CHAPITRE I
Opinions et travaux théologiques de Lessing jusqu'en 1770. Séjour à Wolfenbùttel. — Les Fragments d'un anonyme. L'Anti-Gaze.
Pour gui connaît les aptitudes et les curiosités variées de Tesprit de Lessing ; son besoin de pousser sa pointe dans toutes les directions du monde intellectuel, il ne peut paraître étonnant de voir le littérateur et l'esthéticien, le critique théâtral et Tauteur dramatique, aborder aussi le domaine de la théologie ; déployer là comme ailleurs, ses qualités de savant critique et de brillant polémiste ; défendre les droits de la raison et de la libre recherche, et lutter avec avantage, sur leur propre terrain, avec les plus célèbres théologiens dé son temps.
Il ne faut pas oublier non plus que, dans l'Allemagne protestante, la théologie ne forme pas, comme ailleurs, un domaine à part, généralement interdit aux profanes et respecté par eux.
La Réforme, par la vertu même de son principe, avait émancipé, on pourrait dire laïcisé, la théologie. Elle l'avait associée aux recherches et aux progrès des sciences historiques et linguistiques \ elle Tavait intéressée aux spéculations philosophiques ; elle l'avait fait entrer dans le grand courant de la pensée moderne.
De même que par la situation sociale que leur avait faite la Réforme , les ministres du culte se confondaient avec les autres citoyens, la théologie, par les liens qui la rattachent aux autres sciences , par la variété des connaissances qu'elle exige, pouvait servir en quelque sorte de préparation et d'introduction à toutes les études, et attirait un grand nombre déjeunes gens qui se destinaient aux cariières libérales. Aussi voyons-nous jusqu'au commencement de ce siècle, les plus grands écrivains, philosophes, littérateurs, poètes : Herder, Kant, Fichte, Schleiermacher, Hegel, Schelling, Uhland, débuter par de fortes études théologiques. De nos jours, cet usage a beaucoup diminué. Néanmoins on citerait encore plus d'im littérateur qui a traversé la théologie avant d'amver à la poésie, au roman ou au théâtre.
Lessing, fils de pasteur, avait été, lui aussi, destinéà la théologie et au ministère sacré. Mais, nous l'avons dit, son indépendance d'esprit et de caractère, qui répugnait à toute attache officielle, à toute servitude professionnelle, le fit renoncer bientôt aux études académiques qui devaient le conduire au pastoral. Néanmoins il conserva de sa première éducation, un fond de religiosité, qui ne Tabandonna jamais , et un sérieux intérêt pour les questions et les problèmes théologiques, qui ne cessèrent jamais de le préoccuper et qui rempli-
rent arec éclat là dernière période de sa vie. Dès son arrivée à Berlin en 1748, dans la correspondance avec ses parents, alarmés de sa vocation théâtrale, nous le voyons s'ingéniant à les rassurer sur la sincérité de ses sentiments religieux, nullement incompatibles, leur affirme-t-il, avec la profession théâtrale, et leur démontrer qu'un auteur de comédies peut être en même temps un bon chrétien. Il leur annonce qu'une de ses prochaines comédies sera une défense de la vraie foi contre les libres penseurs \ Après tout, le poète comique en mettant sur la scène les travers et les vices humains, ne fait-il pas à sa manière, ce que fait le prédicateur qui les signale et les flétrit du haut de la chaire. Une autre de ses comédies, les Juifs (die Juden)^ de la même épo* que, et qui est, bien avant Nathan le Sage, une apologie de la tolérance et de l'humanité, prouve également que, chez Lessing, le souci des questions religieuses se mêle à ses préoccupations d'auteur dramatique.
Pendant l'hiver 1751-1752, qu'il passe à Wittenberg pour y terminer officiellement ses études académiques, il s'enfonce dans l'histoire de l'Église, et publie plusieurs réhabilitations de théologiens, victimes innocentes d'accusations et de condamnations injustes*. Parmi ses