Dramaturgie, n»" iOt
était impuissante à arrêter le courant qui entraînait la jeune génération littéraire. C'est 93 succédant à 89. Mais quand cette crise nécessaire et bienfaisante d'ailleurs, et dont Lessing ne pouvait comprendre la raison d'être, fut passée; quand le torrent débordé fut rentré dans son lit, et que le génie allemand, dans la pleine possession de sa force et de sa liberté, se soumit yolontairement aux lois nécessaires de l'art, persuadé que le génie et la règle ne font qu'un, aloi*s aussi l'auteur de la Dramaturgie revint en honneur, et malgré des oppositions partielles et éphémères, l'Allemagne salua en lui un des mattres de la critique et de l'art dramatiques.
Toutes ses idées n'ont pas été, il est vrai, acceptées comme indiscutables — il ne l'eût pas voulu lui-même — ni toutes les solutions données par lui aux problèmes de théorie dramatique, n'ont été reconnues comme définitives.
Mais la critique, animée de son esprit, marche dans la voie ouverte par lui; continue et développe sou œuvre. Plus large, et par conséquent plus juste, moins asservie à la logique des théories abstraites, plus pénétrée de l'influence des époques et des milieux historiques, elle a revisé plus d'un jugement trop absolu, et notamment elle a relevé la tragédie française du discrédit où Lessing l'avait fait tomber*. Elle a reconnu sous les formes caduques et conventionnelles, qui devaient périr, la vie dramatique indestructible qui anime les œuvres de nos mattres. Si Diderot a une part dans le drame sentimental et bourgeois d'Iffland, de Kotze-
] . De 8U0 vivant déjà sa polémique contre le théâtre français trouva beaucoup de désapprobateurs. {Vie de Leêeing^ par son frère Karl, p. 158.)
bue et de leurs nombreux successeurs ; si TinQuence de Shakespeare est visible dans les drames de Schiller, dans quelques-uns de Gœthe, et surtout dans les productions de l'école romantique, on peut retrouver également celles de nos maîtres du zvu* siècle dans les plus belles œuvres de Tépoque classique ^
Mais malgré lés erreurs qu'elle contient, — les erreurs même d'un esprit comme Lessing sont presque toujours suggestives et fécondes; — malgré les exagérations et les injustices partielles de sa polémique ; malgré le défaut de proportion, de symétrie, et les négligences de composition' ; malgré les lacunes et les hors-d'œuvre,
1. Aux témoignages que nous avons cités plus haut en faveur de la tragédie française, 11 faut ajouter celui d*un des plus oiigioaux poêles et romanciers contemporains, Gotlfried Keller qui, né en Suisse, appartient cependant & TAllemagne littéraire. Ce Jugement est trop Important à nos yeux, pour que nous ne le citions pas en entier malgré son étendue. En I8ô0, il écrit de Berlin, à Toecaslon dos représentations de notre grande tragédienne Racliel : t Pondant le sjjour de Rachel beaucoup de littérateurs ont saisi Toccasion de rsdotor sur le théâtre classique français, ce qui ro*a fort agacé ! Depuis Leasing, le premier tsnu-piods en Allemagne so permet de mauvaises plaisanteries sur Corneille et Racine, sans songer que Lessing avait le devoir d'écarter* le ihéàtro Trançais, comme un obstacle au développement national ; que cette tâche est depuis longtemps accomplie, et que cet obstacle n'existant plus, il y a place pour une appréciation qui ne peut que nous être profitable... Les Français sont des phraseurs, répéte-t-oo sans cesse. Faites donc, si vous le pouvez, des phrases qni soient si intimemont liées A Taction; et, après tout, j*aimo encore mioux entendre de belles expressions que des expressions triviales. On dit qu'ils ont mal imité les Grecs. Cela n*est pas vrai : ils sont restés Français et de leur temps. Toute leur manière de penser, leur physionomie, leur style, tout cela est original, et peut légitimement s'opposer aussi bien à Shakespeare et à Calderoo, qu*à Sophocle, à Goethe et à Schiller, et être goùlé sans restriction. Surtout quand Je considère l'époque et le milieu» je leur envie doublement leur noble simplicité, leur naïveté enbntlae et cependant si virile, et surtout leur sentiment dramatique si pur st si vrni. » (Publié dans la DetiUche Ruadicftau, février 1891.)
2. Pour donner une idée du pou de soin que Lessing apportait à la
et quoique le dessein qui l'a inspirée n^ait pas été réalisé, la Dramalurgie n'en est et n'en reste pas moins, par les vérités, les vues neuves et originales qu'elle contient, et par la force, l'autorité et l'évidence triomphante que Lessing a su leur donner, im modèle supérieur de critique, d'analyse et de discussion sur les matières d'esthétique dramatique ; un ferment d'études et de controverses fécondes; et dans un pays, où la critique est un puissant auxiliaire de la production, elle a pénétré de son esprit et de son influence, avec les exemples donnés par le mattre, les' plus belles œuvres du théâtre moderne en Allemagne.
JI
Émilia Galotti.
La tragédie à^ Émilia Galotti se rattache à la Dramaturgie, dont elle est presque contemporaine', comme l'exemple se rattache à la théorie. Si la Dramaturgie, dans sa partie essentielle, est une critique de la tragédie française, ÉmUia Galotti est la tragédie comme la conçoit, comme la veut Lessing, conforme à ses idées, à ses principes; c'est la tragédie modèle, différente à la fois de la tragédie française, et du drame violent et
composition de la Dramaturgie, dous citerons vers la fin du n^ 59, où il commence une phrase, puis ouvre une parentlièse, qui continue jusqu'à la fin du morceau, s'interrompt, change de direction plusieurs fois, et la parenthèse fermée, la phrase principale est reprise seulement dans le numéro suivant, et se trouve ainsi à cheval sur les deux.
]. Commencée en 1756 à Leipzig, reprise à Hambourg en 1768, elle fut achevée en 1778 i Wolfenbiiltel.
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irrégulier de la jeune école \ Le sujet û^Émilia GaloUi, c'est rhistoire de la Virginie romaine, mais transformée, dépouillée de son caractère local et antique, et des circonstances politiques et historiques qui l'expliquent; transportée dans les temps modernes, au xvii* siècle, dans une yague principauté italienne, que rien n'empêche de prendre pour un État allemand, car rien n'y est particulièrement italien que le nom des personnages et de certaines localités. En changeant d'époque, demilieu et de décor, le sujet est entré dans l'ordre des événements purement humains et possibles : c'est im père qui tue sa fiille pour la sauver du déshonneur ou plutôt
de la crainte du déshonneur. L'intrigue aussi a été mo-
difiée pour pouYoir être adaptée aux mœurs modernes. La jeune Émilia, fille d'Odoardo Galotti, vieux soldat, tout bardé de probité et d'honneur militaire, est follement aimée du prince qui n'a pu encore que la voir, sans avoir trouvé l'occasion de se faire connaître et de se déclarer. Le jour même où^'ouvre la pièce, elle doit se marier avec le comte Appiani qui, sitôt après le mariage, emmènera sa femme loin de la cour, dans ses propriétés. Elle est perdue pour le prince, dont la passion et le désespoir sont au comble. Mais le marquis Marinelli, son confident et son âme damnée, après avoir essayé mais eu vain d'éloigner Appiani, en le chargeant, de la part du prince, d'une mission diplomatique, or-
1. Lessiag avait on vue uDOdespremidres productions de cette école, VUgolino, do Gerstenberg, qui venait de paraître (1768). Go n'est qu'en 1773 à WoIfcnbiiUoI quMl connut le Gôtz d« Berlichingen de Gœthe. Dans ses papiers postliumes nous trouvons cette réflexion, qui s^appllque à cette piôco : « Il remplit des boyaux do sable, et les vend pour des cordes. Qui cela? Mais le poète qui met en dialogue U vie d*uo borome, et donne la cbose pour un drame. •
gauise un infâme guet-apens. Des bandits à sa solde attaquent la voiture où se trouvent le comte avec Ëmilia et sa mère. Des serviteurs du prince accourent empressés, sous le pi^texte de porter secours. Appiani est tué comme par accident plans la bagarre. Émilia et sa mère, qui ne courent aucun danger, car c'est Appiani qu'on veut faire disparaître, sont transportées dans un château du prince, tout proche. Mais Odoardo, le père, qui apprend la nouvelle (il n'était pas avec sa famille), accourt. La comtesse Orsina, maîtresse délaissée, folle de colère et de ve/igeance, lui apprend la vérité : l'assassinat de son gendre et l'enlèvement de sa fille, et lui met à la main le poignard qui le vengera et la vengera ellemême. La victime désignée c'est le prince ; mais Odoardo hésite. Sa fille, à laquelle on a peimis une entrevue avec son père, vient se jeter dans ses bras. Elle est pure encore. Le prince en est resté aux serments, aux protestations d'amour. Mais ce qui n'est pas arrivé pourra ariiver. On ne veut pas rendre la jeune fille à son père, sous le fallacieux prétexte qu'elle appartient à la justice, qui doit l'inteiTOger au sujet de l'assassinat dont elle a été témoin. Elle voit le piège, elle redoute la séduction et le déshonneur ; et c'est elle-même qui force son père à la frapper de ce poignard destiné au meurtrier de son fiancé. Quant au prince, Odoardo se contente de le renvoyer « à son juge céleste ». Ce dénouement insuffisant a été vivement critiqué et avec raison. Il n'est conforme ni à la logique ni à la justice. Il est contraire d'ailleurs à la règle posée par Lessing lui-même, dans la Dramaturgie : que tous les problèmes soulevés dans une pièce doivent trouver leur solution naturelle et nécessaire dans la pièce elle-même, et que la justice doit y être
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immanente et présente, et non renvoyée à un « avenir incertain ». C'est le prince que devait frapper Odoardo. Lessing sans doute a voulu conserver le dénouement de l'histoire. Mais quelle différence ! Virginius n'avait pas d'autre moyen pour soustraire sa fille à la brutale convoitise d'Appius, que de la tuer; et le châtiment du coupable a suivi de près; carie meurtre de sa fille a été le signal de l'expulsion des décemvirs et de la liberté de Rome. Ici rieu de semblable. Nous assistons au crime odieux d'un père qui tue sa fille, « non pour les dieux, ni même pour la patrie, ni même pour sauver la pureté de son cœur, qu'il sait hors d'atteinte, mais € son innocence anatomique * ». Le prince qui , lui, est le grand coupable, en est quitte pour dire : « Il ne suflSt pas pour le malheur de beaucoup de gens, que les princes soient des hommes. Pourquoi faut-il encore que des démons prennent les traits de leurs amis! » Il chasse, il est vrai, Marinelli. Mais rien ne prouve que Marinelli ne trouvera pas moyen de rentrer en grâce, et de rendre à son souverain encore plus d'un service du même genre.
Émilia, l'héroïne de la pièce quant au titre du moins, n'est pas un pei*sonnage tragique ; elle ne lutte pas ; on ne sait pas quels sont ses sentiments à l'égard du prince, si elle l'aime ou non. C'est une figure timide, effacée, presque insignifiante, dont la mort ne provoque même pas la pitié, comme le demande Lessing après Aristote, car cette mort volontaire n'est ni nécessaire m inévitable. Le danger que redoute Émilia est lointain et problématique, sm'tout pour une jeune fille que sa mère