Duplik
suite du débat, fortifiée par de nouveaux arguments. Mais dès maintenant elle est nettement posée. Leasing place tout l'essentiel du christianisme dans la prédica* tion et dans la doctrine du Christ, enseignée par lui et par ses disciples ; dans son efii(^acité morale et sa puissance intime sur les âmes, et n'accorde qu'une importance très secondaire aux circonstances historiques, contingentes, sujettes au doute et à la controverse, qui ont entouré le berceau de la religion chrétienne. En un mot, il aépare la religion de tout l'appareil historique et exégétique dont la théologie Ta surchargée. L'échafaudage ne doit pas faire perdre de vue l'édifice luimême.
JiCS discussions que nous venons de résumer sont très importantes, parce qu'elles établissent avec précision les opinions de Lessing en matière théologique, sur lesquelles' roulera toute la polémique subséquente. Mais ce ne sont encore que des escarmouches, des engagements d'avant-poste, qui précèdent la grande bataille. Nous entrons maintenant dans la phase aiguë de la lutte. L'adversaire le plus important, et contre lequel Lessing va déployer toutes ses forces, va apparaître sur le terrain. C'est Melchior Gôze , premier pasteur de l'église Sainte-Catherine de Hambourg, un des défenseurs les plus ardents et les plus convaincus, mais les plus intolérants et intransigeants, de l'orthodoxie luthérienne, dans toute la rigueur inflexible de son dogmatisme et de son formalisme absolus. Gôze était un militant, un tempérament de lutteur, ce n'était pas un apôtre de
charité évangélique. Du haut de la chaire, dans ses écrits religieux, partout, il fulmine contre les adversaires de la foi luthérienne orthodoxe ; contre les juifs, contre les catholiques, contre le pape, ce qui lui valut une sévère réprimande' de la part du Sénat de Hambourg, avec menace de le suspendre de ses fonctions : contre les Réformés, auxquels il refuse les mêmes droits qu'aux Luthériens; contre les théologiens rationalistes; contre ses propres collègues*; contre le théâtre', h^s plaisirs publics ; contre la nouvelle littérature et, particulièrement, contre le Werther de Gœthe, qu'il accuse d'être une apologie du suicide. Partout où il flaire une dissidence, où il découvre une opposition ouverte ou latente à ses principes, une menace, un danger pour son Église ou son parti, il déploie son drapeau et part en guerre. Au demem*ant, d'assez bonne composition dans son privé, bon père de famille. Lessing le connaissait, le fréquentait même, pendant son séjour à Hambourg*. Les hommes de cette trempe, tout d'une pièce, absolus et entiers dans leurs idées, n*êtaient pas pour lui déplaire. Nous savons qu'il professait aussi un certain respect pour la doctrine orthodoxe , homogène et strictement conséquente avec elle-même dans ses principes *et dans ses conclusions. Gôze, à son tour, faisait cas de Lessing, de sa science et de son talent de critique ; même dans une polémique contre le théâtre,
1. Contre Alberli qui s'était pormis de supprimer, dans lapriéro Dominicale, l\inntli(>me contre les non-chrétiens.
S. Contre sou collègue Schlosser qui avait composé et fait représenter une comédie.
8. Les amis de Lessing le plaisantaient au sujet de ces relaliooSf prétendant que rexccllent vin du Rhin du pasteur était pour quelque, chose dans les visites qu'il lui faisait.
il exceptait Lessing de Tanathème qu'il lançait contre les auteurs dramatiques \ Mais la publication des Fragments fit de Gôze un adversaire implacable de Lessing. 11 comprit tout le danger de cette attaque ouverte contre la foi orthodoxe, et qu'il fallait lutter à outrance contre cet audacieiix ennemi. £n même temps il devina, et ne se trompait pas, que le véritable ennemi, n'était pas l'auteur des Fragments, mais celui qui les avait publiés, qui avait lancé cet engin destructeur dans le camp théologique. Il commença par publier contre Lessing, dans im journal de Hambourg, dont il était le collaborateur, une série d'articles, pleins de personnalités, d'injures, d'accusations méchantes et perfides. Â cette attaque, Lessing répond d'abord par une lettre, où, sous la forme d'ime ingénieuse parabole, il reproduit son opinion, antérieurement émise, et qui est essentielle à ses yeux, à savoir : la différence entre la Bible et la religion, entre la doctrine de Jésus-Christ et les récits historiques des évangélistes, et les interprétations divergentes des théologiens. Il lui adresse ensuite une Prière: c'est de retirer l'accusation lancée contre lui, comme d'un ennemi et d'un insulteur de la religion. 11 proteste de l'honnêteté de ses intentions, n'ayant eu en vue, en publiant ces Fragments, que l'intérêt de la vérité ellemême. Autre chose est un pasteur, autre chose un bibliothécaire ; autre chose le botaniste qui recueille indifféremment toutes les plantes, ne s'occupant que de science, ne distinguant pas les inofTensives et les vé-
1. Plus tard, un Bervice demandé par Gôze à Lessing, bibliothécaire à WolfenbûUel, n'ayant pas été accordé, par oubli peut-être, il lui en voulut, et 8*en plaignit. U n*est pas probable cependant que cet incident ait eu une grande influence sur sa polémique.
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néneuses, jautre chose le berger qui rejette toutes cdles qui peuvent nuire au troupeau dont il a la garde.
Mais les attaques de Gôze continuèrent, plus violentes et plus difTamatoires. Aux arguments de son adversaire, il n'oppose que de dédaigneuses et hautaines négations, ou bien il comprend ses paroles de travers et lui fait dire le contraire de ce qu'il a dit. Pour donner plus de publicité à ses diatribes, il les réunit en brochure ', et dans la préface placée en tête il désigne ouvertement Lessing comme un ennemi, non seulement de la religion, mais de Tordre social, encourageant par ses doctrines la désobéissance et Tesprit de révolte contre les autorités constituées*.
Lessing, qui souhaitait et qui eût volontiers accepta une discussion sérieuse d'idées et de doctrines, fut vivement irrité du ton et des procédés du pasteur. Ses instincts de combativité, exaspérés encore par de cruelles douleurs et par la ruine de son bonheur domestique, se déchaînent encore une fois. Il adresse une nouvelle lettre à son adversaire, qui est un véritable cartel (Absage) et une déclaration de guerre. Pour ne laisser aucun doute sur ses opinions, il les formule en dix pro* positions, qu'il intitule : Axiomata (terme dont Gôze avait dédaigneusement qualifié ses précédentes dédaïatiens). Ces propositions renfeiment ressentie} de sa doctrine et se rapportent toutes à la même idée fondamentale : la distinction entre la Bible et le christia-
1. Les articles do Gôze ainsi qu'un autre écrit (Leuing't Schwâchen) ont été publiés dans les Deuiêche UUeralurdenkmalê dei 18. u, 19. Jahrhundertt, sous le titre Gôze't StreitsehrifUn gegen Leêtiug, par Bl. Erlch Schmidt. Leipzig, Gœschen, 1893.
s. Streitschrifleriy p. 24.
nisme; celui-ci antérieur, supérieur à celle-là, indépendant d'elle, ayant existé avant elle et pouvant exister sans elle, , .
A ces déclarations positives, Gôze ne répondit pas directement, comme s'il les ignorait. Ce manque de bonne foi poussa à bout Lessijig, qui lança contre lui, successivement, une série de onze pamphlets qu'il intitula Anti'Gôze, et qui sont assurément ce qu'il a écrit de plus remarquable comme logique serrée, comme raillerie mordante et comme éloquence véhémente.
La lutte de Lessing contre Gôze est certainelnent la partie la plus intéressante, la plus animée, la plus populaire de cette campagne. Il ne s'agit plus seulement d'une discussion spécialement théologique. WAnti-Gaze est à la fois un plaidoyer personnel et un réquisitoire, où Lessing, élargissant et élevant le débat, défend dans sa personne les droits sacrés de la critique et du libre examen en matière religieuse, et attaque dans la personne de son adversaire l'intolérance sectaire, le zèle fanatique, les prétentions autoritaires, Tespril antichrétien, des défenseurs intransigeants de l'orthodoxie. Lessing proteste d'abord, comme il l'avait fait antérieurement, de l'honnêteté de ses intentions, comme éditeur et introducteur dans le monde théologîque, de Fauteur des Fragments. 11 repousse, de toutes les forces de son honneur calomnié, l'accusation d'avoir voulu insulter à la religion, provoquer un scandale, troubler les âmes croyantes. Au contraire, il a cru servir la cause de la vérité et de la religion, en suscitant un débat qui pourra éclaircir des points obscurs, dissiper des doutes qui le tourmentent lui-même. Du reste, il ne s'est pas fait l'avocat de VArwnyme. Ses opinions ne
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sont pas toutes les siennes. < Comment ! parce que je signale au conseil sanitaire le poison qui circule dans Tombre, on m'accuse d'avoir introduit la peste dans le pays * !» « J'ai publié ces fragments et je les publierai encore, dussent tous les Gôze du monde me danmer jusqu'au fond de Tenfer*. » Il revendique hautement le droit, que le pasteur orthodoxe lui conteste, d'examiner, de discuter la Bible. Ce qu'a fait Luther, nous, ses descendants, nous avons le droit de le faire, et ce droit est encore plus incontestable pour nous que pour lui, car lui, en discutant la Bible, désobéissait à la loi de l'Église catholique, à laquelle il appartenait. Pour Lessing, poursuivre la vérité est la plus noble prérogative de rhomme, préférable même à la possession de la vérité, qui n'est pas faite pour lui. Déjà dans la Duplik, adressée au théologien Ress, il avait formulé cette pensée, dans cette phrase célèbre qui est la devise de toute sa vie : « Si le Tout-Puissant tenait dans sa main droite la vérité, et dans l'autre la recherche de la vérité, même sous réserve de me tromper toujours, et me laissait le choix, je prendrais sa main gauche et je dirais : Père, voici ce que je demande. Car la vérité pure est pour toi seul. » C'est là ime des propositions qui scandalisa le plus Gôze', car il croyait, lui, posséder la vérité absolue, et avoir le privilège de la communiquer aux autres. Mais Lessing ne veut pas que les pasteurs luthériens aient la prétention de s'ériger en autant de petits papes. Mieux vaudrait alors les
j. Anli'Gôze i.
«. Anli Gôze 3.
échanger contre le vrai et Tunique. Mais Gôze, dans la superbe assurance de son autorité infaillible, lance l'anathème contre ceux qui osent n'être pas de son Opinion. Sa fureur intolérante se double, en outre, d'hypocrisie. 11 ne damne pas lui-même ses adversaires, oh non ! Il ne fait que répéter la damnation prononcée par le Saint-Esprit, dont il est l'interprète, et derrière lequel il s'efface modestement ! Lessing le compare, pour la douceur hypocritement onctueuse avec laquelle il procède à ces exécutions, à < un certain Monsieur Loyal, dans une certaine comédie, que certaines personnes n'aiment pas entendre nommer^ ».
Le pasteur croit que, si peut-être la théologie peut tirer quelque profit des controverses qui naissent de la publication d'écrits comme les Fragments, à coup sûr ' la religion, c'est-à-dire la foi des fidèles y perdra. Lessing afBrme que la religion elle-même n^e' peut qu'y gagner et que ce gain est essentiel et durable, et ne saurait être mis en balance avec une perte accidentelle, temporaire, et qui ne touche que la partie inférieure et la moins importante de la société religieuse.
Les écrits des libres penseurs sont comme cette paille, paleas levis fides, dont parle TertuUien, en songeant aux hérétiques de son temps, qui à chaque instant se détache du grain solide et s'envole. De tels écrits sont le moindre mal, qui doit être souffert, parce qu'il produit un plus grand bien.
« Qh! les insensés, s'écrie Lessing, dans un beau mouvement d'éloquence, qui voudraient bannir la tempête de la nature, parce que l'ouragan engloutit im navire