différent du sien, Wieland, débutait dans la littérature, par deux productions: les Contes (Erzàhlungen) et les Lettres d'un Trépassé à des amis survivants (Biiefe eines Verstorbenen an hinterlassene Freunde) . Lessing loue dans la première œuvre < l'imagination à la fois ardente et décente, le style naturel, les peintures travaillées, qui placent leur auteur au premier rang parmi nos poètes » . Mais en même temps, il voit dans certaines idées métaphysiques, dans une tendresse

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trop qiiintessenciée , dans une aaatomie subtile des passions, une marque du temps et de la mode éphémère du jour. La seconde œuvre du jeune écrivain lui inspire, d'autre part, la crainte que la trop grande fécondité de son auteur pourrait faire douter de sa valeur intrinsèque, ■ si le dieu de la critique ne se tenait toujours à ses côtés pour lui crier : Cave [axis te quidquam indiqnum, et ne le maintenait ainsi toujours au même degré de force >.

Du reste, Wieland, comme Klopslock, ti-ouvera plus tard sa place dans les Leurti sur la Liaèraiwe. Mais alors cet esprit, toujours variable et changeant, sera entré dans une nouvelle phase de son évolution, et ce ne seront plus des éloges et des encouragements, mais de vives et sérieuses critiques, que Leasing lui adressera.

Comme la littérature française occupait alors encore le haut du pavé en Allemagne, on comprend qu'elle doit tenir une large place dans les journaux littéraires de l'époque. Il est intéressant de savoir ce qu'en pense celui qui, plus tard, devait combattre avec tant d'acharnement l'inHueuce de nos poètes tragiques.

Il n'a pas eucoi'e, au moment où nous sommes, pris l'offensive contre la tragédie française. Il loue sans réserve le Caiiliivi de CrebiUon, traduit par lui', ainsi que le Ow de Foix, une des plus médiocres pièces de Voltaire, dont il devait uu jour démolir impitoyablement les plus belles œuvres '. Mais de même que quinze ans plus tard, dans la Dramaturgie, nous le voyons, ici déjà, partisan de la comédie française, qu'il a d'ailleurs

imitée dans ses premières pièces. Il loue finement Marivaux et se montre déjà sympathique à la comédie touchante, son genre préféré, témoin l'éloge qu'il fait de la Cénie de M"' de Grafflgny. Comme ces deux auteurs reparaîtront dans la Dvamaturgiej nous renvoyons à ce moment l'appréciation qu'il en fait.

En outre, dans ses recensions berlinoises, et cela fait honneur à la fois à son jugement et à son impartialité, nous rencontrons des appréciations judicieuses et élogieuses de plusieurs écrivains français. Citons tout d a-< bord Voltaire, dont il avait traduit les Essais historiquesy peu de temps avant la fâcheuse aventure que nous avons racontée. L'annonce qu'il fait de cette traduction n'est pour lui qu'un prétexte pour louer l'irniversalité du génie de Voltaire, « qui, non content d'avoir conquis les plus beaux lauriers sur le Parnasse, a parcouru la carrière de Newton et, fatigué des plus pi*ofondes études philosophiques, parait trouver dans l'histoire un délassement plutôt qu'une occupation* ».

La Lettre sur les sourds et les muets de Diderot, qui fait suite à celle Sur les aveugles, et dont il donne une ana« lyse étendue, Tintéresse vivement, à cause de l'origina*^ lité suggestive des idées, qu'il préfère, dussent-elle& même faire naître des doutes et susciter des objections^ aux doctrines acceptées, officiellement consacrées. « Diderot est de ceux qui sont plus habiles à amasser desnuages qu'à les dissiper et qui, à travers des cheminsténébreux nous conduisent jusqu'au trône lumineux de la vérité '. » On sent que Lessing rencontre ici ime-

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