LE3SIN
a fait ce que voulait Fénelon. Il continue en même temps la tradition de Lutlier qui, lui aussi, comme tous les réfonnateurs et créateurs de langue, avait tiré le meilleur de la sienne, des entrailles mêmes de Tâme populaire. Â la phrase sèchement élégante et grammaticalement correcte de Gottsched, Lessing a donné non seulement la force, la moelle, la substance solide, mais encore le naturel, un tour original, une physionomie mobile et expressive. Néanmoins, nous dirons de la réforme linguistique de Gottsched ce que nous avons dit de sa réforme dramatique. Elle n'a point été inutile. C'était une étape nécessaire dans le développement de la langue allemande. Elle ne pouvait se débarrasser de la grossièreté, de la lourdeur, de la prolixité fastidieuse et cérémonieuse, de la bigaiTure exotique, qui depuis deux siècles et malgré Luther, malgré Opitz, malgré Leibnitz, la déshonoraient encore, que par une réaction en sens contraire, par un régime de sobriété et de sévère correction. En im certain sens, Gottsched a rendu à la langue de son pays im service analogue à celui que les Précieuses ont rendu à la nôtre, et si les railleries sous lesquelles elles ont succombé, n'ont point fait oublier le bien qu*elles ont fait, même justice doit être rendue au puriste allemand '.
1. Ud exemple encore, qui montrera comment Gottsched donnait prise d« tous cùtés à la malicieuse critique de Lessing. Un mystificateur avait publié, dans un journal de Hamliourg, une lettre signée des ini. tiales G. de L. (Gottsched de Leipzig), et dont le prétendu signataire nlBrmait être le véritable auteur du roman de Candide, que Voltaire, on le sait, avait donné comme traduit de Tallemand d*un D' Ralph. Gottsched, persuadé que tout le monde le reconnaîtrait sous ces initiales transparentes, se crut obligé, pour son honneur et sa réputation, de repousser cette paternité injurieuse et protesta hautement que les doctrines de Candide n'étaient et n'avaient jamais été les siennes. Pré-
CRITIQUE UTTÉRAIRE. 85
Plus que tout autre, comme écrivain et comme critique, Lessing avait le droit de dire son mot dans cette importante question, encore pendante alors, de la constitution définitive de la langue allemande. 11 s'était occupé, dans un intérêt à la fois scientifique et patriotique, du passé historique de cette langue. En 1758, nous l'avons mentionné plus haut, il avait étudié le Heldenbuch et signalé de nombreux défauts dans la publication faite par les Suisses, de deux fragments du poème des ' JVi6Wun^«n \ Mais il n'est ici qu'amateur un peu superficiel. Il n'a pas la science et les méthodes qui n'existaient pas encore. Ces observations, de peu de valeur aujourd'hui, prouvent seulement que rien de ce qui intéressait la littérature nationale ne lui était étranger. Mais cet intérêt pour les progrès de la langue allemande se montre plus efiicacement par la publication faite, en 1759, avec Ramier, des Épigrammes {Sinngedichte) d'un des meilleurs écrivains et poètes du XVII* siècle, Friedrich von Logau. Né en: Silésiey d'à*bord conseiller au service des ducs de ' Brieg^ et de Liegnitz, il traversa la terrible époque de la guerre de
caution inulile ot imprudente ! Lessing, qui avait suivi celte correspondance, vient annoncer (dans sa 91" Lettre) que Gottsched veut donner lo change an public et, pour le prouver, il Ure d'un ouvrage de Gottsched un jugement sur Milton, qui est précisément celui que formule un des personnages du roman. 11 on conclut que Gottsched, malgré ses dénégations, est bel et bien Tauteur de Candide.
1. GoUached, lui aussi, s*élait intéressé au possé de la langue nationale. En 175S, il avait publié le Reineke Fuehs, e\. bob Beitrdge n*ont pas été inutiles pour propager ce goût qui commençait alors à se manifester.
Trente ans et mourut peu après la paix de Westphalie. Les malheni-s, les douleurs et les humiliations de TAllemague, firent de Logau un poète, et un poète satirique, plein de nerf et de verve, dans une excellente Ipngue. Outre deux cents proverbes en vers {Reirnspràché)j Logau publia trois mille épi grammes allemandes, sous le pseudonyme-anagramme de son nom, Salomon von Golau, qui constituent son vrai titre de célébrité. Le tour d'esprit de Lessing, son tempérament poétique plus réfléchi qu'Imaginatif, le portait naturellement vers Tépigramme, qui procède de la réflexion plus que de l'inspiration, et demande avant tout de la flnesse, du trait, de la concision. Il s'y est exercé avec succès, nous l'avons déjà dit. Ses épigrammes sont ses meilleures productions poétiques.
On comprend donc l'intérêt que Lessing porte à ce genre où il excellait lui-même, et à cet auteur qui en avait donné des modèles vraiment classiques*. Aussi consacre-t-il trois Lettres sur la littérature*, à annoncer et à justifier la publication des Épigrammes de Logau et à présenter le poète à ses lecteurs qui ne le
connaissaient guère. Logau, en efi'et, était à peu près - ■ ■ i' ' ' ' *
ignore non seulement du public, mais encore des critiqués et des historiens de la littérature, et Lessing leur reproche durement de le nommer à peine et de ne rien citer de lui, quand cependant ils auraient pu trouver chez lui de si bons échantillons de bon sens et de poé-
1. Eq 1771, Lcsstng publia dans le premier volume d*une nouvelb édition do ses CEavm, un travail d*une certailne étendue : HemaripieM épartti tur l'épigrnmme (Zenireule Anmerkungtn ûber dai Bpigramm) avec une Ètu4e titr Martiat. Voy. plus loin : 4« partie, chep. P'.