Lellre à son frère, a février
9. M. Samuel Reimarus, gendre du célèbre érudit Fabrlcius, était professeur de langues orientales au Gymnase académique de Hambourg, WolQen convaincu, auteur de plusieurs ouvrages de philosophie et de théologie naturelle.
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de haute culture. C'est chez elle qu'il eut communication du manuscrit de cet outi:age, du moins d'une première rédaction. Ou lui permit d'en prendre une copie partielle, qu'il empoi*ta à Wolfenbûttel et qu'il résolut de publier sans en avoir reçu, il est vrai, la mission de la part des intéressés, mais non cependant à leur corps défendant.
Pour éviter certaines difficultés qui sans doute se seraient produites, et que prévoyaient ses amis de Berlin, Lcssing résolut d'insérer les fragments de l'ouvrage de Reimarus dans les fascicules de la bibliothèque de Wolfenbûttel, exempts de la censure; les donnant comme un document déterré par lui.
L'ouvrage de Reimarus que Lessfng allait livrer à la publicité et à la discussion, est une critique eérieuse, savante, modérée de ton, mais radicale au fond, du christianisme révélé ; une apologie de la religion naturelle et déiste, œuvre de sincérité et de bonne foi, mais qui ne pouvait pas ne pas Irriter les théologiens orthodoxes, inquiéter quelques âmes croyantes, en tout cas provoquer de violentes et passionnées controverses.
Lessing le savait bien; mais c'est précisément ce qu'il voulait : provoquer un débat sur ces graves problèmes, mal posés jusque-là, mal discutés, par les partisans aussi bien que par les adversaires du christianisme révélé. Dans l'écrit de* Reimarus, la question lui paraissait plus franchement posée, les objections plus fortement énoncées que dans aucun autre écrit. En les faisant connaître, il espérait forcer les théologiens à les discuter, à les réfuter une fois pour toutes, et la religion ne pouvait, pensait-il, que gagner aux controverses qui allaient s'engager ; lui-même, il le déclare, y était pei'sonnellement
intéressé. Depuis longtemps il voulait savoir à quoi s'en tenir sur cette question vitale et capitale. Il avait lu toutxe qui avait été écrit pour et contre. Mais les adversaires du christianisme n'avaient réussi qu'à le rapprocher dé la foi, et les apologistes, à le rejeter dans le doute. Maintenant il espère être fixé. Il saura enfin ce qu'il voulait savoir depuis longtemps : quid sit liquidum in causa ehristianâ.
Nous n'avons aucune raison sérieuse de douter de la sincérité des intentions de Lessing. Certainement le chrétien chez lui était intéressé à voir s'ouvrir ce débat. Mais est-ce le croyant seulement , Tâme religieuse , avide de lumière et de vérité ; n'était-ce pas aussi un peu le philosophe, le logicien, l'amateur de discussion, qui n'était pas fâché de voir aux prises l'orthodoxie et la libre pensée, et de se donner le spectacle d'une belle joute théologique ?
Quoi qu'il en soit, le troisième fascicule des documents de la bibliothèque de Wolfenbiittel, paru en 1774, contient comme publications théologiques, outre une sorte de réhabilitation non pour le fond, mais sur des points accessoires, d'un certain ÂdamNeuser, pasteur réformé de Ueidelberg chassé, persécuté et finalement devenu musulman, un Fragment d'un aiionyme {Eines Ungenaim- *«i), une première portion de l'ouvrage de Reimarus, dont le nom ne devait pas, par égard pour la famille, être divulgué *.
Ce fi'agment, qui portait le titre : De la Tolérance due aux
1. Le secret fat Lieu gardtS, malgré toutes les suppositions et les tentatives laites pour le découvrir. Lessing lui-même, pour dépister la curiosité publique, Tëgara sur un auire nom. Ce n*est que bien plus tard, que le fils de Reimarus divulgua le nom du véritable auteur.
déistes (Veber die Duldung der Deisten)^ passa à peu près inaperçu, ne provoqua aucune réponse. Ce n'était pas l'affaire de Lessing. Trois ans plus tard, en 1777, il en lança cinq autres, d'un plus fort calibre, et qui yisaient les dogmes fondamentaux du christianisme. Ils étaient intitulés : V Du Décri de la raison dans les chaires religieuses ,* 2^ De V Impossibilité d'une révélation qui pMSse s'imposer à la croyance de tous les hommes ; 3* Du Passage de la mer Rouge par les Juifs, démontré invraisemblable et impossible ; légende née d'une imagination faible et crédule ; 4' Les livres de V Ancien Testament n'ont pas été écrits pour révéler une religion aux hommes ; car une religion suppose la croyance à Timmortalité de Tâme, aux peines et aux récompenses de la vie future. Or il n'en est pas question dans les livres de l'Ancien Testament ; 5* De la Résurrection du Christ ; contradictions et invraisemblances dans les récits des évangélistes. La résurrection est une invention des disciples de Jésus-Christ, qui ont enlevé secrètement le corps du Mattre pendant la nuit et ont raconté partout qu'il était ressuscité. Le récit de Tévangéliste saint Matthieu a été imaginé par eux pour détourner sur leura adversaires le soupçon de ce vol.
On le voit, dans ces fragments dont nous indiquons seulement le titre et le sommaire, les vérités fondamentales du christianisme sont non seulement mises en doute, mais niées : la nécessité et la possibilité d'une révélation ; les miracles ; le caractère sacré des livres du Nouveau Testament; enfin, la divinité même de Jésus-Christ, sa résurrection des morts et son ascension au ciel.
Lessing, en publiant ces fragments, n'entendait pas
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faire siennes toutes les opinions de son auteur. Soit con- Tiction réelle, soit tactique prudente, pour se ménager le cas échéant une ligne de retraite, il les accompagna de commentaires, ou plutôt d'objections {Gegensâtze)^ véritables muselières, comme les appelait spirituellement un contemporain, qui devaient en atténuer Teffet. Ces objections, il est vrai, ne portent pas sur le fond même de la doctrine de Tinconnu, mais sur des points secondaires. Mais dans la préface de ses observations, il établit les points .essentiels de sa propre doctrine, fies écrits ultérieurs n'en seront que le développement et la matière de tout le débat qui va s'ouvrir.
Il faut distinguer, dit Lessing, entre la Bible et la religion, qui ne sont ni identiques, ni solidaires l'une de l'autre. Les objections et les critiques adressées à la Bible ne visent pas nécessairement la religion. La Bible c'est la lettre, la religion c'est l'esprit. La Bible contient beaucoup de choses qui ne sont pas essentielles à la religion. Affirmer qu'elle est également infaillible dans ces choses accessoires, c'est affirmer ime pure hypothèse. La religion a existé avant la Bible et le christianisme avant les écrits des évangélistes, qui n'ont fait que recueillir les enseignements du Maître et de ses disciples. Les évangiles pourraient disparaître sans que le christianisme lui-même cessât d'exister et de durer. La religion n'est pas vraie parce que les apôtres lont enseignée, mais ils l'ont enseignée parce qu'elle est vraie, conforme à notre raison, à nos besoins et à nos aspirations intimes. Cette distinction est d'une haute importance. Elle fait le fond de la doctrine théologique de Lessing, et le principal effort de ses adversaires portera là-dessus. Séparer le christianisme de la Bible;
affinner qu'elle u'est pas infaillible dans tout ce qu*elle contient, et que le christianisme a existé avant elle el pourrait exister sans elle, c'était attaquer la bibliolàtrie, principe fondamental de l'orthodoxie luthérienne, pour qui la Bible est l'unique soiurce, Tunique norme de la foi, inspirée directement par le Saint-Esprit, dans toutes ses parties, dans tous ses détails, dans sa lettre aussi bien que dans son esprit.
Si le premier fragment n'avait provoqué aucune oppo* sition, il n'en fut pas de même des cinq autres, et on comprend bien pourquoi. C'était une attaque de fronl, et même ime charge à fond contre la doctrine fondamentale du christianisme révélé. Aussi l'émoi fut grand dans le camp orthodoxe. Les réponses, les réfutations ne se firent pas attendre. Il en surgit de tous côtés : dès le début, on en compta jusqu'à quarante. Un des premiers qui sortit des rangs pour ramasser le gant, ce fut Schumann, recteur du lycée de Hanovre. Son écrit Sur l'Évidence des preuves de la vérité de la religion chrétienne, sérieux, savant, modéré de ton, sans personnalités, s'adresse non pas à l'éditeur des Fragments, mais à leur auteur, ou plutôt à sa thèse de l'impossibilité d'une révélation que tous les hommes puissent acc-epter avec certitude. Il prouve la divinité du christianisme par la parole et les déclarations mêmes du Christ ; par l'accomplissement des prophéties de l'Ancien Testament, et par les miracles qui ont accompagné la fondation de la religion chrétienne.
A cela Lessing répond ' qu'autre chose est une prophétie ou un miracle, autre chose le i-écit d'une pro-