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siècles (le Tèi'e chrétienne, et qu'il y comprend même le symbole d'Athanase ».
Lessing s'applaudit de sa tactique habile ; il se vante dans une lettre à Élise Reimarus d'avoir par là obtenu gain de cause dans sa lutte avec le pasteur ; car en s'appuyant sur la tradition orale, sur la régula fidei, il aura pour lui les catholiques ; comme saint Paul divisa le sanhédrin, lui, il divise le conseil aulique impérial, l'assemblée supérieure, qui décidait en dernier ressort dans les affaires de l'Église luthérienne.
Ce que Lessing avait 'prévu, arriva. Il avait publié, avant l'achèvement de VAnU-Gôze, un nouveau Fragment de l'Anonyme, qui ne parut pas comme les précédents dans les Mémoires de la bibliothèque de Wolfenbùttel, et qui acheva de déchaîner les colères du parti orthodoxe contre lui. Ce fragment intitulé : Du dessein de Jésus et di ses disciples, établit que le christianisme ultérieur des apôtres et des évangélistes n'est pas la doctrine primitive de Jésus-Christ, laquelle était inspirée uniquement par les espérances messianiques de domination matérielle qui hantaient l'esprit des Juifs. Ces espérances ne s'étant pas réalisées, une transformation de cette doctrine, dans un sens plus largement humain et spiritualiste, parut nécessaire aux apôtres, qui sont donc les véritables auteurs du christianisme dogmatique. Gôze, particulièrement, se 'distingua, par la virulence de ses attaques, contre ce nouveau blasphème, « que Satan lui-même n'eût pas osé pousser si loin* ».
Le conseil aulique de l'empire ne se prononça pas,
sans doute parce qu'il était divisé, comme Lessing Tespérait. Mais le Consistoire supérieur finit par céder aux plaintes et aux sommations qui lu^ arrivaient de toutes parts. Le duc de Brunswick, sollicité par lui, défendit toute publication ultérieure qui n'aurait pas passé par la censm*e. Une requête de Lessing n'eut aucun résultat. Au contraire, la défense de rien publier fut réitérée, et l'on ordonna la restitution du manuscrit des FragmeiUs. Lessing se soumit ; mais il n'était pas homme à laisser sans riposte les injures et les accusations du pasteur. C'est à Berlin qu'il fit imprimer la réponse à l'invitation que lui avait adressée Gôze, de déclarer ce qu'il entendait par la religion chrétienne. Cette déclaration, à laquelle le pasteur ne pouvait trop rien répondre de bien sérieux, mit fin au débat *.
Mais si la polénûque avec Gôze était devenue impossible, Lessing ne voulut pas renoncer à défendre ses idées. Seulement il le fera sous une autre forme. Il remontera sur son ancienne chaire, la scène, pour y prêcher sa doctrine, et il espère bien jouer aux théologiens un meilleur tour encore qu'auparavant. Le drame de Nathan le Sage sera le dernier mot de ce débat retentissant, entre l'orthodoxie et le libre examen. Le poète dramatique achèvera ce que le philosophe et le critique avaient commencé.
Mais, avant d'en parler, résumons brièvement les résultats de/^e débat, dont nous avons fait connaître les phases diverses'.
1. Dans une salte à sa Réponte néceisnire à une question inutile, imprimée à Hamliourg, il démoatre à Gôze la fausseté de son asserlion, que tous les partis avaient considéré la Bible comme le seul fondement de la rdligion chrétienne.
2. Les écrits de Lessing que nous avons cités dans le cours de notre
606 LEssiNa.
Le point principal de la doctrine théologigue de Lessing, et sur lequel aussi roule toute sa polénii<iue a^ec ses adversaires, c'esï^a distinction très importanle, établie par lui, entre la partie essentielle, intdnsèque, étemelle du christianisme, et la partie extérieure, accessoire, contingente ; entre la Bible et la Religion ; entre la doctrine personnelle du Christ et les récits des évangélistes ' ; entre l'esprit et la lettre du christianisme.
La partie historique, la vie du Christ, les miracles qu'il a accomplis, sa résurrection, à ses yeux n'a qu'une valeur secondaire ; il ne nie pas ces faits ; il ne cherche pas non plus à les expliquer naturellement. Ce sont des faits, rien de plus, et comme tels soumis aux mêmes conditions, aux mêmes chances d'erreur, de contradictions dans les récits des témoins, que les événements de l'histoire profane. Mais l'enseignement de Jésus- Christ, sa doctrine, celle-là, n'appartient pas à l'ordre des faits contingents, mais à l'ordre des vérités nécessaires et rationnelles. Elle a sa certitude en elle-même; elle porte en elle-même les preuves de sa vérité. Tout ce qui dans le christianisme appartient à l'histoire, appartient à la science ; peut être livré aux recherches, aux controverses, aux hypothèses des savants, sans danger pour la doctrine elle-même, qui n'a rien à
exposition, ii*épuisent pas son activilé en matière théolojlque. Parmi ses œuvres posthumes on trouve pluaieurs dissertationa et fragments relatifs aux thèses qu'il a défendues; des correspondances avec des théolopiens contemporains. On les trouve réunis dans lesvoi. 16-18 de l'édition Hem[»el.
1. Lessing a développé cette idée dans un fragment, intitulé: Dii Religion Christi, la Religion du Christ, celle qu*il a enseignée, et la religion chrétienne, œuvre dos théologiens.
craindre de ces discussions, car elles ne touchent pas à son essence et à sa vérité intime.
Par cette distinction, où se manifeste, ici comme ailleurs, la haute faculté de critique et d'analyse de Lessing, il a servi à la fois la science, le libre examen et la religion elle-même. Il a porté un coup mortel à l'insoutenable Uiéorie de l'inspiration divine et absolue de la Bible; à la bibliolâtrie, hostile à toute critique sérieuse et indépendante, incompatible avec Tesprit même du protestantisme. Admettant que tout est d'inspiration divine dans l'Écriture sainte, les partisans de la théopneustie s'épuisaient en efforts maladroits et stériles, pour accorder entre eux les récits des évaaigélistes ; pour expliquer et concilier leurs contradictions. Ils donnaient ainsi beau jeu aux adversaires de la religion, et compromettaient la cause qu'ils croyaient défendi'e. Lessing, en considérant les évangélistes comme des historiens profanes *, en leur appliquant, autant qu'on le • pouvait de son temps, les procédés et les méthodes historiques, a fait de la critiq[ue biblique nue science indépendante, et qui ne poursuit que la vérité. Il a ouvert la voie aux remarquables travaux de la théologie contemporaine, dont il est un des initiateurs, on peut même dire im des fondateurs \ Sans doute ce travail de critique a commencé avant Lessing, et a été
poursuivi durant tout le cours du xviii* siècle. Toute
une école de théologiens : les Bahrdt, les Michaelis,
1. Dans uQ fragment qui devail devenir un ouvrage, A'eue Hypothèse iiher die EvangelUten als men$cMiehe Schriftêteller betraehtet, Lessing creuse cette idde, et arrive à l'hypothèse d*un évangile primitifi nazaréen, dont les autres ne sont que des dérivations.
2. Clierbuliez, Étude eur Letsing. {Revue des Deux-Mondes, février
les Semmler, les Tellçr, etc., ont appliqué le libre examen à Tétude de la Bible. Mais personne ne Ta fait avec autant de courage, de rigueur, d'esprit scientifique et d'ingénieuse sagacité que Lessing. En outre, et c'est en cela aussi qu'il est supérieur à ses prédécesseurs*, il a servi mieux qu'ils ne l'ont fait la cause de la religion elle-même. Il l'a débarrassée de cet^ppareil encombrant et dangereux, d'explications, de thèses et d'hypothèses ; de tout ce dogmatisme théologique et scolastique, qui menaçait d'étouffer la pure lumière de la doctrine du Christ.
Il a transporté le christianisme dans l'âme hmnaine, où il a ses racines naturelles ; il l'a fondé, non sur des récits et des témoignages humains, mais sur sa vérité intrinsèque, sur le témoignage intime et irrécusable de notre conscience et de notre raison, sur sa conformité avec les besoins, les aspirations de notre nature moi-ale. Il a contribué surtout à faire ressortir dans le christianisme, le côté par où il agit sur notre volonté ; sa puissance d'amour, de charité, inspiratrice des plus nobles vertus ; le côté moral en un mot, que Nathan le Sage met en lumière. Par là, Lessing est d'accord avec les tendances de notre société, qui, comme on la dit, « a la piété sans la foi » et qui croit surtout à la vertu agissante du christianisme*.
1. Les rapports de Lessing avec le parti des lumières (Auptlârer) oot été parfaitement établis dans Touvrage presque classique de G.Schwarz : Leêsing als Theologe, chap. II.
s. Un penseur éminent de notre époque, théologien et philosophe. Ed. Scherer, qui avait renoncé à la théorie orthodoxe de la ihéopoeustie pour se rallier à la théologie libérale, a dit, d'accord avec Lessing : « La vérité évaugéiique correspond au fond de notre nature. L*àme ne la découvre pas; elle la reconnaît... L*barmonie de TÉvanglle avec la
Gelai de Lessing n'est pas la religion naturelle, comme l'entendaient les philosophes de Témanclpatiou intellectuelle (Auflilârer) et les disciples de Voltaire*. *
Il est plus que cela. C'est un christianisme naturel, « tel que Jésus-Christ lui-même l'enseignerait de nos jours » ; qui doit satisfaire à la fois la raison et le sen- ^
timent, et quoique ce dernier élément soit moins accusé (j^ez lui que le premier, on a pu cependant le regarder conmie le prédécesseur du grand théologien Schleiermacher, pour qui la religion n'est quç l'expression la plus haute de la vie intérieure et du sentimeut de l'infini.
« Nathan le Sage, a-t-ôn dit, est un drame à qui la théologie a servi d'accoucheuse. > En effet, cette pièce doit, sinon sa conception première, qui date de plus loin, et dont le premier germe se trouve dans une nouvelle de Boccace;-du moins sa réalisation, aux polémiques religieuses que Lessing, obligé de s'arrêter par ordre supérieur, a voulu continuer sous une autre forme. Il voulait avoir le dernier mot ; il avait encore quelques bonnes vérités à dire à ses amis les théologiens ; et ne pouvant les imprimer, il les a prêchées « sur son ancienne chaire, la scène », et il a chargé Nathan le Sage d'être son interprète. Mais, quoique la religion soit en-
cooscience de rhommo est la preuve iDÔme de son essence divine. {Ed. Sdierer, par 0. Gréard, p. 95.)
1. Nous no pouvons, avec Fauteur de la très remarquable étude sur Lessing, mentionnée plus haut, avec M. Gherbuliez, l'appeler • un Voltaire savant et narquois ». Ce ne serait pas, eu tout cas, le trait dominant et caractéristique do sa physionomie.
core la raison d'être, Tidée dominante et partout présente de cette pièce, il ne s'agit plus ici de discussions dogmatiques et spéculatives. Ce ne sont plus les dogmes ; ce sont des vertus chrétiennes ; c'est la religion active, agissante ; la religion, non plus ■ telle que nous la concevons, mais telle que nous la pratiquons, qui fait le sujet du drame de Lessing. Il veut nous montrer, par l'exemple du Juif Nathan, ce qu'il avait déjà
eu l'occasion d'afiirmer dans sa polémique avec un de ses adversaires théologiens ', que l'essence delà religion chrétienne, comme de toute religion, c'est l'amour, la charité, le dévouement désintéressé, le sacrifice de soimême. Nathan le Sage est donc un drame de tendance, où l'action et les personnages ne sont pas là pour euxmêmes, mais pour représenter, pour rendre sensible et vivante, l'idée qui en fait le fond. Pour réaliser dramatiquement cette idée, et pour lui donner l'intérêt d'actualité qu'elle devait avoir dans la pensée de Lessing, il était nécessaire de mettre en présence les différentes religions qui se partagent le monde moderne. Chaque personnage de la pièce personniGe en efTet ime des formes de l'idée religieuse, avec la physionomie propre de son caractère et de son tempérament individuel. Le sultan Saladin, c'est l'islamisme généreux et chevaleresque ; Nathan, le judaïsme, mais transformé, épuré par une sagesse supérieure, inspiratrice des plus hautes vertus; Recha, fille adoptive de Nathan, la religion naturelle, dans laquelle Ta élevée son père, mais teintée de poésie et d'imagination féminine.
La religion chrétienne est partagée enti*e différents