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CHAPITRE II

Lettres sur la littérature du jour. (Briefe Uie neuesle UUeratur betrefend.) — Dissertations sur la Fable.

En 1758 la Bibliothèque des Belles -lettres et des Beauxarts, fondée, dirigée et publiée à Leipzig par Nicolaï, passa en d*autres mains. Nlcolaï qui, depuis 1757, avait abandonné à son frère la dii*ection de la librairie, pour se donner entièrement à la littérature, se vit forcé, Tannée suivante, à la mort de ce frère, de reprendre les afTaires. Redevenu libraire et éditeur, il n'avait plus le loisir et ne jugeait pas convenable, non plus, d'être le directeur d'un journal dont il n'était pas l'éditeur*. •J^Iais l'esprit entreprenant de Nicolaï, né jourùaliste, ne pouvait rester longtemps inactif. Bientôt, dans ses entretiens avec Lessing, germa peu à peu l'idée d'une nouvelle publication périodique, qui devait remplacer la BiblioUvèque, jugée d'ailleurs trop tiède, trop timide dans ses critiques. Lessing proposa une Revue sous fimne de lettres, consacrée à l'examen impartial, sérieux et sévère, des productions littéraires les plus récentes, nées pendaut la guerre de Sept ans. Lessing en serait le collaborateur principal, avec Mendelssohn pour la pai-tie philosophique ; Nicolaï l'éditeur et le collaborar teur éventuel, en cas de besoin. L'idée de cette publication une fois «irrétée, Texécutioii suivit de près, et

1. Ce fut Weîsso qui devint le directeur do ce Recueil qui subsista jusqu'en 1809.

la première feuille des Lettres sur la Littérature du jour {Briefe die neueste Litteratur betreffend) parut le 4 janvier 1759. Elles se continuèrent jusqu'au 4 juillet 1765, formant en tout vingt-trois volumes. La part de collaboration de Lesslng est considérable, surtout pendant la première année, où il donne trente-huit lettres. Pendant la seconde, quatorze seulement. Après sou départ de Berlin à la fin de 1760, il en donne encore deux, ce qpii fait un total de cinquante-quatre lettres.

Mais ce n'est pas par le nombre des lettres, c'est par leur valeur intrinsèque, par leur originalité, que Lessing doit être considéré comme l'inspirateur et le véritable auteur de cette publication. Elle est son œuvre ; la première et décisive manifestation de son talent de critique, de polémiste et d'écrivain. Elle marque une date importante dans la carrière de Lessing et dans l'histoire littéraire de l'Allemagne. Toutefois, pen* dant assez longtemps, son nom resta à peu près inconnu. L'anonymat, dans les publications périodiques surtout, était alors à la mode. Lessing comme ses collaborateurs, comme les rédacteurs de la Bibliothèque, signa avec des initiales de fantaisie \ Il se passa des années sans qu'on parvînt à percer le voile. On chercha; on fit des suppositions ; souvent on crut avoir deviné. Mais Lessing lui-même se dérobait, essayait de donner le* change au sujet de sa collaboration. Plus tard seulement et assez tard, le secret fut éventé.

Ces Lettres, destinées à passer en revue les produc-

1. Le plus souvent F. L. L., quelquorois 0. — Mendelssolin, dans une lettre au philosoplie Hamann, avait Inlerprété ces initiales : fabulluê (petit conteur). Un adversaire goltscliodien, qui avait ses raisons pour cela, y dûcouvrit lus initiales de F/e^ye/ (insolent).

lions littéraires les plus récentes, pour justiâer leur titre et pour leur donner une raison d'être et une forme personnelle, sont censées adressées à un ami, à un offi-" cier de l'armée prussienne, blessé à la bataille de Zomdorf (c'est à Kleist que pensait Lessing), condamné à l'inaction, et dont on veut distraire les loisirs forcés, en l'entretenant des événements les plus intéressants du monde littéraire.

En outre la forme épistolaire convenait parfaitement au dessein de cette publication, qui ne visait pas à être un traité théorique de littérature, une sorte d'Art poétique en prose. Les ouvrages de ce genre ne manquaient pas en Allemagne, et Lessing, moins que tout autre, était disposé à en augmenter le nombre \ Sa force à lui, est dans la discussion et dans la polémique. Les lettres, qui le dispensent d'unité et d'enchaînement systématique, lui laissent toute la liberté de ses mouvements ; lui permettent de choisir ses sujets ; d'aller de ci, de là, suivant sa fantaisie, sans s'astreindre à une méthode rigoureuse, à un ordre déterminé d'avauce.

Lessing entre en matière par des réflexions assez mélancoliques, mais tout à fait opportunes, sur le triste élat de la littératiire, dont il doit faire connaître les productions les plus récentes. La tâche lui semble ingrate ; le moment n'étant guère propice au travail littéraire. On est en plein dans la guerre, dont les conséquences heureuses pour les lettres ne sont pas encore visibles. Le bruit des aimes chasse les Muses d'un pays, où elles ont d'ailleurs peu d'amis ardents, où elles sont en général mal accueillies. Il est à craindre qu'elles ne re-

1. Voir sa Préface du Laocoon. Chapitra If, Critique etthélique.

viendront pas, même quand reviendra la paix. On travaille cependant. Les catalogues n'ont pas diminué de longueur. Si le génie chôme, en revanche le métier fonctionne. Les ouvriers littéraires, et surtout les traducteurs, sont à la besogne \ »

Ce n'est pas sans raison que Lessing, tout d'abord, porte son attention sur les trciductions qui, en Allemagne surtout, forment une branche importante de la production littéraire. C'est par la traduction que les auteurs étrangers s'acclimatent dans un pays et y deviennent populaires ; car le plus petit nombre seulement est capable de lire un auteur exotique dans sa langue propre. Ainsi chez nous en France, Shakespeare, Walter Scott, Goethe, Schiller, doivent surtout à leurs traducteurs la popularité dont ils jouissent. Naturellement, et d'une façon générale, ce trafic international, comme tout commerce, varie singulièrement, en raison du caractère de chaque nation, du degi'é de culture intellectuelle où elle est parvenue, et de ses besoins de consommation.

A ce point de vue la France et l'Angleterre exportent plus qu'elles n'importent, et tirent de leur propre sol plus qu'elles n'empruntent du dehors.

L'Allemagne au contraire, arrêtée dans son développement naturel et normal, à la suite de la guerre de Trente ans, divisée et afifaiblie, toute grande ouverte aux influences du dehors, qui la dominent et l'asservis* sent ; trop pauvre pour produire par elle-même, comme la France et l'Angleterre, une littérature originale, l'Allemagne était obligée de chercher ailleurs ce qu'elle ne trouvait pas chez elle, et d'imiter, étant inca-

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