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Lettre 1T

f. Le Colon mouranl de Ootlsched est, il est vrai, imité de I*aogIai8, presque traduit du Calon d'Addtson. Mais ce Calon lui-même, commj toute la littérature du siècle de la reine Aono, s'iospire du goût et des modèles français. Ce o*est pas là le vrai génie original anglais, le génie de Shakespeare et de Milton.

8. Celte opinion est déjà exprimée dons le premier reciieil de ciitique dramatique de Leasing : BeUràje, etc. (i75o) : « 11 est corfaiu que si les Allemands voulaient, dans l'art dramatique, suivre leur Dirlurel, notre théâtre ressemblerait plus à cilul dos Anglais qu*à celui dos Fiançais. ■

ne nous donnent à voir et à penser; que le grand, le terrible, le mélancolique, a plus de prise sur nous que le joli, Taimable, le tendre, et que la trop grande simplicité nous fatigue plus que la trop grande complication. Un génie comme celui de Shakespeare est seul capable de susciter des poètes originaux, et de donner à l'Allemagne le théâtre national et populaire qui lui manque. »

Nous renciontrons ici, pour la première fois nettement exprimée, la pensée qui inspire la critique dramatique deLessing, et qu'il développera plus tard dans sa Dramaturgie. Nous y reviendrons alors et nous apprécierons la valeur et la justesse de ce parallèle antithétique que Lessing se plaît à établir entre la tragédie française et la tragédie anglaise, entre Corneille et Shakespeare.

Lessing trouve que les vieilles pièces allemandes offrent plus d'une analogie avec les pièces anglaises, par exemple le Docteur Faust ^ dont beaucoup de scènes « n'ont pu être imaginées que par un génie shakespearien ». Il cite à l'appui une scène, où Faust évoque les esprits de l'enfer pour y choisir le plus prompt comme serviteur. Cette scène est celle même du Faust de Lessing, la seule qui soit restée de l'œuvre entière, dont le manuscrit a été perdu.

Mais ce fragment ne prouve rien. On n'y trouve pas l'esprit du vieux drame allemand, pas plus que celui de Shakespeare; mais l'esprit subtil, raisonneur et ironique de Lessing, l'esprit d'un philosophe du xviii* siècle. C'est une joute de reparties piquantes, un assaut d'épigranunes, qui rappelle bien plus Voltaire que Shakespeare".

1, Voy. sur le Fauil de Leasing, Critique Uramatique, cliap. I<".

Cette erreur de Lessing n'a pas échappé à ses contemporains, comme le prouve une publication intitulée : Briefe uber die Einfûhrung des englisehen Geschmaeks in Schauspielen betreffend (Lettres concernant l'introduction du goût anglais au théâtre), et destinée à défendre Gottsched contre les attaques des Lettres sur la littérature, notamment la 17''. L'auteur de cet écrit, on l'attribue à M*"* Gottsched, particulièrement intéressée dans la question, et plus capable que son mari de discuter avec finesse et adresse, fait remarquer cet anachronisme, ou plutôt cette tromperie, et oppose la simplicité naïve de la vieille pièce du Doctor Faust, représentée sur les scènes populaires, à la subtilité épigrammatique du prétendu fragment.

Mais il s'agit ici de Gottsched et de sa réforme théâtrale, que Lessing condamne absolument et injustement. Dans un volume précédent nous avons montré que cette imitation de la littérature française, qu'on a si souvent reprochée à l'aristarque de Leipzig, mais qu'il n'a pas créée, car elle existait avant lui, et qu'il n'a fait que continuer avec plus de méthode et de choix, en définitive, a été un bienfait pour l'Allemagne, une étape nécessaire dans son développement'. Pour ne parler ici que du théâtre allemand, ce qui lui faisait défaut alors, c'était l'ordre, le sentiment des convenances, le style, la conception même de Tart dramatique et de ses lois nécessaires. Or ces qualités, le théâtre français pouvait les lui donner bien mieux que le théâtre anglais, original et puissant sans doute, mais qui présentait les

1. Voir notre Histoire des doctrines littéraires et esthétiques en Aile' magne, Clmpitre de Gottsched.

mémeB défauts dont souffrait le théâtre allemand : Tirrégularité, la grossièreté, le mélange confus des genres. Ces défauts étaient compensés par de grandes et vigoureuses qualités, par des éclairs de génie, des scènes d'un profond pathétique. Mais dans Tétat où se trouvait alors la scène allemande, sans direction, sans règles, sans modèles, sans un poète de génie qui aurait à lui seul pu créer le théâtre national, ce ne sont pas les qualités du théâtre anglais, mais ses défauts qu'on aurait imités et exagérés. On se serait enfoncé davantage dans la grossièreté et la barbarie. Le mérite de Gottsched est précisément, d'avoir mis le théâtre allemand à l'école de la France, c'est-à-dire à l'école de la raison, de la vérité, du style, de la composition, des convenances dramatiques. Ce mérite est aujourd'hui reconnu presque imanimement par la critique allemande. Mais il ne faut pas trop s'étonner de le voir méconnu par Lessing, réformateur et novateur lui-même. Son rôle était de mettre fin à cette imitation trop exclusive et passiye des maîtres français; d'ouvrir de nouvelles voies, de nouveaux horizons au génie allemand, qui à la longue, condamné à toujours tourner dans le même cercle, aurait perdu toute originalité créatrice. Il ne faut donc pas lui demander d'apprécier équitablement l'œuvre de celui qu'il devait renverser. Il était nécessaire avant tout de le combattre. Mais cette réfoiTne bienfaisante et nécessaire de Gottsched, « ce nettoyage des étables d'Âugias » (c'est ainsi que Herder la caractérise), loin de contrarier la réforme subséquente dont Lessing a été le promoteur, l'a servie au contraire et Ta rendue possible. Il fallait passer par Gottsched pour arriver à Lessing, et ensuite à Gœthe et à Schiller. C'est

«ur la scène assainie et épurée, rendue an culte du véritable art dramatique, que pouYait s'installer à son tour le drame de Shakespeare.

D'ailleurs Shakespeare n'a pas détrôné définitivement les tragiques français. Leur influence, avec celle des tragiques grecs, a continué pendant la période classique, pour le plus grand bien du théâtre allemand ; et lorsque avec l'avènement de l'école romantique, Shakespeare est devenu l'objet d'un culte fanatique et idolâtre, on n'a vu paraître que des œuvres infonnes, sans force et sans vie dramatique.

L'activité réformatrice de Gottsched s'était étendua non seulement sur la littérature et le théâtre, mais aussi sur la langue allemande, à laquelle il avait la prétention, très louable d'ailleurs, de donner la pm*eté, la -correction, l'élégance et la noblesse qui lui faisaient défaut, et que possédaient à un degré éminent les écrivains français qu'il admirait. L'idiome saxon, le dialecte de la Misnie parlé par la bonne société, par tous les gens instruits et cultivés, purgé par lui de tous les idiotismes, de toutes les expressions vulgaires et populaires, devait devenir la langue littéraire et classique -de l'Allemagne. Sa Deutsche Sprachkunst devait être pour la langue ce que sa Kritische Dichtkunst devait êtr^ pour la poésie : un code définitif et indiscuté. Mais •Gottsched était de ceux qu^ gâtent même les bonnes choses qu'ils font, par leur présomptueuse vanité. Déjà dans la pi*emière édition de sa Grammaire complète en 1749 et dont Lessing, nous l'avons vu, avait parlé très in-évérencieuseraeut, Gottsched avait ridiculement recommandé et vanté lui-même son livre. En 1759, il publie un extrait (Kern) de cette grammaire, qu'il

dédie aux célèbres mcUtres des écoles aUemaiides et étrangères, en faisant sonner bien haut qu'elle avait eu trois éditions eu quatre ans, et en citant avec complaisance les suffrages qui lui étaient venus de Vienne et de Suisse.

Lessing blâme ce qu'il appelle « l'artifice effronté (Kniff) d'un charlatan lettré » . Passe encore si c'était le libraire qui eût ainsi tambouriné son livre, mais l'autem' lui-même ! (Aujourd'hui cette réclame personnelle de Gottsched paraîtrait bien modeste et innocente.) Toutefois, malgré cette flatteuse dédicace, ce petit livre ne fut pas accueilli favorablement par tous ceux auxquels il était destiné. Un recteur de Lunebourg, J.-M, HeimE, publia des Remarques sur la grammaire allemande de M. le professeur Goltsched, Ces remarques sont une critique, ou plutôt un éreintement violent du grammairien-professeur, et dont la conclusion est que son ouvrage manque absolument d'espfit scientifique ; qu'il est rempli de fautes, écrit dans un style emphatique et prétentieux, bourré de généralités philosophiques vagues ou superficielles ; que l'auteur affecte d'ignorer ou de dédaigner d'estimables et savants graounairiens qui l'ont précédé et qui lui sont certainement supérieurs. Il aurait mieux mérité du public, s'il avait refait dans un meilleur ordre les ouvrages de Bôdikeret de Frisch, ou plutôt il aurait mieux fait encore de ne rien publier du tout.

On pense bien que cette virulente diatribe est bien accueillie par Lessing. Tous les adversaires de Gottsched sont assurés de son suffrage. Il approuve donc la critique du recteur de Lunebourg, ainsi que sa conclusion qu'il cite tout au long. Il se moque de la co-

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