Première leitre
pâble encore de créer. La traduction a été pour elle un puissant secours, ime sorte de fécondation artificielle. Mais alors môme que, parvenue à la pleine possession, au plein épanouissement de son génie, elle a montré qu'elle pouvait se suffire à elle-même, alors môme, elle a continué à augmenter encore, par des traductions, son fonds propre déjà riche. Ses plus grands poètes : Gœthe, Schiller, Herder; après eux les Schlegel, Tieck, Platen, et, de nos jours, Heine, Uhland, Rùckert, Freiligrath et beaucoup d'autres, ont été à la fois des poètes originaux et d'habiles traducteur ; tandis que chez nous, ni nos poètes classiques (à part leurs traductions de l'antique), ni môme nos poètes contemporains : Lamartine, Hugo, Musset, n'ont cherché à transporter dans notre langue les créations poétiques étrangères ^ . Dans la seconde moitié du xviii*^ siècle, ce n'est plus le besoin qui poussait l'Allemagne, comme auparavant, à importer chez elle les productions exotiques. C'est à ime tendance innée de son génie, à sa curiosité universelle, à sa science des langues et des littératures, et aussi à la souplesse merveilleuse de son propre idiome, qu'elle doit d'avoir pu transplanter et acclimater sur son sol la flore poétiqiie de toutes les nations. Mais au xvii* et dans la première moitié du xviii* siècle, la littérature allemande était encore en voie de formation. La traduction, pour elle, était encore presqfiie une nécessité, en tout cas une ressource précieuse, pour enrichir son maigre trésor; un instrument utile, pour développer et assouplir sa langue. Ainsi l'avaient entendu Opitz,
1. VOtheUo d*Alfr«d de Vi^y peut être cité comme une exception et comme une confirmation de la régie.
6i LESSING»
Thomasius, Leibnitz, les plus zélés défenseurs de ridiome national, alors délaissé au profit du latin et du français'. Ainsi l'entendait plus tard Frédéric le Grand, dans son opuscule de la Littérature allemande*: Lessing lui aussi, dans son plan de réforme et de régénération littéraire, assigne un rôle important à la traduction. Il n'est pas de ces farouches Teutons, entichés d'un faux idéal de patriotisme, qui voudraient isoler l'Allemagne du reste du monde, exiger qu'elle tire tout d'ellemême, et lui défendre de rien emprunter au dehors, crainte d'affaiblir et de corrompre son originalité native*.
Lessing, plus avisé, a compris à merveille les grands services que peut rendre la traduction. Il en a donné lui-même de nombreux et d'excellents exemples. Mais il a compris également le mal que peuvent faire les mauvais traducteurs, ignorants ou maladroits, et la nécessité de les décourager par une critique impitoyable. « Quoique étant au-dessous de la critique, il est bon cependant que celle-ci, de temps en temps, s'abaisse jusqu'à eux, car le mal qu'ils font est indescriptible^. » Déjà quelques années auparavant, en 1753, six années avant les Lettres sur la Littérature, Lessing avait fait une première sortie contre les mauvais traducteurs. Il l'avait recommencée Tannée suivante avec plus. d'éclat et de développements, dans un écrit spécial, que nous avons
1. Voy. noire volume : Histoire des doctrines littéraire* et esthétiques en Allemagne,
i. De la Littérature allemande, p. 17. {Deutsche Literalur^Denkmale des 18. und 19. Jahrhunderts, Heilbronn 1883.)
3. Voir noire Histoire des doctrines littéraires et esthétiques en Allemagne.
A. Lettre deuxième.
mentionné déjà, mais dont il convient de parler ici^ car il se rattache tout naturellemet à cette nouvelle et décisive campagne. Il s'agissait alors d'un poète ancien, d'Horace et de ses Odes, défigurées par un mauvais humaniste, le pasteur G. Lange, fîls de Joachim Lange, ce poète estimable, qui avec Pyra et Gleim forme le groupe des poètes anacréontiques de Halle. Gotth. Lange était poète aussi, inférietur à son père, et absolument oublié aujourd'hui. Mais à cette époque de disette et de stérilité poétiques, il jouissait d'une certaine réputation. Il avait d'ailleurs, dans ses propres Odes, reproduit parfois assez heureusement l'essor lyrique d'Horace. Seulement l'humaniste chez lui était bien inférieur au poète. Il était plus capable d'imiter Horace que de le traduire. Sa traduction des Odes fourmille de fautes grossières. Cependant, grâce à sa réputation déjà acquise et à ses relations ; grâce surtout à l'ignorance et à la faiblesse complaisante de la critique, cette détestable traduction avait fait son chemin, et avait déjà même trouvé des approbateurs qualifiés. Malheureusement, ou plutôt heureusement, elle tomba sous les yeux de Lessing, excellent humaniste, formé à l'école des Christ et des Ernesli, qui prenait au sérieux son métier de critique, et pour qui Une mauvaise traduction d'un ancien, et surtout d'un poète comme Horace, son auteiur favori, était non seulement un mauvais exemple, mais un véritable sacrilège, qui le rendait furieux. Dans une des Lettres (publication antérieure aux Lettres sur la Littii'ature du jour), il avait déjà signalé dans cette traduction quelques contre-sens stupéfiants, qui mériteraient à un écolier de quatrième pensum ou retenue.
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Cette critique qui n'était que juste, et ne visait que le traducteur) faisant réserve quant aux mérites du poète, fut reproduite àTinsu de Lessing, dans un journal, Le Co)respM\dant de Hambourg. Le pasteur, pris en flagrant délit d'ignorance, se mit fort en colàre, et fit insérer une réponse à la fois violente et embarrassée, qui ne détruisait en rien les observations de Lessing, mais tendait à faire suspecter son honorabilité. On insinuait qu'il eût été assez disposé à pratiquer une sorte de chantage, en offrant contre ime somme d'argent, de suspendre sa critique et de garder pour lui, d'autres observations du même genre qu'il tenait en réserve. L'accusation était fausse. Lessing n'était pas honmie à accepter et encore moins à proposer un pareil marché. La vérité est qu'un ami commun, le professeur Nicolaï de Francfort-sur-l'Oder (frère du critique-éditeur de Berlin), dans une pensée de conciliation, et sans doute à l'instigation du pasteur lui-même, avait proposé à Lessing d'envoyer au traducteur au lieu de les publier, les observations qu'il avait encore en portefeuille, afin que celui-ci pût en tirer profit pour une nouvelle édition, revue et corrigée, de son Horace. Le traducteur reconnaissant lui of&*irait en retom* un dédommagement pécuniaire. Lessing à qui cette proposition, acceptable à la riguem*, ne pouvait convenir, ne répondit pas ; en quoi il eut tort, car on pouvait interpréter son silence comme un acquiescement et, avec un peu de mauvaise foi, en tirer parti contre lui. C'est ce que ût le pasteur Lange, embarrassé de réfuter les critiques trop justifiées de son adversaire, et réduit, pour se tirer d'affaire et donner le change au public, à discréditer son caractère. Lessing, blessé à la fois dans sa conscience de critique et
dans sa réputation d'honnête homme, ne garda plus aucun ménagement, et dans un écrit spécial, intitulé : Vademecum fur Herm S. G. Lange, Pastor in Laublingen *, il lui infligea un châtiment mérité. Aux fautes antérieurement signalées, et que les faux-fuyants et les ripostes maladroites du traducteur n'avaient pu défendre, il en ajoute une bonne quantité de nouvelles, pour la plupart aussi grossières que les premières. Il passe en revue tout près de cinquante odes du poète latin, et presque dans chacune, il constate la légèreté, la maladresse, l'ignorance du traducteur. On peut admirer ici Férudition classique et philologique de Lessing, et plus encore, son art de manier Tironie et la plaisanterie, et d'en varier l'expression. Ce Vade-mecum est un chefd'œuvre de critique savante et mordante, une correction appliquée de main de maître". Après avoir expédié le traducteur, il entreprend sans ménagement l'homme qui, sans souci de la vérité, sans souci non plus des obligations spéciales que lui imposait son ministère sacré, l'avait calomnié et blessé dans son honneur. C'est une exécution complète, définitive, dont Lange ne devait pas se relever' et qui en revanche mettait en évidence
1. Vademecum : petite édition de poclie. Lessing avait choisi ce titre avec dessein, pour répondre à une allusion dédaigneuse faite par Lauge au petit format in-i8, dans lequel avaient été publiées les Œuvres de Luiing, Voy. la lettre de Lange au Correspondant de Hambourg. Gd. H. Vol. 18.
s. Voici quelques échantillons des contre-sens signalés par Lessing: (Ode f^j liv. I) Sublimi feriam sidéra verlice : Je toucherai les astres do ma nuque. — (Ode s«) Galeœque levés : les casques légers. — (Ode 14«, Uv. V) Poeula Leihssos at si ducentia somnos : deux cents coupes tducenta). Il faut dire cependant que la traduction n*apas toujours ton, et que quelques-unes des observations de Lessing sont sujettes à caution.
S. Lange doit à Lessing d'avoir survécu à ses œuvres et c'est à iui
le jeune critique de yingt-cinq ans, qui était désormais quelqu'un avec lequel il fallait compter.
On comprendra mieux encore la chaleur el la passion que Lessing apporte dans cette critique d'une mauvaise traduction, quand on saura que le poète ainsi massacré est son poète favori. Horace répond le mieux à l'idée, à l'idéal du vrai poète, tel que Lessing et avec lui le XVIII* siècle le concevaient. « Horace n'est-il pas le poète philosophe, qui a uni aussi intimement que possible l'esprit et la raison et qui, en habile homme de cour, a su donner aux plus sévères leçons de la sagesse, Taimable aisance d'expériences personnelles et les a revêtues de formes délicieusement harmonieuses, pour les faire pénétrer plus sûrement dans nos cœurs. » Lessing aime Horace ; il le vénère et sa réputation lui tient à cœur, comme celle d'un ami ou d'un parent. < De même, dit-il, qu'un amateur de tableaux en possède certains, qu'il aime plus que tous les autres, au point de' ne pas souffrir d'y voir un grain de poussière ; de même il est des esprits que je vénère, et je ne souffre pas que la plus légère calomnie s'attache à eux. » Après avoir vengé son poète, de la honte que lui a infligée un mauvais traducteur, il veut aussi venger sa mémoire de certaines calomnies trop longtemps accréditées. Peu de temps après l'exécution de Lange, il opère sur Horace un de ces sauvetages (Rettungen) qu'il aimait à entreprendre, et dont il a donné à cette époque même plusieurs mo-
que s*appLique celle splriluelle réflexioQ de Heine : « Leasing, avec b plus spiriluclle moquerie et le plus délicieux humour, a encocoDoé {eingesponnen] plusieurs minuscules écrivailieura, qui se conserTeoi ainsi à tout jamais dans ses écrits, comme des insectes emprisonnés dans un morceau d'ambre. En tuant ses adversaires il les rend immortels. > Zur Getchickle der Religion und PhiloMOphie in DtuUehUind.
CRITIOUK UTrÉRAIRK. 69
dèles. Ce n'est plus le poêle maintenant, c'est Tbomme que Lessing veut défendre contre deux accusations : d'avoir été dans sa vie un débauché raffiné et, ce qui est plus f^rave encore, un poltron, un lâche, un fuyard devant T ennemi V
Le premier reproche repose sur un passage de Suétone, suspect d'ailleurs aux yeux de plusieurs commentateurs, et qui doit s'appliquer à un certain Hortius, auquel un copiste ignorant a sans doute substitué Horatius. Cependant les Odes d'Horace sont pleines de détails, d'aveux compromettants pour sa moralité. Lessing ne prétend pas qu'Horace ait vécu chastement. Il ne va pas jusque-là. Seulement il ne vent pas que tous les plaisirs amoureux que chante le poète, surtout ceux qui n'ont pas les femmes pour objet, soient des confessions. Ce sont jeux d'imagination, réminiscences ou imitations poétiques. Lessing déploie un grand art, une grande ingéniosité d'interprétation et de discussion dans ce plaidoyer qui est aussi un plaidoyer pro domo. Car lui aussi, coaune Horace, avait chanté les belles, les ivresses erotiques et bachiques. Mais il protestait vivement contre toute assimilation de ses poésies à ses mœurs et se défendait avec énergie contre les craintes et les pieux scrupules de ses parents, effrayés à l'idée que leur fils aurait éprouvé les passions et goûté les plaisii's qu'il célébrait dans ses vers.
Nous croyons volontiera Lessing sur parole. Quant a Horace, nous ne sommes pas bien sAr que, parmi ses admirateurs, il y en ait beaucoup qui ne peuvent sincèrement admirer le poète d'il y a deux mille ans, à