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CHAPITRE II

Édacation du genre humain (Erziehung des àlenschengeschlechts\.

Ce petit écrit renferme, sous une forme concise, en 100 paragraphes, la substance de la doctrine de Lessing sur la Révélation. Publié en 1780, un an après Nathan le Sage, auquel il se rattache par plus d'un point, il est antérieur cependant, au moins en partie, puisque la moitié (§§ 1 à 53) se trouve déjà dans les Observations qui font suite au 4* Fragment de VAnonyme\ Dans ce Fragment, Tauteur niait que l'Ancien Testament fût une Révélation, car il n'y est question ni de l'immortalité de l'âme ni de la vie future, sans lesquelles on ne saurait concevoir une Révélation. Lessing n'admet pas cette conclusion, et il oppose à V Anonyme ses propres idées sur ce sujet, qui constituent, avec ce qu*il y ajoute plus tard, VÉducatioti du genre humain.

1. Lessing, on publiant cet écrit, 8*était donné, suivant un usage r»s8oz répandu au xvin* siècle, comme en étant, non l*aixteur, mais réditour, et alTlrma même, dans une lettre à son frère, qu*il ne le re- L'onnaitrait jamais comme sien. On ne s*y trompa pas cependant, jutqu*à ce qu'on 1839, un certain W. Korte l'attribua à Albert Thaer, médecin et créateur on Allemagne de V Économie politique. Il se fondait sur ceriainos afTlrmations et allusions faites par Thaer dans une nutobiograpliiti (1785). Mais cette hypothèse, quoique admise par certains lilléralcurs, a été victorieusement détruite par Gubniuer dans Tintroduction d'un commentaire détaillé do VÉducation du genre Aumain (Derlin, I8ilj, et la palernilé do Lessing a été déflnilivemen t établie.

Leasing part de Tidée que la Révélation est au genre humain ce queTéducationest à l'individu. L'éducation est une révélation que reçoit Thomme individuel, et la Révélation, une éducation qui est donnée à la collectivité humaine tout entière. L'éducation n'est que le développement méthodique des facultés et des forces intellectuelles innées à chacun de nous. Elle ne nous donne que ce que nous avoils déjà, mais sans l'avoir; car nous n'en avons qu'une conscience vague et obscure. Elle met au jour ce qui est caché dans les profondeurs de notre nature. Lessing s'inspire ici de Socrate, pour lequel l'éducation et l'enseignement n'étaient que l'accouchemcfnt des intelligences, et de Leibni;, dont les substances simples, les monades, qui constituent l'univers, insensibles aux influences du dehors, ont en ellesmêmes le principe de leurs développements et de leurs progrès.

Sans doute, l'âme humaine comme toute chose vivante croit et se développe par elle-même. L'homme arriverait, mais peu à peu et lentement, à la connaissance et à la possession des vérités qui sont en lui. L'éducation aide la nature, et donne à l'homme plus vite et plus sûrement ce qu'il lui importe le plus de sarvoir.

Il en est ainsi de cette éducation universelle qui s^appeUe la Révélation divine. Mais cette Révélation ne peut être que successive et progressive.

L'éducation du genre humain se fait avec mesure, avec méthode, et Dieu, le parfait éducateur, n'a pas voulu donner du premier coup tout ce dont l'homme a besoin. Il a suivi im certain ordre, une certaine méthode, adaptant les vérités révélées à l'état moral, au/ degré de culture de l'humanité.

Quoique les premiers hommes eussent reçu, par une révélation primitive et naturelle, la notion du Dieu unique, cette notion se corrompit bientôt et donna naissance à Tidolâtrie et au polythéisme. La raison humaine, pendant des millions d'années, se fut trompée dans son chemin, si Dieu par une nouvelle révélation ne lui eût imprimé une meilleure direction.

Il choisit pour cette révélation' nouvelle et directe, un peuple spécial, et encore, le plus grossier, le plus ignorant de tous, le peuple juif, plongé daus Tidolâtrie, mais précisément à cause de son état demibarbare, le plus propre à recevoir uue éducation initiale. *

Dieu se manifesta aux Juifs tout d'abord comme le plus puissant des dieux, et peu à peu seulement Tamena à la conception d'un Dieu unique ; et cette conception même se développa chez eux par le commerce avec les Perses, auxquels une raison plus exercée avait donné des notions plus piu*és de la divinité. La révélation avait éclairé la raison ; maintenant la raison éclaira la révélation*

Mais ce dieu imique, ce Jéhovah, auquel ils restèrent fidèles, n'était encore pour eux (jue le maître terrible et redouté, qui ne manifeste »a présence que par des punitions et des récompenses toutes matérielles. C*était le seul dieu que pouvait ci^amare et adorer uu peuple encore dans Tenfance, accessible seulement à* ce qui frappait ses sens et son imagination* L'Ancien Testament n'était encore qu'unTDon livre élémentaire d'éducation. Il eût été dangereux pour l'humanité de s'y. arrêter

trop longtemps ; car on eût voulu y chercher ce qui n'y était pas; on en eût fait un texte à de subtiles et obscures interprétations, comme le prouve «la théologie des rabbins.

L'humanité avait besoin d'une nouvelle révélation, (Fun nouveau livre d'éducation, approprié à ses nouveaux besoins, à son degré supérieur de culture.

Cette révélation nouvelle et nécessaire, c'est le christianisme ; cette éducation supérieure dont le genre humain avait besoin, c'est le Nouveau Testament qui la lui a donnée et qui la lui donne encore. Les écrits du Nouveau Testament depuis dix-huit siècles ont occupé l'esprit humain, l'ont éclairé plus que tous les autres livres, « fût-ce même par la lumière que l'esprit humain lui-même y a portée * » .

Dans ce Nouveau Testament l'idée de Dieu et de ses rapports avec l'homme se sont épurés et spiritualisés. L'idée de l'immortalité de l'âme a fait son apparition. Les récompenses et les châtiments tout matériels et présents ont fait place à des mobiles plus ^élevés, d'ordre moral, et rattachés aux destinées de la vie future.

11 était nécessaire, continue Lessing, que ce nouveau livre fut regardé par chaque peuple pendant un temps, comme le nec plus ultra de ses connaissances. Il faut de même que le jeune homme regarde comme tel, le livre élémentaire ^qu'on a mis entre ses mains, pour que l'impatience ne l'entratne pas à des idées pour lesquelles il n'est pas encore fait. « Garde-loi, individu plus avancé, qui brûles d'impatience et frappes du pied,

devant les dernières pages de ce livre, garde*toi de laisser voir à tes camarades moins avancée, ce que tu soupçonnes et ce que tu entrevois. »

"^Qu'entrevoit-on, que devine-t-on dans le Nouveau Testament, dans ce livre d'éducation qui a rendu inutile celui qui Ta précédé ? On y entrevoit et on y devine que les vérités qui* y sont contenues, sont au fond des vérités naturelles, des vérités de raison, mais 4onnées comme révélées, afin d'être répandues plus vite et établies plus solidement ^ Mais peu à peu, la raison dépouille ces vérités de leur forme surnaturelle, les rattache à d'autres vérités déjà connues, et ce livre élémentaire où elles sont renfermées, n'est plus indispensable à Téducation du genre humain.

Ainsi dans les dogmes de la Trinité, du péché originel, de Texpiation par la grâce du Fils de Dieu, la raison découvre des vérités profondes auxquelles par sa seule force elle ne serait jamais parvenue *. Ces vérités, lorsqu'elles furent révélées, n'étaient pas encore pour les hommes des vérités de raison. Mais elles furent révélées afin qu'elles pussent le devenir un jour. Dieu a agi comme agit un mattre' intelligent, qui d'avance communique à ses élèves le résultat du calcul qu'il leur donne à faire, mais pour les diriger dans leur travail, non pour les en dispenser; car autrement ils n'apprendraient jamais à calculer ".

L'esprit a besoin de s'exercer sui^ ces hautes questions, s'il veut arriver à la pleine lumière et produire

en lui cette pureté de cœur qui nous rend capables d'aimer la vertu pour elle-même *. »

Ici Lessing entrevoit un degré supérieur encore de vie morale, une nouvelle étape dans le développement de rhumanlté. Dans cet état meilleur et plus parfait, rhomme n'aura plus besoin de chercher les motifs de ses actions, au delà de cette vie, dans une existence future, quelque assurance qu'il en ait d'ailleurs. Il fera le bien pour le bien, et non pour les récompenses qu'on lui a promises, et qui n'étaient destinées qu'à l'habituer à reconnaître les récompenses intimes et plus hautes qu'il trouvera dans la pratique désintéressée du bien '.

L'humanité doit-elle désespérer d'atteindre jamais cet idéal de bonheur et de perfection morale ?

€ Non, répond Lessing, il viendra sûrement le temps du nouvel et étemel Évangile, qui nous est déjà promis dans les livres de la Nouvelle Alliance '. » En douter, ce serait douter de la Providence elle-même. « Dieu de bonté,loin de moi la pensée d'un tel blasphème. » L'éducation a un but. « Tout ce qui est éduqué, est éduqué en vue de quelque chose » . L'adolescent est destiné à devenir un homme, et à remplir son devoir pour lui-même, et non pour l'honneur et la fortime qu'on a fait briller à ses yeux. C'est à quoi vise toute éducation humaine, et l'éducation divine n'y parviendrait pas I Ce que l'art peut faire de l'individu, la nature ne le pourrait faire de l'espèce entière !

Seulement, qu'on se garde, à l'exemple de certains onlhousiastes du xiii" et du xiv* sièclo, de croire cette

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ère nouvelle plus proche qu'elle n'est. Qu'on se garde de vouloir l'anticiper et de faire des hommes de ceux gui sont à peine sortis de l'enfance! Qu'on laisse l'étemelle Providence suivre son chemin; qu'on ne désespère pas d'elle, si même sa marche paraît rétrograder; car il n'est pas vrai que la ligne droite est tonjoiu^ la plus courte * !

Ces évolutions successives du genre humain, ces diverses étapes qu'il doit parcourir, avant d'arriver à cet état d'émancipation et de liberté complètes, de parfaite et idéale vertu, Lessing les impose aussi à chaque individu en particulier. Il ressuscite ici, mais en la modifiant, l'antique hypothèse de la métempsycose, qui oblige chacun de nous à parcourir, non dans cette vie, mais dans le cours de plusieurs vies, la carrière parcourue par l'humanité, aussi longtemps qu'il nous reste quelque perfection nouvelle à acquérir. Et qu'on ne dise pas que ce serait là pour nous une grande perte de temps. Lessing répond : « Qu'ai-je donc à perdre ? L'éternité tout entière ne m'appai'tient-elle pas * ? »

C'est par cette hypothèse très vague d'ailleurs, très contestable, et que Lessing ne démontre ni ne justifie, que se termine cet écrit.. Mais là n'est pas la pensée fondamentale de l'auteur. Elle est dans sa théorie de la Révélation, considérée comme une éducation successive et progressive donnée au gem*e humain ; destinée à transformer en vérités de raison les vérités présentées d'abord comme révélées, et dont la conséquence dernière serait la disparition finale de la Révélation elle-

s. l IGO.

même, devenue superflue, une fois que cette éducation du genre humain est terminée, et que la raison, abso* lument émancipée et maîtresse d'elle-même, a adopté et fait siens les dogmes et les vérités qui lui avaient été enseignés sous une autre forme ) appropriée à un état inférieur.

Cette doctrine de la Révélation, il est presque inutile de le faire remarquer, est Topposé de la doctrine orthodoxe, pour qui la Révélation est unique, achevée, définitive, et destinée à durer éternellement, car elle renferme la vérité absolue, surnaturelle, à laquelle la raison doit se soumettre, loin qu'elle puisse avoir la prétention de la rendre inutile.

Mais si Lessing se trouve ici au pôle opposé de l'orthodoxie pure, il n'est pas pour cela du côté des adversaires du christianisme lui-même. Il n'oppose pas la raison au dogme, comme deux choses incompatibles, s'excluant l'une l'autre. Pour lui, le dogme contient la raison ; il en est la forme exotérique, nécessaire à un moment donné, mais destinée à tomber comme l'écorce d'un fruit devenu mûr. La différence est sensible. La thèse de Lessing laisse subsister Tessence même, la vérité intime du christianisme. On se rappelle qu'il avait dit : Le christianisme n'est pas vrai parce qu'il est enseigné, mais il est enseigné parce qu'il est vrai, parce qu'il correspond aux facultés, aux besoins, aux instincts supérieurs de notre nature, en un mot parce qu'il s'accorde avec notre raison. Quoi d'étonnant dès lors, que la raison s'attache à découvrir, à rétablir cet accord intime ; qu'elle cherche à se reconnaître et à se retrouver elle-même dans les enseignements du christianisme? En présentant la religion comme un des éléments

nécessaires, comme le facteur le plus important du développement moral de l'humanité ; en lui attribuant cette haute yertu éducatrice ; en le plaçant au-dessus des autres religions, il a reconnu sa supériorité et il donne un démenti à ceux qui l'accusent de les avoir placées toutes sur le môme rang, leur accordant la même valeur et la même efficacité morale.

Cet évangile nouveau, dont Lessing nous annonce la venue, qu'est-il autre chose après tout, qu'un développement de l'Évangile actuel, « annoncé, promis parles écrits de l'ancienne et de la nouvelle alliance »? C'est donc encore le christianisme, et Lessing lui rend hommage, en attestant, comme l'ont fait après luid'éminents théologiens, sa puissance infinie de vie et d'expansion, qui lui permet de s'adapter à tous les états, de suivre tous les progrès de l'humanité. Si ce christianisme ainsi compris, s'ouvre largement à tous ceux qui ont besoin de croire, mais qui veulent raisonner leur foi, et qui cherchent avant tout \m point d'appui intérieur, ime force et une impulsion morales, aurait-on le droit de s'en plaindre et d'accuser Lessing d'hostilité envers une doctrine à laquelle il réserve im si beau rôle, et rend un si bel hommage ?

A un autre point de vue encore, VÉducation du genre humain est une œuvre remarquable. C'est un essai incomplet, il est vrai, d'une philosophie de l'histoire, où domine trop la logique abstraite, mais qui sera développée, agrandie, sur une vaste échelle, avec une science profonde de l'histoire et de la nature, par Herder, dans ses Idées pour servir à l'histoire de l'humamté, dont Lessing est, ici encore, le prédécesseur.

Cette dernière étape de Téducation du genre humain^ cette société idéale à laquelle 'aboutit V Éducation du genre humain^ comment Lessing la conçoit-il? Quelle forme, quelle organisation lui donné-t-il ? Il l'indique très vaguement \ il ne la précise pas, dans l'écrit que nous venons d'analyser. C'est ailleurs, dans ses cinq dialogues intitulés En\si und Falk, parus, les trois premiers en 1778, les deux derniers en 1780 et dont la franc-maçonnerie fait le sujet, que nous trouverons une indication sur cette suprême évolution, sur cette forme dernière et définitive de la société humaine.

Il ne s'agit pas ici de la franc-maçonnerie comme institution humaine, comme secte, ni de la Loge avec ses cérémonies, ses rites, ses observances, tout lappareil mystérieux dont elle s'entoure, et qui, surtout à la fin du dernier siècle, exerçait une puissante action sur les imaginations. Mais Lessing n'en fait aucun cas. II y voit plutôt un sujet d'ironique raillerie. « Ce que l'Église est à la foi, dit-il, la Loge l'est à la vraie fraucmaçouuerie. » C'est cette dernière seule qui l'occupe, et qu'il cherche à définir dans les dialogues dont il est question ici. Dans notre société, tout tend à séparer les hommes les uns des autres, à effacer le caractère conunun d'humanité qui doit les unir. Comme un gouvernement unique est impossible et chimérique, il se foipoie nécessairement parmi les hommes des gouvernements différents par leur constitution et leurs lois, coiTespondant aux différences de races et de cli^

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mats. A ces distinctions de nationalité Tiennent s'ajouter celles des religions, et, dans chaque État, celles des coaditions, des professions, des fortunes; autant de barrières élevées entre les membres de la grande famille humaine, qui s'ignorent, quand ils ne se haïssent et ne se combattent paâ. Et cependant, l'État, laréunion des hommes sous un même gouvernement, la constitution de la société civile et politique, sont choses nécessaires, indispensables, non seulement à la sécurité, mais au bonheur de l'individu ; car l'individu n'est pas fait pour l'État; Lessing ne partage pas cette conception des philosophes et des législateur-^ antiques. C'est l'État qui est fait pour l'individu, qui ne trouve que là les moyens de développer ses facultés et de remplir sa destinée. Mais tout nécessaires que sont les gouvernements, et malgré leur excellence relative, ils ne répondent pas toujours à leur destination; ils ont même souvent des résultats tout contraires, < de même que la navigation et les vaisseaux qui offrent les moyens d'arriver dans des pays étrangers et lointains, sont aussi la cause qui empêchent d'y arriver ».

Institués pour réunir les hommes, pour assurer leur bonheur, ils sont par cela même des causes de division et d'hostilité entre les différentes fractions de la grande société humaine.

Mais cela étant, n'est-il pas peimis de chercher les moyens de diminuer ces causes de séparation ; de travailler à abaisser au moins, ces barrières qu'on ne peut supprimer? S'il se rencontrait dans chaque État des hommes sages, supérieur aux intérêts de nationalité, qui savent « quand le patriotisme cesse d'être ujie vertu » et qui savent aussi, dans un sentimeot de large

tolérance, s'élever au-desBus de Tesprit de secte et de parti, au-dessus des préjugés de caste et de fortune; ces sages, ne s'associant que pour travailler à rétablir les liens d'humanité, que les lois, les institutions, les convenances et les différences sociales tendent sans cesse à affaiblir, ne formeraient-ils pas cette société idéale d'esprits sympathiques, cet état de parfaite liberté, où régneraient Tordre et la paix ; où le gouvei*^ nement même serait inutile, car la raison seule gouvernerait chacun de ses membres, ne serait-ce pas la vraie franc-maçonnerie, telle qu'elle devrait être, et non telle qu'elle est, dominée par Tesprit de secte et d'exclusion, au service d'ambitions et d'intérêts égoïstes ? Nous n'avons donné que la susbtance de ces dialogues, qui par les ingénieux détoura et l'habile progression du dialogue, par les grâces du style, parle lieu de la scène (un séjour champêtre) et par quelques échappées sur la nature, rappellent certains dialogues de Platon. Mais ici nous quittons le terrain religieux, et nous arrivons sur celui de la philosophie, où Lessing a également marqué sa place et laissé des tr<ices durables de son passage.

La philosophie tient une trop grande place dans la, vie intellectuelle de l'Allemagne ; elle est trop intimement mêlée à la science, à la littérature, à la religion, pour qu'elle ne soit pas partout présente dans l'œuvre de Lessing.

Mais il faut s'entendre. Lessing est un esprit philosophique, car c'est un esprit qui pense par lui-même.

qui va au fond des choses; veut voir cLur dans toutes les questions ; qui pousse jusqu'aux prlncipeS| et n'admet rien sur la foi de l'autorité et de la tradition .

La critique telle qu'il l'a comprend et la pratique, n'est que l'application de la philosophie à la littérature, à l'esthétique, à l'art dramatique, aux questions religieuses et théologiques. .

~ Sa dialectique, qui est la forme naturelle de sa pensée, puise ses forces dans un fonds solide d'idéeë et de principes philosophiques. C'est dans ce sens que Lessing est un philosophe. Mais il ne faut pas chercher chez lui un ensemble d'idées systématique, et dogmatique, une véritable doi^trine philosophique. Sa philosophie, comme sou œuvre tout entière, a un caractère fragmentaire. Il est philosophe à Toccasion, selon le sujet qui s'ofEre à sa curiosité et qui lui fournit un motif intéressant de controverse. Il s'y attache, le creuse tantôt par un côté, tantôt par un autre; et en discutant les opinions contraires, développe alors ses propres idées; mais sans se soucier de les coordonner, d'en faire une théorie, encore moins un système complet. L'esprit de Lessing est essentiellement analytique, admirablement organisé pour distinguer, séparer les éléments complexes d'une idée ou d'un problème, mais non pour les réunir dans une vue synthétique d'ensemble.

Aux difféi*entes époques de sa vie, Lessing s'est intéressé aux questions philosophiques et aux doctrines des grands penseurs. Pendant son séjour à Berlin, il étudie Wolf, Baumgarten, Shaftesbury et les déistes anglais, sans parler des esthéticiens et des critiques d'art. A Leipzig, c'est Aristote, auquel il demande la théorie de la tragédie. A Breslau, c'est Spinoza et les Pères de

rÉglisegui l'occupent. Enfiuà Wûlfeabûttel,il s'attache surtout à Leibaiz; leyrai, non celui deWolf, mais l'auteur des Nouveaux Essais qui avaient paru peu auparavant. Différents fragments qui touchent à la religion et à la métaphysique (que nous avons déjà eu occasion 4e citer et sur lesquels nous allons revenir), témoignent de l'intérôt, de l'attrait toujours vivace qu'exercent sur lui les problèmes philosophiques. Néanmoins, ces fragments, composés à des époques et sous des influences diverses, et qui ne s'accordeut i^as toujours entre eux; quelque intérêt qu'ils offrent d'ailleurs pour la connaissance du développement intellectuel de Lessing, n'auraient pas suOi à émouvoir et à diviser le monde philosophique. Mais une convai*sation qui s'en^ gagea entre lui et le philosophe Jacobi, dans une visite que celui-ci fit à Wolfenbùttel dans l'été de 1780, quelques mois avant la mort de Lessing, et publiée plus tard par Jacobi, fit grand bruit et suscita des discussions passionnées, au sujet des doctrines philosophiques de son ami. Jacobi avait remis à Lessing, comme une nouveauté intéressante, le petit poème de Gœthe, Prométhée, qui, comme Tindique son titre, est une fière protestation de l'homme contre la divinité, dont il nie et brave la puissance, en même temps qu'une profession de foi panthéiste.

Lessing, qui ne la connaissait pas, l'approuve et soutient que les idées du poète sont .les siennes ^ ; que Spinoza est son homme, que s'il doit se recommander d'un philosophe, c'est de lui. 'Ev xal Tuàv est sa de-

1. C*est le seul point où Lossiag s*acconle avec Gœthe et avec la nouvelle ëcole, à laquelle nous savons qu'il est bosllle pour tout le reste, surtout en ce qui concerne Tart dramatique.

vise ; il n'en connaît pas d'autre. Jacobi est assez étonné de trouver Lessing dans ces dispositions. Pour lui, il est loin de mépriser Spinoza, comme le faisaient les philosophes officiels et orthodoxes d'alors, qui n'en parlaient que « comme d'un chien crevé » . Au contraire, il se vante d'être de ceux, et ils ne sont pas nombreux, qui ont pu saisir dans toute son étendue et sa profondeur la pensée de l'auteur de V Éthique, et qui admirent cette « sérénité d'âme; ce ciel qu'il a su faire descendre dans son esprit, et dont bien peu d'hommes ont su jouir' ». La philosophie de Spinoza est pour lui le type le plus parfait de toute philosophie ; mais conune telle elle conduit nécessairement, de déduction en déduction, à nier Pieu, à nier la liberté, et comme il ne peut ni ne veut renoncer à ces deux vérités essentielles et primordiales, attestées par la conscience du genre humain, il tourne le dos à toute philosophie ; il conclut du fatalisme contre le fatalisme, et il va demander à l'intuition intérieure, au sentiment intime, ce que la raison philosophique lui enlève*. Il invite' Lessing à le suivre, à faire avec lui ce saut périlleux, ce sal0 mortaie qui' seul peut le sauver. Mais Lessing, toute réflexion faite, n'ose pas essayer cette gymnastique, que ne lui permettent plus « sa tête lourde et ses vieilles jambes ». Il persiste dans ses déclarations.

Il ne peut s'accommoder de l'idée d'un être à la fois infini et personnel, qui se complaît dans la jouissance étemelle de ses perfections. Il associe à cette idée celle

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